Les mines de fer de l'île Bell

L'île Bell, située dans la baie de la Conception, au nord de la péninsule d'Avalon, fait quelque neuf kilomètres de long par trois kilomètres de large. Sa population est desservie à l'année longue par un traversier véhicules-passagers qui négocie le « Tickle », ce bras de mer qui sépare l'île et la collectivité de Portugal Cove. Comme un peu partout à Terre-Neuve, les premiers colons y vivaient de la pêche et de l'agriculture, cette dernière activité occupant une place importante grâce aux terres fertiles de l'île. Tout au long du 19e siècle, la chasse au phoque a attiré de nombreux habitants de l'île et des côtes de la baie de la Conception. En 1848, la famille Pitt ouvrait une briqueterie dans l'île Bell; durant une partie du 19e siècle, la famille Rees y a aussi exploité un chantier naval, à Lance Cove.

Déjà en 1578, un marchand de Bristol, en Angleterre, avait signalé la présence de gisements de minerai de fer dans l'île Bell. En 1628, des membres de la colonie de John Guy à Cupids ont envoyé pour analyse des échantillons de minerai en Angleterre. Apparemment, ces colons croyaient que ce minerai avait une valeur économique puisqu'ils ont tenté de faire inclure les gisements dans leur concession, mais sans succès.

Exploitation du site minier

Ceci dit, ce n'est que dans les années 1890 que les gisements de l'île Bell ont retenu l'attention d'intérêts miniers professionnels. En 1892, les gisements étaient contrôlés par les Butler, de Topsail, qui ont convaincu des représentants de la New Glasgow Coal, Iron and Railroad Company (plus tard la Nova Scotia Steel and Coal Company) d'entamer l'exploitation du gisement. Nommé Wabana (mot de la langue abénaquise qui signifie «terre de l'aurore») par Thomas Cantley, secrétaire de la Nova Scotia Steel and Coal, le site minier a commencé à être exploité durant l'été 1895.

Extraction du minerai de fer, île Bell, vers 1900
Extraction du minerai de fer, île Bell, vers 1900
C'est au moins depuis 1578 qu'on connaît l'existence de minerai de fer dans l'île Bell.

Dessin de South Pub. Co., NY. Tiré de Newfoundland in 1900, de M. Harvey (St. John's, Terre-Neuve : S. E. Garland, 1900), p. 185.

Immense et à forte teneur en fer, le gisement de Wabana était assez près des mines de charbon du Cap-Breton pour alimenter les aciéries géantes de Sydney, en Nouvelle-Écosse. Le minerai de l'île Bell était également exporté plus loin dans le monde, notamment aux États-Unis et en Allemagne. Durant l'exploitation de ses mines de fer (soit de 1896 à 1966), l'île Bell a été intégrée au réseau international des industries des mines et de l'acier, si bien qu'une large part de son histoire aura été façonnée par des puissances et des événements éloignés.

En 1899, une deuxième entreprise, la Whitney Company (plus tard la Dominion Steel Corporation) s'est portée acquéreuse de la vaste couche sous-jacente de minerai qui courait sous la couche exploitée par la Nova Scotia Steel and Coal. Ces deux couches minéralisées s'étendaient sous le fond marin de la baie de la Conception; après que l'exploitation à ciel ouvert eût épuisé le minerai d'accès plus facile, les mineurs ont entamé la tâche colossale d'atteindre et d'extraire le minerai des couches sous-marines.

En 1905, les travailleurs ont commencé à creuser des galeries inclinées, atteignant en 1909 les terrains miniers de la Nova Scotia Steel and Coal. En 1911, cette société était propriétaire de 32 milles carrés de gisements sous-marins, tandis que la Dominion en contrôlait environ huit milles carrés. En date de 1951, les mineurs travaillaient sous la mer jusqu'à une distance trois milles de l'île. L'épaisseur minimale admissible du toit de la mine – autrement dit, celle du fond marin qui surplombait la mine – avait été fixée à 200 pieds. À certains endroits, elle atteignait 1 600 pieds.

Opérations minières

Si le gros de l'exploitation a paru se dérouler à un rythme régulier, voire accéléré à certains moments, elle a connu quelques ralentissements. Ainsi, le déclenchement de la Première Guerre mondiale a constitué un sérieux coup dur, l'Allemagne ayant été l'un des grands consommateurs du minerai de l'île Bell. L'occupation par la France en 1923 de la vallée allemande de la Ruhr, fortement industrialisée, a aussi eu un grave impact. Une décennie après la fin des hostilités, la Crise de 1929 a également sapé la demande et le prix du minerai de fer.

La période de 1936 à 1959 a été caractérisée par une reprise soutenue. Bien qu'une des quatre mines ait été fermée en 1950, la modernisation des opérations a paru garante de prospérité. Toutefois, une autre mine allait fermer en 1959, suivie d'une troisième en 1962. Le coup de grâce est survenu en avril 1966, quand la fermeture de la mine no 3 a marqué la fin de la plus longue exploitation continue d'un site minier au Canada. Depuis leur inauguration, les mines avaient livré 78 989 412 tonnes de minerai au Canada, en Allemagne de l'Ouest, aux États-Unis, en Belgique et en Hollande. L'île Bell avait été jusque dans les années 1950 la seule source de fer pour les aciéries de Sydney.

Mines de l'île Bell, s.d.
Mines de l'île Bell, s.d.
Les opérations minières dans l'île Bell ont débuté en 1895 pour prendre fin en 1966.

Reproduit avec la permission des archives (A24-15), The Rooms, St. John's, T.-N.-L.

Motifs des fermetures

Qu'est-ce qui a mal tourné? Diverses causes interdépendantes ont été invoquées. Curieusement, la modernisation des années 1950 pourrait avoir précipité la fermeture des mines, de nouvelles technologies et de nouvelles méthodes d'extraction permettant de ramener le minerai à la surface plus rapidement et à moindre coût; une fois extrait le minerai le plus accessible et à plus haute teneur en fer, les compagnies ont souvent trouvé plus économique et plus facile de concentrer leurs efforts ailleurs. Bien entendu, la concurrence internationale aura joué un rôle important dans la saga de l'île Bell. Ainsi, quelques années avant la fermeture des mines, les dirigeants de l'aciérie de Sydney avaient commencé à importer leur fer du Labrador et du Venezuela. D'autres mines d'Amérique du Sud et d'Afrique occidentale disputaient également à l'île Bell des parts du marché du minerai de fer.

Un autre problème, commun à l'industrie minière et à d'autres projets industriels majeurs de Terre-Neuve et du Labrador, aura été l'absence de titres de propriété et de contrôle des opérations par des intérêts locaux. Les mines de l'île Bell ont changé de mains à maintes reprises au fil des années. En 1920, la British Empire Steel Corporation (BESCO), un conglomérat d'intérêts des secteurs des mines, de la fabrication et des transports, a absorbé les deux sociétés minières originales. Or, la BESCO a fait faillite en 1926, et ses biens furent saisis par la National Trust, une société envers laquelle la BESCO était fortement endettée. En 1930, la Dominion Steel Corporation (DOSCO) rachetait les avoirs de la BESCO. Puis, en 1957, des querelles intestines entre les actionnaires de la DOSCO ont conduit la société A. V. Roe Canada (plus tard Hawker Sidley Canada) à prendre le contrôle des mines.

Durant toute cette histoire, une constante ressort clairement : les mines de l'île Bell ont toujours été possédées et contrôlées par des intérêts extérieurs. Souvent, ces intérêts avaient peu ou pas d'intérêt dans le sort à long terme de la population et de l'économie locales. Pour eux, une mine était d'abord et avant tout une façon d'enrichir des actionnaires souvent éloignés. Dans bien des cas, les gouvernements locaux n'ont pas pu ou voulu agir pour contrer le type d'économie en dents de scie créé par de telles entreprises; souvent, dans des endroits comme Terre-Neuve et le Labrador, ils auront sacrifié la planification et le développement à long terme contre la création d'emplois. Cette pratique peut se comprendre : l'exploitation de mines est une entreprise dispendieuse; faute de pouvoir lever assez de fonds de démarrage localement, les gouvernements tendent à aller chercher des capitaux à l'extérieur. Ce faisant, ils favorisent le genre d'aboutissement observé dans l'île Bell. Enfin, tel que mentionné plus tôt, le sort des mines de l'île Bell a souvent été lié à des situations économiques et militaires distantes de milliers de kilomètres.

Dans un contexte de diversification économique, l'exemple de l'île Bell, comme tant d'autres à Terre-Neuve et au Labrador, illustre clairement les avantages comme les inconvénients des mines en tant que forme d'industrialisation. À leur ouverture en 1895, ces mines avaient été décrites avec justesse par le gouvernement de Terre-Neuve comme une étape cruciale du développement des ressources de l'île. Dans les décennies suivantes, les habitants de l'île Bell et bien d'autres auront profité des retombées économiques de l'entreprise. Toutefois, dans l'île comme ailleurs, le passage d'une économie locale diversifiée répartie entre plusieurs petites industries à une économie univoque axée sur l'extraction et l'exportation d'une ressource non renouvelable aura éventuellement eu des conséquences inévitables.

Après les mines

Bien des gens ont quitté l'île Bell à la fermeture des mines, mais nombreux sont ceux qui y sont demeurés. En 2011, on y recensait environ 300 habitants, dont une partie empruntait tous les jours le traversier sur le Tickle pour aller travailler à St. John's. L'île compte encore ses écoles et églises, ainsi que diverses autres institutions. Après les mines, les gens de l'endroit ont mis à l'essai diverses activités pour ressusciter leur économie. Le tourisme, notamment, joue un rôle important dans ces efforts. Divers bâtiments de l'île portent sur leurs murs extérieurs de grandes murales illustrant des facettes de l'histoire des mines; le puits no 2 a été aménagé pour accueillir des touristes durant la saison estivale. On parle aussi d'utiliser à d'autres fins les puits de mine abandonnés, notamment pour le stockage du pétrole brut. Enfin, on dit qu'il subsisterait sous l'île de vastes masses de minerai de fer, mais aucune compagnie n'a entrepris à ce jour d'efforts sérieux pour rouvrir les mines.

English version

Vidéo: Mining in Pre-Confederation Newfoundland (en anglais seulement)