Buchans : création d'une ville de compagnie

Avant l'établissement d'une industrie minière, l'endroit qui est devenu Buchans n'était qu'un point sur les rives sauvages de la rivière Buchans, ainsi baptisée en mémoire du Lt David Buchan, qui avait exploré la région au début du 19e siècle. L'histoire de l'industrie minière à Buchans, durant ses activités entre les années 1920 et 1984, est similaire à bien des égards à celle d'autres villes minières de Terre-Neuve. Pourtant, à cause de ses particularités, cette histoire est unique.

Mine de Buchans, vers 1950
Mine de Buchans, vers 1950
Chevalement principal et usine de concentration de la mine de Buchans. Le chevalement abrite le matériel de levage qui surplombe le puits de la mine.
Reproduit avec la permission du ministère des Mines et de l'Énergie, St. John's (T.-N.-L.)

On croit que les Mi'kmaq connaissaient depuis au moins les années 1850 l'existence des gisements minéraux de Buchans; ce n'est cependant qu'en 1905 que l'Anglo-Newfoundland Development Company (AND), attirée sur l'île par les promesses d'une industrie des pâtes et papiers lucrative, a envoyé un prospecteur local explorer le secteur du lac Red Indian. Cette année-là, Matty Mitchell, qui partageait des ancêtres mi'kmaq et innus, a rapporté des échantillons qui contenaient des traces de zinc, de plomb, de cuivre, d'or et d'argent.

La compagnie allait payer Mitchell 2,50 $ pour sa peine, et s'empresser d'envoyer des équipes préparer les lieux. Dès le premier effort l'attendait le problème de la séparation des minéraux les uns des autres; aucun procédé fiable n'existait encore à l'époque et, malgré les nombreux efforts de laboratoires aussi éloignés que la Suède, ce n'est qu'en 1925 que l'adoption de la technique de flottation différentielle rendra rentable la mise en marché des minéraux de Buchans.

Mattie Mitchell, vers 1920
Mattie Mitchell, vers 1920
Mitchell a été le premier à apporter à l'Anglo-Newfoundland Development Company des échantillons des gisements minéraux de la région de Buchans.
Reproduit avec la permission d'Eric Swanson.

ASARCO

Si le problème de la séparation des minéraux avait été réglé, c'était en grande partie grâce à la participation de l'American Smelting and Refining Company (ASARCO), une entreprise gigantesque propriété de la famille Guggenheim. En 1915, ASARCO et l'AND s'étaient mises d'accord pour travailler à ce problème et, une fois le processus de séparation mis au point en 1926, les deux compagnies ont conclu un partenariat officiel pour exploiter la ressource.

Barrière de l'usine d'ASARCO, vers 1977
Barrière de l'usine d'ASARCO, vers 1977
L'American Smelting and Refining Company (ASARCO) et l'Anglo-Newfoundland Development Company (AND) étaient copropriétaires de la mine de Buchans.
Reproduit avec la permission du ministère des Mines et de l'Énergie, St. John's (T.-N.-L.)

Vis-à-vis des gisements minéraux de Buchans, l'AND était dans une position fort avantageuse : en vertu d'une entente datée du 15 juin 1905, l'AND et sa filiale, Terra Nova Properties, avaient reçu en concession 2 320 milles carrés de terres dans le centre de Terre-Neuve, et les droits miniers y afférant, pour une période de 99 ans. À leurs débuts, les activités minières à Buchans étaient réglementées en vertu de la Manufacture of Pulp and Paper Act, une loi de 1905 qui prévoyait que la compagnie verse une redevance annuelle équivalant à 5 % de ses profits nets.

La Buchans Mining Company

Au mois de mai 1926, dix hommes ont commencé à jeter les bases de l'exploitation, sous les ordres de J. Ward Williams. En juillet, des prospecteurs ont découvert le site appelé Lucky Strike et, plus tard dans le même mois et au début d'août, un autre site plus à l'est fut découvert. Le fonçage du puits Lucky Strike était en bonne voie au début de l'hiver.

La Buchans Mining Company (BMC) a été constituée en société le 29 janvier 1927. Plus de 400 personnes étaient directement engagées dans les travaux, et on avait entamé la construction des nombreux bâtiments industriels et résidentiels (y compris des dortoirs et des logements familiaux) requis pour l'exploitation. Durant ce démarrage, la BMC a été soutenue par une entente, conclue plus tôt dans l'année avec le gouvernement de Terre Neuve, l'autorisant à importer sans droits de douane durant 20 ans les matériaux et l'équipement nécessaires pour la mine et la ville.

La mine de Buchans, vers 1980
La mine de Buchans, vers 1980
Le chevalement de la mine Rothmere apparaît à l'arrière-plan. Les vestiges du premier chantier minier, appelé Old Glory Hole, sont visibles à l'avant.
Reproduit avec la permission du ministère des Mines et de l'Énergie, St. John's (T.-N.-L.)

Cet accord a causé un tollé de protestations, y compris à l'Assemblée législative où des députés ont fait valoir que Buchans était en voie de devenir une collectivité privée, entièrement hors du contrôle et de la juridiction du gouvernement provincial. L'Administration Monroe a répondu que des conditions économiques désespérées ne lui laissaient nul autre choix que de céder aux exigences de la compagnie.

Sur le plan des concessions de terres, des exemptions en redevances et des concessions tarifaires offertes aux promoteurs, la situation n'était pas différente de ce qui se passait ailleurs à Terre-Neuve quand il s'agissait de mettre en valeur des ressources. L'argument fondé sur le besoin d'emplois et de capitaux pour le développement était alors, et demeure, un refrain familier.

Différences entre Buchans et d'autres villes minières

Ceci dit, un des éléments qui distinguait Buchans des autres villes minières, par exemple de l'île Bell et de St. Lawrence, est qu'elle a été construite essentiellement par et pour l'industrie minière. Tandis que l'île Bell, où on exploitait des mines de fer depuis 1895, et St. Lawrence, où une mine de fluorspar est entrée en opération en 1933, ont certainement connu une croissance et des changements remarquables après l'arrivée des mines, il s'agissait de collectivités déjà établies, dotées depuis de nombreuses années de populations appréciables. Dans le cas de Buchans, une ville a été bâtie en pleine nature pour l'unique raison d'extraire et de concentrer du minerai. Ainsi, à l'automne de 1927, à l'endroit où un an plus tôt la nature sauvage régnait en maître, on pouvait observer, outre la mine et l'usine, un certain nombre de dortoirs et de logis pour travailleurs mariés, une église et une école. En 1928, un hôpital et une centrale hydroélectrique allaient s'y ajouter.

Un mineur à Buchans, vers 1955
Un mineur à Buchans, vers 1955
Reproduit avec la permission du ministère des Mines et de l'Énergie, St. John's (T.-N.-L.)

Le degré de contrôle exercé par la compagnie sur quasi tous les aspects de la vie des habitants de Buchans la distinguait aussi fondamentalement des autres villes minières de l'île. La compagnie était propriétaire des maisons, qu'elle administrait, et contrôlait la vente du carburant, de l'électricité et de presque tous les autres biens matériels. De fait, les marchands privés et les voyageurs de commerce étaient interdits de séjour à Buchans. Aucun particulier ne pouvait construire ou posséder une structure permanente privée, ni même réparer les logis appartenant à la compagnie. Qui plus est, la compagnie était propriétaire et exploitante de la ligne ferroviaire de 23 milles reliant Buchans à Millertown, seul lien avec le monde extérieur. Les particuliers ne pouvaient emprunter ce train qu'avec la permission écrite de la compagnie. Par conséquent, quand on regarde la façon dont elle avait été planifiée, construite et contrôlée, Buchans ressemblait davantage à l'autre grand site industriel de l'AND, la ville papetière de Grand Falls, qu'à toute autre ville minière de l'île.

Cet isolement et ce contrôle n'ont jamais été remis en cause, et le public n'en a rien su, du moins jusqu'à la grève des mineurs de Buchans, en 1941.

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