Les médias de masse

L'expression « médias de masse » nous est tellement familière que nous oublions parfois que le mot « médias » est le pluriel de « médium », c'est-à-dire un « moyen » ou un « instrument ». Cette expression est la version abrégée de « médias [moyens ou instruments] de communication de masse ».

Pendant la plus grande partie de l'histoire de l'humanité, la voix humaine était le seul moyen de communication. La taille de l'auditoire d'un orateur était donc proportionnelle à la puissance de sa voix. L'invention de l'écriture et, beaucoup plus tard, celle de l'imprimerie, ont permis à un expéditeur de communiquer avec un public qui n'était pas présent physiquement et qui était restreint à cause des facultés de lecture limitées de la population. Ce n'est qu'à partir du moment où il y a eu alphabétisation à grande échelle que la communication destinée à un auditoire de « masse » (au sens moderne du terme) est devenue possible.

Le 20e siècle a évidemment été témoin d'une explosion des communications de masse grâce au médium familier de l'imprimerie et aux nouveaux médias tels que la radio, les films, la télévision et, plus récemment, les ordinateurs et le réseau Internet. Comme partout ailleurs, les moyens de communication ont joué un rôle important dans le développement de Terre-Neuve-et-Labrador.

Les journaux

Le journal est le « médium de masse » le plus ancien. En plus d'informer les lecteurs, il leur a permis de découvrir une diversité de points de vue. Les premiers journaux n'étaient toutefois pas destinés aux « masses ». Seuls quelques membres des classes relativement aisées sachant lire et écrire achetaient ces hebdomadaires. La survie des premiers journaux de Terre-Neuve dépendait grandement des contrats d'impression octroyés par le gouvernement. Ces journaux publiaient des nouvelles internationales provenant de journaux étrangers, mais peu de contenu local, sauf les publications « officielles » du gouvernement et les annonces de produits vendus par les marchands locaux. Les journaux publiés ultérieurement, surtout après l'établissement d'un gouvernement représentatif à Terre-Neuve en 1832, entretenaient des liens étroits avec des partis politiques ou des factions confessionnelles, et ils servaient parfois de porte-parole à des campagnes partisanes. Ils jouissaient d'une véritable liberté d'expression pour persuader et – du point de vue du 20e siècle – le degré de partisannerie était étonnamment élevé dans le domaine de la presse au 19e siècle.

The Royal Gazette, 1828
The Royal Gazette, 1828
La publication du premier journal de Terre-Neuve a commencé en 1807.
Avec la permission de la bibliothèque provinciale de références et de ressources, Arts and Culture Center, St. John's, T.-N.-L.

Plus tard au cours du 19e siècle, la découverte d'une nouvelle technologie permettant de faire du papier avec des fibres de cellulose plutôt qu'avec des fibres de textile a fait chuter les coûts de fabrication. Parallèlement, la croissance démographique et le développement de l'alphabétisation ont grossi le lectorat potentiel, ce qui a permis aux journaux d'acquérir une plus grande indépendance grâce aux revenus publicitaires. Désormais, leur survie ne dépendait plus du soutien financier d'un allier politique. Avec le temps, des journaux tels que le Evening Telegram (fondé en 1879) ont modifié leur politique éditoriale en servant le « public » plutôt que leurs commanditaires (les bailleurs de fonds), tentant ainsi d'aller chercher un lectorat « de masse » qui avantagerait les entreprises acheteuses d'espace publicitaire. Mais même ces nouveaux journaux « de masse » continuaient de dépendre de la publicité payée par le gouvernement, la société de chemin de fer ou, dans le cas du Fishermen's Advocate, du Fishermen's Protective Union [un syndicat de pêcheurs de Terre-Neuve].

Sous le régime de la Commission de gouvernement (1934-1949), les journaux se sont détournés de la partisannerie politique et ont développé un « esprit » plus professionnel en imprimant des nouvelles locales et internationales qu'ils jugeaient dignes d'intérêt public. Depuis l'invention du télégraphe, les journaux de Terre-Neuve avaient recours aux « services télégraphiques » pour publier des nouvelles en provenance de l'extérieur de la colonie et, même après la Confédération, ils ont continué de remplir une grande partie de leurs pages de la même façon. À la fin du 20e siècle, de nombreux journaux n'ont pas réussi à faire face aux défis découlant de la concurrence des autres médias et de l'augmentation des coûts de production. Les seuls qui sont parvenus à survivre étaient la propriété de conglomérats de médias – des entreprises dont la mission principale consistait à générer des profits pour leurs actionnaires. Des critiques ont laissé entendre que, pour de tels journaux, le rendement économique était visiblement plus important que le service public.

Le télégraphe

Le télégraphe fut le premier moyen de communication électronique à avoir été inventé. C'était un système de communication d'un point à un autre, c'est-à-dire entre un expéditeur et un récepteur spécifique, mais le gouvernement de Terre-Neuve a trouvé une façon innovatrice d'utiliser cette technologie pour les communications de masse. De 1912 au milieu des années 1930, le Service des postes et du télégraphe compilait quotidiennement les dépêches prises dans différents journaux et les transmettait en code morse à toutes les stations de télégraphie de l'île. Ces « dépêches publiques » étaient aussi envoyées au nord par radio, jusqu'au Labrador. Partout où elles parvenaient, ces nouvelles brèves étaient écrites par le télégraphiste et affichées sur un mur, ou elles étaient lues par l'opérateur aux personnes qui ne savaient pas lire.

La radio

Peu de temps après la fin de la Première Guerre mondiale, plusieurs Terre-Neuviens dotés de compétences techniques ont commencé à se familiariser avec la technologie radio. Il n'était pas tellement plus compliqué pour eux de transmettre de la musique et du contenu verbal à ceux qui étaient équipés pour recevoir le signal radio que de communiquer avec une seule personne à la fois. Ces amateurs dévoués ont fourni leur expertise technique aux premières stations « émettrices ». Deux églises ont aussi commencé à utiliser les ondes radio pour diffuser les services religieux à l'intention des personnes confinées à la maison. La Wesley United Church a parrainé VOWR dès 1927, une station qui a décidé d'offrir divertissement et information sous la supervision d'un comité bénévole, tandis que l'Église adventiste du septième jour a lancé VOAC en 1933.

VOWR (acronyme de Voice of Wesleyan Radio)
VOWR (acronyme de Voice of Wesleyan Radio)
Avec la permission des archives provinciales (A 42-75), The Rooms, St. John's, T.-N.-L.

Des commerçants payaient souvent pour faire diffuser de la musique. Par exemple, VOAS a été fondé en 1931 par Ayre & Sons afin que les gens qui avaient l'intention d'acheter un appareil de radio à leur magasin aient accès à du contenu musical.

Dans les années 1930, sept stations diffusaient à Terre-Neuve, dont six étaient installées à St. John's. Comme les journaux de masse, les stations « commerciales » vendaient de la publicité pour couvrir leurs frais d'exploitation. Pour rendre leur auditoire captif dans le but de le « vendre » aux acheteurs d'espaces publicitaires, les stations diffusaient de la musique, des nouvelles et de l'information en direct ou en différé. Deux des plus grandes stations, VONF et VOGY (fondées en 1932) ont fusionné sous la gouverne de R.J. Murphy, magnat des services de téléphone et d'électricité de Terre-Neuve. Le concurrent indépendant le plus important de VONF était VOCM (laquelle a quitté son statut de radio amateur pour devenir une station commerciale en 1934).

La Commission de gouvernement a commencé à évaluer la possibilité d'ouvrir une station de radio publique peu après son assermentation en 1934. Elle souhaitait améliorer la qualité de la programmation commerciale et utiliser la radiodiffusion dans le but de promouvoir des changements sociaux et culturels qui procureraient une plus grande indépendance à la population. En mars 1939, la Commission a pris le contrôle de VONF, donnant ainsi naissance à la Broadcasting Corporation of Newfoundland (BCN).

Le gouvernement a continué de permettre aux stations commerciales comme VOCM de poursuivre leurs opérations, mais il a refusé d'accorder à celle-ci la permission d'augmenter sa puissance de diffusion dans l'espoir qu'elle ferme boutique. La Commission de gouvernement n'a pas accordé de nouvelles licences, sauf pendant les années de guerre où elle a permis aux forces armées américaines d'ouvrir des stations pour leur personnel. La BCN acceptait de diffuser de la publicité sur les ondes de la station qui était propriété gouvernementale de même que des émissions commerciales, éducatives et de variétés.

Pendant que les stations émettrices importaient de la programmation de la Grande-Bretagne et de l'Amérique du Nord, les radiodiffuseurs commerciaux de Terre-Neuve innovaient en créant de nombreux programmes originaux. Le Gerald S. Doyle News Bulletin, par exemple, présentait à la fois des nouvelles et des messages personnels (« Monsieur X se porte bien et sortira bientôt de l'hôpital »). The Barrelman, une émission de radio très populaire, a permis à Joseph R. (Joey) Smallwood de faire entendre sa voix à travers l'île. Il diffusait des éléments d'information et des légendes qui, espérait-il, allaient faire grandir un sentiment d'indépendance au sein de la population de Terre-Neuve pendant les années de la Grande Crise. Après 1939, ces émissions commanditées ont été diffusées par VONF, propriété du gouvernement. Après la Deuxième Guerre mondiale, au moment de la reprise de la politique électorale, la radiodiffusion a joué un rôle important dans la vie publique. Les débats de la convention nationale étaient radiodiffusés chaque soir, permettant ainsi à des milliers de Terre-Neuviens de suivre les discussions entourant l'avenir du pays. Grâce à ce médium, de nombreuses personnes ont entendu parler des avantages d'une union éventuelle avec le Canada tout en prêtant attention aux appels nationalistes de certains en faveur du retour d'un gouvernement responsable.

Malheureusement, l'utilisation de VONF en temps de guerre comme instrument de propagande et de recrutement, et comme outil pour coordonner les services gouvernementaux dans les régions dépourvues de service téléphonique, a empêché la petite station de revitaliser sa programmation et d'accroître sa couverture médiatique. La BCN a ouvert VOWN à Corner Brook en 1943 et, après la guerre, VORG, une station opérée à Gander par les Forces armées canadiennes, a été transférée à la Corporation. Toutefois, des circonstances ont empêché la BCN d'améliorer sa programmation. Les demandes d'enregistrement et de diffusion de centaines d'heures de débats de la convention nationale ont forcé la Corporation à se priver de revenus et a épuisé les ressources de son personnel restreint. Après l'union de Terre-Neuve avec le Canada en 1949, la CBC (Canadian Broadcasting Corporation) a pris le contrôle de la BCN.

Quand Terre-Neuve est devenue une province canadienne, il n'y avait plus de restrictions concernant la création de nouvelles stations de radio. Un certain nombre de stations AM ont ouvert leurs portes pour desservir de nouveaux marchés et les diffuseurs de Terre-Neuve se sont aussi tournés vers la modulation de fréquence (FM). Le fait qu'un seul propriétaire possède divers organes médiatiques (p. ex. : Geoff Stirling, propriétaire du journal et, plus tard, du magazine The Newfoundland Herald, de la station de télévision NTV et de radio OZ FM) témoigne du fait que Terre-Neuve n'a pas échappé à un phénomène désormais répandu dans le monde entier, la concentration des médias.

Avec l'invention de la télévision, la radio a perdu sa prédominance dans le domaine de l'information, du divertissement et de la vente de produits aux « masses ». La radio s'est transformée en adoptant des formats spécialisés (p. ex. : stations de musique country) afin de faire face à la concurrence menée par la télévision et les autres formes de divertissement, mais son auditoire a continué de s'éroder. Les stations de radio diffusaient de plus en plus de musique légère enregistrée et rediffusaient souvent des émissions produites par des stations canadiennes et américaines au lieu de créer une programmation originale. Le réseau CBC, avec ses stations et ses émetteurs disséminés sur l'île et au Labrador, était une exception, car il diffusait une grande variété de nouvelles locales et nationales en plus d'une programmation consacrée aux affaires publiques. À la fin des années 1990, les ressources que la CBC consacrait à la production locale ont été réduites considérablement.

La télévision

Deux systèmes de télédiffusion ont été créés au cours des décennies qui ont suivi l'entrée de Terre-Neuve dans la Confédération, la première étant la station privée CJON (1955). Sa création a été suivie, quelques années plus tard, par deux stations appartenant à la CBC et opérées par celle-ci, l'une à Corner Brook et l'autre à St. John's. Ces stations produisaient une partie de leur programmation, mais elles servaient surtout d'intermédiaires pour alimenter la nouvelle province en matériel culturel canadien et américain tout en annonçant divers produits. Dès les années 1970, la câblodistribution a donné accès aux Terre-Neuviens à un nombre incroyablement élevé de « chaînes », marginalisant ainsi la programmation originale produite à Terre-Neuve et au Labrador.

« The Budgells », série télévisée vers la fin des années 1980
« The Budgells », série télévisée vers la fin des années 1980
Dans les années 1980, la famille Budgell était la vedette de sketchs comiques joués par la compagnie théâtrale CodCo [pour Cod Company] lesquels étaient diffusés régulièrement par la CBC dans le cadre de séries télévisées hebdomadaires.
Avec la permission de M. White. Image tirée de la Division des archives et collections spéciales, bibliothèque Queen Elizabeth II, Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L. Photographie de M. White. © CODCO.

C'est ainsi que les gens ont perdu de plus en plus leur pouvoir de commercialiser leurs propres produits culturels tout en étant liés plus que jamais à un réseau qui offrait les mêmes produits culturels standardisés et préemballés à Pasadena (Terre-Neuve) comme à Pasadena (Californie). Pendant que les Terre-Neuviens et les Labradoriens consommaient une grande quantité d'émissions américaines de divertissement, ils sont restés loyaux aux émissions d'information et d'affaires publiques produites à Terre-Neuve.

À Terre-Neuve-et-Labrador, les médias de communication de masse ont toujours joué un rôle culturel à deux tranchants. Pendant qu'ils diffusaient des idées et du contenu culturel provenant de l'extérieur de la province, ils s'efforçaient aussi de cimenter la communauté afin que les habitants puissent partager leur culture et leur réalité politique. Il serait facile de conclure que ces médias ont façonné le climat qui a encouragé Terre-Neuve et le Labrador à se joindre à la Confédération en 1949 en faisant prendre conscience aux gens des standards de vie élevés en vigueur au Canada, mais on doit être prudent avant d'affirmer une telle chose. Les régions qui avaient un meilleur accès aux médias écrits et électroniques sont aussi celles qui ont voté le plus massivement en faveur du retour d'un gouvernement responsable.

Pour conclure, les médias de masse fournissent un espace public essentiel aux débats, à l'élaboration de mesures politiques et au développement d'attitudes sociales. Toutefois, ces fonctions sont toujours subordonnées à leur mission de créer un marché de masse où les acheteurs d'espaces publicitaires pourront fidéliser les consommateurs.

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