Torbay

Bien qu'elle ait été construite dans une région que les résidants locaux considéraient comme l'une des plus exposées au brouillard de Terre-Neuve, la base aérienne canadienne de Torbay (aujourd'hui appelée St. John's International Airport) est vite devenue un maillon important de la défense de l'Amérique du Nord pendant la Deuxième Guerre mondiale. Un an après son ouverture, ses pilotes avaient repéré et attaqué plus de dix U-boots.

Des pilotes de l'Aviation royale Canadienne (ARC) à Torbay, le 2 octobre 1942
Des pilotes de l'Aviation royale Canadienne (ARC) à Torbay, le 2 octobre 1942
Des pilotes du 125e Escadron de l'ARC devant un Hawker Hurricane XII à la base aérienne de Torbay.
Photographe inconnu. Avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada (PA-133271), Ottawa, Ontario.

Les forces armées américaines, britanniques et canadiennes ont toutes servi à Torbay, mais ce sont les Canadiens qui y ont assuré la présence la plus importante. À l'apogée de la guerre, plus de 2000 hommes de l'Aviation royale canadienne (ARC) étaient affectés à la base. Leur mission consistait à offrir une couverture aérienne aux convois alliés, à patrouiller l'Atlantique Nord pour repérer les U-boots et à protéger St. John's et l'île Bell voisine contre une éventuelle attaque ennemie.

Les origines de la base

Lorsque les hostilités ont éclaté en Europe au printemps et à l'été 1940, le Canada et la Commission de gouvernement ont réalisé qu'il était primordial d'établir des bases militaires à Terre-Neuve et au Labrador afin de protéger plus efficacement l'hémisphère occidental. La présence d'un aéroport à St. John's ou dans les environs revêtait une importance stratégique puisque le siège du gouvernement se trouvait dans cette collectivité densément peuplée qui était vulnérable aux attaques aériennes et maritimes. De plus, de par sa situation géographique à l'est, cet aéroport pourrait envoyer des escortes de convoi plus loin dans l'Atlantique que ce que permettaient de faire les aéroports canadiens déjà existants.

Même si les autorités locales recommandaient de construire l'aéroport à proximité de Cochrane Pond, l'équipe d'arpentage de l'ARC a plutôt choisi un site tout près de Torbay même si celui-ci était exposé davantage au brouillard. On ne comprend pas bien les raisons qui ont motivé cette décision. La Commission de gouvernement a approuvé la demande de l'ARC en spécifiant toutefois que le Canada devrait assumer toutes les dépenses et qu'il n'aurait pas le droit d'utiliser l'aéroport pour l'aviation civile sans avoir reçu l'autorisation de Terre-Neuve au préalable. Le gouvernement canadien a accepté ces conditions et a confié l'exécution des travaux à l'entreprise McNamara Construction de Toronto.

Les travaux ont débuté au printemps 1941 et ont progressé rapidement. Plus de 400 ouvriers ont fait de longs quarts de travail pour assécher les marais, dynamiter le roc et transporter la terre. À la fin de l'année, deux des quatre pistes avaient été aménagées, ainsi qu'une voie de circulation, des hangars, un système d'approvisionnement en eau et diverses autres installations.

En plus des ouvriers canadiens, la base employait également des résidants de Torbay et de St. John's qualifiés pour la menuiserie, la peinture et divers autres métiers. Ce nouveau souffle dans le monde du travail était très apprécié, car la construction offrait des emplois plus stables que les métiers traditionnels de la pêche et de l'agriculture en plus de payer beaucoup mieux. L'économie de ces collectivités a en outre bénéficié de l'afflux de soldats étrangers qui dépensaient leur argent dans les entreprises locales.

Par contre, l'aménagement de la base a apporté son lot de problèmes aux personnes vivant sur une terre expropriée par les Canadiens. Malgré l'indemnisation qui leur était versée, le fardeau de devoir déménager à l'improviste avait des répercussions importantes sur leur vie.

La station de l'ARC à Torbay

Contre toute attente, le premier atterrissage officiel à Torbay a eu lieu le 31 octobre 1941 avant même que la construction des pistes ne soit terminée. Une soudaine tempête de neige ayant empêché un avion britannique d'atterrir tel que prévu à la base de Gander et ayant entraîné la fermeture de tous les aéroports entre New York et Montréal, les autorités ont décidé que l'avion en provenance d'Écosse, qui allait bientôt manquer de carburant, devait atterrir sur une piste inachevée de la base de Torbay. Comme les auxiliaires d'atterrissage n'étaient pas encore en poste, le pilote a dû utiliser la station de radiodiffusion locale VONF comme radiophare. L'avion a subi des dommages légers au moment de toucher le sol, mais ses quinze passagers et cinq membres d'équipage s'en sont sortis sans blessures.

Lorsque le premier escadron de l'ARC est arrivé à la base le mois suivant, ses membres ont été forcés de vivre dans des conditions difficiles. Comme les infrastructures permanentes n'étaient pas encore aménagées, les pilotes ont dû partager temporairement de petites cabanes en bois. Le bloc sanitaire comprenait uniquement des toilettes extérieures et des lavabos. Les hommes devaient aller à St. John's tous les samedis pour prendre un bain hebdomadaire. L'hiver a été particulièrement pénible – à leur réveil, il n'était pas rare que la porte avant de leur abri soit complètement bloquée par un banc de neige. La fenêtre arrière était leur seule issue jusqu'à ce que l'entrée soit déneigée.

Partir de Torbay en avion était aussi dangereux au cours des toutes premières semaines d'opération. L'installation des radiophares d'alignement, de l'équipement de goniométrie et du système de balisage maritime n'était pas terminé et l'arrivée en poste du premier météorologue de la base n'a eu lieu que deux semaines après le début des premiers vols. Les pilotes de Torbay ont donc dû se débrouiller avec des bulletins météorologiques brefs et souvent imprécis.

La construction a toutefois progressé rapidement et les conditions se sont vite améliorées. Des ouvriers ont érigé des bâtiments permanents, terminé l'aménagement d'une autre piste et construit un avant-poste de radiosurveillance. D'autres escadrons de l'ARC ont été stationnés à Torbay dont des avions de chasse, de surveillance et de collecte de données météorologiques. Les Américains et les Britanniques avaient libre accès à la base à des fins militaires.

Même si le trafic aérien était moins dense à Torbay que dans les autres aéroports alliés de Gander, Stephenville, Argentia et Goose Bay, cette base a joué un rôle important dans la défense de l'hémisphère. Pendant la guerre, Torbay fournissait une couverture aérienne aux convois et servait d'aéroport de substitution aux avions militaires canadiens et américains en cas de mauvaise température.

En 1942, le Canada et Terre-Neuve se sont mis d'accord pour offrir des services aériens commerciaux à Torbay. Le premier vol, qui comprenait cinq passagers et trois membres d'équipage, a été effectué le 1er mai par Trans-Canada Airlines (devenu plus tard Air Canada). La première aérogare de l'aéroport, un petit bâtiment en bois, a été construite en 1943 et modernisée en 1958.

L'après-guerre

En 1945, l'aéroport de Torbay s'étendait sur 1347 acres et avait coûté plus de 11 millions de dollars au gouvernement canadien. Ses infrastructures comprenaient soixante-deux bâtiments, quatre pistes d'à peu près 1,5 kilomètre (5000 pieds) de long chacune et environ 35 milles (56 kilomètres) de routes revêtues.

L'ARC a fermé la base en 1946 et l'a transférée au ministère canadien des Transports, qui l'a transformée en aéroport civil. En 1947, les gouvernements du Canada et de Terre-Neuve ont permis aux forces américaines de louer un hangar et plusieurs autres bâtiments. Deux ans plus tard, l'ARC a affecté une petite unité de recherche et de sauvetage à l'aéroport.

La guerre froide a ranimé l'intérêt des autorités militaires pour cette base. Le 1er avril 1953, l'ARC a rouvert Station Torbay. Le ministère des Transports a continué d'exploiter l'aérogare civile.

Les compressions gouvernementales ont forcé l'ARC à fermer la base de Torbay en 1964. Il a remis l'aéroport au ministère des Transports, qui a changé son nom pour St. John's Airport. L'ARC a aussi vendu plusieurs de ses bâtiments au gouvernement de Terre-Neuve. En 1986, Air Canada a commencé à offrir des vols internationaux pour le transport des passagers entre St. John's et Londres, en Angleterre, mais l'entreprise a malheureusement aboli ce service en 2006. L'aéroport a été cédé au secteur privé en 1998 et il est aujourd'hui exploité comme organisme sans but lucratif. Situé à environ 5 kilomètres (3 milles) au nord de St. John's, il a la charge d'avions domestiques, militaires, gouvernementaux et nolisés.

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