Le suffrage des femmes

Les femmes de Terre-Neuve et du Labrador ont obtenu le droit de voter et d'être élues à une charge publique en avril 1925 après des décennies de lobbying auprès des autorités gouvernementales et de campagnes pour promouvoir leur cause sur la scène publique. Grâce à leur droit de vote, les femmes ont été mieux à même d'influencer les politiques publiques et de faire entendre leurs préoccupations, qui étaient souvent liées à la violence conjugale, à la santé des mères, au bien-être des enfants et à l'éducation publique. En dépit des années de moqueries et d'opposition endurées par les suffragettes dans leur lutte pour l'émancipation, leur victoire a confirmé le statut des femmes en tant que membres égaux de la société et remis en question certains rôles traditionnels des deux sexes.

Suffragettes à Terre-Neuve et au Labrador, vers 1920
Suffragettes à Terre-Neuve et au Labrador, vers 1920
Les femmes de Terre-Neuve et du Labrador ont obtenu le droit de voter et d'être élues à une charge publique en avril 1925 après des décennies de lobbying auprès des autorités gouvernementales et de campagnes pour promouvoir leur cause sur la scène publique.
Avec la permission de Gertrude Crosbie et la Division des archives et collections spéciales (Collection 158), bibliothèque Queen Elizabeth II, Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

Les années 1890

La première campagne pour le suffrage des femmes à Terre-Neuve et au Labrador remonte aux années 1890 et était étroitement liée à un mouvement prohibitionniste en plein essor. Pendant cette période, une proportion de femmes au pays, particulièrement dans les plus grands centres, soutenaient que la consommation d'alcool était la cause de l'augmentation des cas de violence conjugale, de la pauvreté et d'autres problèmes sociaux. En septembre 1890, une soixantaine de femmes de St. John's ont formé la Women's Christian Temperance Union (WCTU), qui leur a servi de tribune pour faire entendre leurs préoccupations. Ces femmes soutenaient, par exemple, que les femmes et les enfants, malgré le fait qu'ils étaient les moins susceptibles de consommer de l'alcool, étaient pourtant les principales victimes des problèmes sociaux causés par l'alcoolisme, et que les femmes étaient physiquement moins fortes que les hommes, dépendaient financièrement de leurs époux et de leurs pères et n'avaient aucun pouvoir politique leur permettant d'avoir une emprise sur leur vie.

La WCTU croyait que si les femmes avaient le droit de voter aux élections municipales, elles seraient ensuite en mesure de réformer les lois laxistes sur l'alcool et d'améliorer leur situation dans la société. Le 18 mars 1891, le groupe a marché du Old Temperance Hall (aujourd'hui le LSPU Hall) au centre-ville de St. John's, jusqu'au Colonial Building pour présenter aux autorités gouvernementales des pétitions à l'appui de leur cause. À l'époque, ces demandes étaient controversées – elles visaient non seulement à accroître les rôles des femmes dans les politiques électorales, mais également à contrôler le comportement des hommes.

La Chambre d'assemblée a débattu le suffrage des femmes le 15 mars 1892, pour finalement défaire la motion dans un vote de 13 voix contre 10. La WCTU a continué de militer pour le droit de vote municipal des femmes l'année suivante, mais s'est butée à une vive opposition de la part de la presse et de certains représentants du gouvernement. Le Evening Telegram, par exemple, a publié un article le 20 avril 1893 annonçant que « nous n'avons aucun brin de sympathie ou d'encouragement pour ces femmes qui renient volontairement leur sexe et qui, dans l'unique but d'obtenir une notoriété aussi brève que limitée, plongent dans les eaux troubles de la politique partisane ». [Traduction]

La Chambre d'assemblée a soulevé de nouveau la question du droit de vote des femmes le 4 mai 1893, pour la rejeter une deuxième fois dans un vote de 17 voix contre 14. Vaincue, la WCTU a décidé de concentrer ses énergies à des œuvres de bienfaisance et missionnaires, plutôt que de poursuivre sa lutte pour le droit de vote des femmes. Le sujet n'a pas pour autant disparu de la conscience publique. Pendant que des pays du monde entier accordaient aux femmes le droit de vote dans les années qui ont suivi – notamment la Nouvelle-Zélande (1893), l'Australie (1902), la Grande-Bretagne (1918), le Canada (1918) et les États-Unis (1920) –, divers clubs et diverses sociétés de Terre-Neuve et du Labrador tenaient des débats et des conférences sur le suffrage des femmes.

La Ladies' Reading Room

Parmi ceux-ci, on retrouve en premier lieu la Ladies' Reading Room et son club affilié, le Current Events Club, qu'un groupe de femmes influentes de St. John's ont fondés en décembre 1909 après qu'une société fraternelle les ait bannies de ses débats sur le droit de vote. Bien que la majorité des membres fondatrices du club ait appartenu à l'élite de la ville, les frais d'adhésion à la Reading Room de 3 $ le rendaient accessible aux femmes de toutes les classes de la société. En l'espace de quelques semaines seulement, l'établissement avait recruté 125 membres. Lorsqu'elles se trouvaient au club, les femmes pouvaient lire des journaux et des magazines provenant du monde entier, débattre des affaires faisant l'actualité et assister à des conférences ou en donner. Comme l'experte du mouvement suffragiste Margot Duley le souligne, le club tenait lieu d'université informelle qui a contribué à politiser une génération de femmes influentes et à leur donner une expérience d'une grande valeur en matière de débat et d'art oratoire.

Armine Gosling, 1916
Armine Gosling, 1916
Armine Gosling, suffragette originaire de Terre-Neuve et du Labrador, a contribué à fonder la Ladies' Reading Room de St. John's en 1909 et a été présidente de son Current Events Club.
Image reproduite à partir du The Distaff, 1916, p. 11.

La Reading Room et le Current Events Club, bien qu'ils ne se soient pas affichés ouvertement comme des organismes suffragistes, discutaient souvent du droit de vote des femmes, et nombre de ses membres ont rallié la cause après avoir été exposées à la littérature et aux discussions suffragistes. Plusieurs croyaient que la population en général sous-estimait les contributions des femmes à la société – tant dans leur rôle de femmes au foyer qu'en tant qu'enseignantes, infirmières et autres professionnelles – et que, tant et aussi longtemps qu'elles ne seraient pas représentées au sein des partis politiques, elles resteraient parmi les membres les plus vulnérables de la société.

Il était toutefois évident, aux yeux de nombreuses suffragettes, que leur message ne trouvait pas son écho au sein de la population. Les campagnes suffragistes s'étendaient sur l'ensemble de l'Empire britannique, mais se soldaient souvent par de la désobéissance et des troubles civils. Nombreux étaient les journaux de Terre-Neuve et du Labrador qui présentaient ces événements sous un angle négatif et laissaient entendre que les suffragettes étaient irrationnelles et dangereuses, entraînant un changement dans l'opinion publique contre l'émancipation des femmes. Les suffragettes locales ont toutefois compris que, si elles voulaient faire avancer leur cause, elles devraient rendre leur message plus acceptable pour la population en général et le plus conforme possible aux conventions sociales.

La Première Guerre mondiale

Si la Première Guerre mondiale a retardé le mouvement suffragiste, il a également fourni à plusieurs femmes un argument de poids en faveur de leur droit de vote. Des milliers de femmes de Terre-Neuve et du Labrador ont contribué de façon significative à l'effort de guerre en travaillant comme infirmières, en amassant des fonds et en tricotant chaussettes, chandails, foulards et autres vêtements pour les troupes outre-mer. La plupart des femmes volontaires étaient membres de la Women's Patriotic Association (WPA), formée en 1914 pour aider les soldats enrôlés et leurs personnes à charge à la maison. À l'inverse du Canada et des États-Unis – où la contribution des femmes à l'effort de guerre prenait souvent la forme d'un travail industriel –, la WPA encourageait ce qui était considéré par tous comme un travail féminin traditionnel : le tricotage de vêtements, les soins aux personnes malades ou blessées et la collecte de fonds pour les organismes de bienfaisance.

À la fin de la guerre, la WPA avait réussi à recueillir plus de 500 000 $ – approximativement 6,5 millions en dollars d'aujourd'hui – pour l'effort de guerre et s'attirait les louanges des autorités gouvernementales, de la presse et de la population. Ses efforts ont mis en évidence l'importance sociale et économique considérable du travail traditionnel des femmes, qui s'est révélé être un argument puissant en faveur du droit de vote dont se sont servies les suffragettes en temps de paix.

Les suffragettes ont formé la Women's Franchise League en 1920 et lancé une campagne publicitaire pour promouvoir leur cause. Elles ont écrit des lettres d'opinion, fait du démarchage dans les foyers et les entreprises et fait diffuser des publicités dans les cinémas locaux, en plus de faire circuler une pétition dans tout le pays pour recueillir des appuis. En mettant en relief l'importance du travail traditionnel des femmes, la ligue a réussi à neutraliser l'argument contraire selon lequel l'émancipation des femmes les inciterait à abandonner leur foyer et ébranlerait la cellule familiale. Les suffragettes faisaient valoir que les électrices militeraient pour de meilleurs services de soins de santé et d'éducation, d'égouts et autres services sociaux, et rappelaient à la population que Terre-Neuve et le Labrador accusaient un retard au sein de l'Empire britannique pour ce qui était d'accorder le droit de vote aux femmes.

Malgré l'appui au suffrage des femmes dans de nombreux journaux du pays dans les années 1920, la ligue se butait toujours à beaucoup de résistance de la part des autorités gouvernementales, particulièrement le premier ministre libéral, sir Richard Squires. Lorsque la Chambre d'Assemblée a débattu un projet de loi sur le droit de vote des femmes en 1921, le gouvernement l'a facilement défait par un vote de 13 libéraux contre 9 conservateurs. La ligue a cependant remporté une victoire cette année-là lorsque St. John's a accordé le droit de vote municipal aux femmes qui possédaient une propriété dans la ville. Malheureusement, plusieurs femmes demeuraient exclues du processus électoral puisque c'était souvent leurs pères et leurs époux qui possédaient officiellement la terre. L'élection municipale suivante a eu lieu en 1925 et a vu trois femmes se porter candidates : May Kennedy, Fannie McNeil et Julia Salter Earle. Aucune n'a été élue.

La League of Women Voters

Les membres de la ligue ont consacré les années suivant leur défaite de 1921 devant la Chambre d'assemblée de Terre-Neuve et du Labrador à accumuler les appuis à leur pétition. En 1925, elles avaient recueilli 20 000 signatures. Cette année-là, le pays était dirigé par un nouveau premier ministre, Walter S. Monroe, des accusations de corruption ayant contraint Richard Squires à démissionner de son poste. Sachant que le premier ministre Monroe et certains membres de son cabinet étaient favorables à la cause suffragiste, des membres de la ligue sont retournées militer auprès des autorités gouvernementales afin de recueillir des appuis. C'est en 1925 que le premier ministre Monroe a déposé un projet de loi sur le suffrage des femmes devant la Chambre d'assemblée, qui l'a adopté à l'unanimité le 9 mars. La loi est entrée en vigueur le 13 avril.

Fannie McNeil, ca. 1910
Fannie McNeil, vers 1910
Fannie McNeil a été une des leaders du mouvement suffragiste à Terre-Neuve et au Labrador. Elle a été l'une des premières femmes du pays à se porter candidate à une charge publique pendant les élections municipales de 1925, mais n'est pas parvenue à siéger au conseil de la ville de St. John's.
Avec la permission de la Division des archives et collections spéciales (William Knowling, Collection MF-276), bibliothèque Queen Elizabeth II, Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

Bien que la loi ait fixé à 25 ans – contrairement à 21 ans pour les hommes – l'âge auquel les femmes avaient le droit de voter, les membres de la ligue étaient satisfaites de cette nouvelle législation. Elles ont tenu un banquet de la victoire le 21 avril, où le groupe a changé son nom pour la League of Women Voters, une organisation non partisane qui militait pour l'éducation obligatoire, les soins à l'enfance, les soins de santé maternels et d'autres enjeux sociaux.

Le 29 octobre 1928, 52 343 femmes de Terre-Neuve et du Labrador votaient lors de leur première élection générale – ce qui représente un taux de participation de 90 p. 100. Lady Helena Squires est devenue la première femme à siéger à la Chambre d'assemblée du pays après une victoire aux élections partielles en 1930. Quatre ans plus tard, toutefois, Terre-Neuve et le Labrador ont décidé de suspendre volontairement leur droit inhérent à l'autonomie gouvernementale pour instituer la Commission de gouvernement. Lorsque le pays est retourné aux urnes en 1946 pour élire une convention nationale, tous les citoyens de Terre-Neuve et du Labrador âgés de 21 ans et plus pouvaient voter.

English version

Vidéo: Le suffrage des femmes à Terre Neuve