Les gouverneurs de la marine 1729-1824

La nomination du capitaine Henry Osborne au poste de gouverneur de Terre-Neuve en 1729 instaure un mode de gouvernance locale qui fondamentalement sera en place jusqu'au 19e siècle. Cette gouvernance rompt avec le mode de fonctionnement privé du 17e siècle. C'est la première fois que le gouverneur de l'île est un serviteur de la Couronne désigné par un bref du Conseil privé. Auparavant, les gouverneurs sont les têtes dirigeantes d'une aventure purement commerciale. À l'inverse, les gouverneurs de la marine sont des officiers de métier à salaire fixe ayant pour mandat d'asseoir l'autorité de la Couronne. Le gouvernement britannique entend tirer parti des assises et des usages déjà établis. Un détachement de la marine accompagne et protège d'ailleurs chaque année la flottille de pêche et participe activement à l'application de la loi sur l'île. La promulgation de la King William's Act, ou loi sur Terre-Neuve, en 1699 permet aux capitaines de vaisseau de remplir la fonction de juges d'appel dans les affaires pénales pour lesquelles un amiral de la pêche a rendu jugement. Les officiers supérieurs occupent parfois de facto le poste de gouverneur.

Arthur Holdsworth
Arthur Holdsworth
Arthur Holdsworth est l'amiral du port de St. John's en 1700. Fils d'un pasteur, Arthur Holdsworth est né à Dartmouth, Angleterre, en 1668. Il a quatre frères dont la plupart jouent un rôle important dans la pêche à Terre-Neuve. Il meurt en 1726 alors qu'il est maire de Dartmouth.
Avec la permission de Gordon Handcock © 1987. L'original appartient au Cmdre Holdsworth, Holbeam Mill, East Ogwell, Devon.

La fonction de gouverneur de la marine

À noter que la fonction de gouverneur constitue avant tout une affectation au sein de la marine royale. De 1729 à 1825, tous les gouverneurs sont également commandants en chef de la station de Terre-Neuve. Avant la nomination de l'amiral John Montagu en 1776, les gouverneurs de la marine ont le rang de commodore. Ce rang provisoire est accordé à un capitaine de vaisseau chevronné au moment où celui-ci prend le commandement d'une escadrille ou d'une station navale. Il représente chez les futurs officiers la voie vers une promotion. En plus de nombreuses responsabilités qui y sont associées, le rang de commodore s'accompagne du privilège très convoité de pouvoir hisser un large fanion. Le commodore de la station de Terre-Neuve dirige une escadrille composée de plusieurs navires de guerre et de son propre navire amiral. Il doit non seulement appliquer les ordres de l'Amirauté britannique, mais aussi suivre les consignes de la Chambre de commerce. La Grande-Bretagne traverse le 18e siècle en état de guerre. Le commodore a donc pour difficile mission de repousser les forces armées françaises de la région. Lors du déclenchement de la guerre de l'Indépendance américaine, l'Amirauté doit alors renforcer l'escadrille stationnée à Terre-Neuve. Après 1775, presque tous les gouverneurs sont des amiraux de la marine britannique.

Le port de St. John's vers la fin du 18e siècle
Le port de St. John's vers la fin du 18e siècle
Vue sud-ouest du port. À l'arrière-plan, le navire de l'amiral. En examinant de près l'image, on peut apercevoir le large fanion de l'amiral hissé à la poupe.
Aquarelle dont l'auteur présumé est Nicholas Pocock. Avec la permission de Bibliothèques et Archives Canada, co. no 1996-381.

Le fondement juridique de ce système est la commission. Elle attribue autorité et pouvoirs au gouverneur et commandant en chef dans l'exercice de son mandat, aussi bien sur les civils que les militaires, dans les limites de sa compétence. Il est autorisé aussi à nommer les magistrats et de porter le titre honorifique d'« Excellence ». Les gouverneurs ne reçoivent qu'une seule commission et leur mandat ne dépasse pas trois ans. La commission procède d'un bref de prérogative de la Couronne et non d'une loi du parlement. Dans les années 1730, plusieurs amiraux de la pêche remettent en question l'autorité du gouverneur. Ils avancent que le statut de la commission est subordonné au droit législatif. Pourtant, en 1750, les gouverneurs de la marine réussissent à exercer pleinement leur pouvoir dans le paysage politique et juridique de Terre-Neuve.

Les responsabilités d'un gouverneur

Le gouverneur doit assumer de nombreuses responsabilités pendant les mois où son escadrille mouille dans les eaux de Terre-Neuve. Il habite St. John's à partir de juillet ou août, et ce, jusqu'à la fin d'octobre ou au début de novembre. L'administration locale ne bourdonne d'activités que quelques mois par année. Les juges de paix, quant à eux, siègent tout l'hiver. Après 1775, des officiers de marine sont basés à l'année sur l'île. Le gouverneur préside chaque année les diverses activités officielles qui rythment la vie publique. En été, les canons du fort situé à Signal Hill saluent son arrivée. Le navire amiral est amarré pratiquement au milieu du port de St. John's. Le gouverneur et ses officiers se rendent en chaloupe jusqu'au quai King où l'attendent les principaux magistrats, d'importants citoyens et la garde d'honneur de la garnison. Une lecture publique est faite de sa commission. Dès les serments d'allégeance prêtés, le gouverneur se met rapidement au travail. Il expédie par mer les officiers subalternes dans les districts côtiers pour la convocation de cours subrogées. Il entretient une correspondance avec les marchands et les rencontre personnellement pour discuter les activités de pêche et le prix du poisson. Il met en application les nombreuses consignes formulées par la Chambre de commerce, notamment celle liée au relevé des statistiques annuelles sur les prises.

Le port de St. John's vers 1762
Le port de St. John's vers 1762
Vue nord-est du port.
Avec la permission des archives (B7-190), The Rooms, St. John's, T.-N.-L. La peinture originale appartient à la famille Lundrigan.

Après 1750, le gouverneur est également responsable de superviser les activités de la cour d'assises, qui siège en septembre ou octobre de chaque année. Il passe en revue personnellement les affaires criminelles où il y a condamnation à mort. Dès qu'il a terminé cette tâche, il veille au regroupement pertinent des divers convois de navires marchands et des escortes navales. À son retour en Angleterre après une traversée de plusieurs semaines, il présente, comme prévu, à l'Amirauté et au secrétaire d'État un rapport détaillé des événements majeurs qui se sont produits. Pendant l'hiver, il vit dans sa résidence privée, mais poursuit ses activités officielles. Il a d'ailleurs souvent des entretiens avec des ministres et des marchands sur la pêche à Terre-Neuve. Au printemps, il s'affaire aux préparatifs du trajet transatlantique souvent ponctués de querelles avec les fournisseurs qui ravitaillent l'escadrille. Le navire amiral reçoit aussi bon nombre de lettres jusqu'à ce qu'il quitte le port.

La participation des gouverneurs de la marine à l'administration

Les gouverneurs de la marine touchent à presque toutes les facettes de l'administration politique et juridique de Terre-Neuve. Les juges de paix et les autres magistrats au civil relèvent directement du gouverneur. Avec l'aide de commis et d'un secrétaire civil après 1779, les gouverneurs surveillent et n'hésitent pas à démettre un juge de ses fonctions en cas de manquement à son devoir. Ils ont sous leurs ordres un nombre réduit de fonctionnaires. Au 18e siècle, le budget de la fonction publique ne s'élève même pas à £2000. Bien peu d'administrations coloniales disposent d'un grand nombre de fonctionnaires. L'ampleur des tâches effectuées annuellement se compare à la charge de travail des fonctionnaires d'une bureaucratie moderne. C'est évidemment le gouverneur qui dicte la cadence. Certains officiers, comme le capitaine Hugh Palliser, s'investissent complètement, alors que d'autres ne font que le strict nécessaire. À leurs obligations de nature juridique, la plupart des gouverneurs ajoutent celle de juge à partir de 1749 et jusqu'en 1780. Ils convoquent un « tribunal du gouverneur » modelé sur la Cour de la Chancellerie en place dans d'autres colonies. Ce tribunal se penche sur différentes affaires en matière civile. Le recours à des proclamations confère aux gouverneurs un énorme pouvoir discrétionnaire dans la mise en œuvre de politiques sur des enjeux tels que l'appartenance religieuse. Ainsi, même si un décret du gouverneur John Campbell en 1784 autorise les catholiques à pratiquer ouvertement leur culte, le gouverneur Mark Milbanke tente en 1789 d'en limiter la portée.

Le vice-amiral John Campbell
Le vice-amiral John Campbell
John Campbell (1720-1790) occupe le poste de gouverneur et commandant en chef à Terre-Neuve de 1782 à 1786.
Avec la permission des archives (VA27-23), The Rooms, St. John's, T.-N.-L.

L'influence des gouverneurs sur la colonie de Terre-Neuve

Les gouverneurs de la marine exercent une emprise considérable sur l'administration locale. Cette situation, inédite auparavant, ne se reproduira plus par la suite. Ils jouissent de vastes pouvoirs et n'ont pas à rendre de comptes à une assemblée législative ou à une presse indépendante. Parfois de tendance autoritaire, ils n'agissent pas toutefois en tyran, contrairement à plusieurs régimes politiques non démocratiques. Incapables d'actions unilatérales en raison d'une structure administrative réduite, les gouverneurs n'ont d'autre choix que de collaborer avec la magistrature et les marchands. Dépourvus d'intérêts directs dans la vie politique ou économique de la colonie, mis à part bien sûr les intérêts envers leur propre escadrille, ils ne sont pas confrontés aux antagonismes qui empoisonnent l'atmosphère d'autres colonies. Après 1818, alors qu'ils habitent dorénavant la colonie toute l'année, leur mandat de trois ans ne leur permet pourtant pas d'entreprendre des projets d'envergure. Leur autonomie est circonscrite par l'obligation de rendre des comptes au gouvernement de Londres. Ils sont également assujettis aux exigences professionnelles que leur impose l'Amirauté. Les marchands et les représentants anglais sont satisfaits de ce mode d'administration. Les coûts sont faibles et les problèmes d'ordre politique plutôt rares. Pourtant, dans les années 1820, cette fonction est attaquée de toutes parts par les partisans d'une réforme politique. Ils accusent les gouverneurs de régner sans être dûment élus et de représenter un régime politique injuste. L'émergence d'un mouvement politique réclamant un gouvernement représentatif en souligne l'obsolescence. Les gouverneurs ont toutefois laissé une empreinte indélébile sur l'histoire de la colonie. Ils ont gouverné pendant près de 100 ans avant l'instauration d'une nouvelle constitution par le gouvernement britannique qui nomme en 1825 un gouverneur civil.

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