Changements sociaux, 1972-2001

La société de Terre-Neuve-et-Labrador évolue beaucoup au cours des trois dernières décennies du 20e siècle. La vague du féminisme, la prise de conscience des Autochtones, une renaissance culturelle, ainsi que d'autres mouvements sociaux, modifient les comportements et les normes culturelles. Les progrès technologiques transforment les communications entre les habitants des zones urbaines et ceux des zones rurales et ceux du monde entier.

Les mutations démographiques qui se produisent après 1990 entraînent une restructuration sociétale profonde. Pendant cette décennie, la décroissance démographique de la province se hisse à 10 p. 100. L'urbanisation des habitants et le vieillissement démographique prennent de l'ampleur. L'effondrement en 1992 du secteur de la pêche à la morue, à forte main-d'œuvre, et l'effervescence du marché de l'emploi en Alberta et en Ontario expliquent dans une grande mesure l'évolution démographique. Les répercussions sociales d'un tel bouleversement sont considérables. Le vieillissement de la population pèse lourd sur le système de santé. La contraction de l'assiette fiscale prive graduellement les municipalités des moyens financiers nécessaires aux infrastructures et aux services. Les collectivités rurales sont gravement menacées.

De nouveaux mouvements sociaux

Vers la fin du 20e siècle, plusieurs mouvements mènent à des réformes fondamentales dans la province, parmi eux, le mouvement féministe. Actif au Canada et dans la majeure partie de l'Occident dès le début des années 1970, ce mouvement milite contre la discrimination et les violences faites aux femmes en exigeant des changements de nature juridique, politique et sociale.

Un macaron favorisant la solution à 52 p. 100, s.d.
Un macaron favorisant la solution à 52 p. 100, s.d.
En 1987, le comité consultatif provincial sur le statut de la femme (Provincial Advisory Committee on the Status of Women) et divers groupes communautaires féminins conçoivent ce macaron afin de pousser les femmes à se porter candidates aux élections.

Ce mouvement provincial lutte pour de nombreux changements sociaux, dont la parité salariale, la discrimination positive, des prestations de retraite pour les femmes, des amendements aux droits relatifs aux biens matrimoniaux et à la procréation, de même qu'une meilleure représentation des femmes au sein du gouvernement et d'autres organismes décisionnaires. Sa réussite métamorphose les comportements. Sur le marché du travail, l'écart entre les sexes s'est considérablement réduit. Le taux d'inscription aux études postsecondaires et l'espérance de vie en santé s'améliorent. Dans les secteurs public et privé, la présence des femmes se fait sentir, quoique plus modestement.

Le militantisme social concerne aussi d'autres groupes et enjeux. Les Autochtones mettent sur pied des organismes pour la protection de leurs droits et de leur culture respective. Ainsi, les Labrador Inuit Association et Native Association of Newfoundland and Labrador (aujourd'hui appelé Federation of Newfoundland Indians) voient le jour en 1973. En 1976 est fondée la Naskapi-Montagnais-Innu Association (désormais Innu Nation) et, en 1985, la Labrador Metis Association (maintenant NunatuKavut Community Council ).

La scène locale est marquée d'une énergie créatrice dans les années 1970. Elle porte le nom de renaissance, revitalisation ou révolution culturelle. De nouveaux talents surgissent des domaines de la littérature, des arts de la scène et des arts visuels. Ces artistes illustrent aussi bien par l'écrit et la peinture que sur la scène et à la télévision les histoires, les patois et les coutumes des populations locales, souvent pour la première fois. Cette exploration authentifie et façonne simultanément la culture.

 Le tableau <em>Sunday Afternoon</em> de Christopher Pratt, 1972
Le tableau Sunday Afternoon de Christopher Pratt, 1972
Dans les domaines des arts visuels, des peintres comme Christopher Pratt s'inspirent du quotidien local.
© 1972. Sérigraphie, 5/30, 42 x 71 cm. Avec la permission de la galerie d'art, collection permanente, The Rooms, St. John's, T.-N.-L.

La technologie est également en pleine ébullition. Les ordinateurs personnels sont commercialisés vers la fin des années 1970 et sont d'usage courant dans les domiciles vers la fin des années 1990. L'avènement de l'internet au milieu des années 1990 chamboule rapidement la société. Presque inconnu avant 1994, il bouscule les habitudes de communication des citoyens et du reste de la planète.

Évolution des caractéristiques démographiques

Les changements démographiques des dernières décennies ont remodelé la société de la province. Elle connaît une baisse et un vieillissement démographiques associés à une accélération de son urbanisation. Ces tendances se maintiendront selon des experts, car elles résultent de changements socio-économiques amorcés vers la fin des années 1940.

La population de Terre-Neuve-et-Labrador, 1971-2010
La population de Terre-Neuve-et-Labrador, 1971-2010
Depuis 1971, de profonds changements ont remodelé la société de la province : baisse et vieillissement démographiques accompagnés d'une accélération de l'urbanisation.
Création de Jenny Higgins.

Dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l'Occident traverse un pic de fertilité mieux connu sous le nom de baby-boom. Terre-Neuve-et-Labrador n'y échappe pas. Cette hausse du taux de natalité se poursuit jusqu'au milieu des années 1960 avant de redescendre. C'est l'époque du mouvement féministe et des changements sociaux qu'il provoque. Un nombre croissant de jeunes femmes entament des études postsecondaires ou entrent sur le marché du travail. L'accessibilité aux méthodes anticonceptionnelles et à l'éducation sexuelle contribue aussi à une diminution du nombre de grossesses.

Le taux de natalité se stabilise au milieu des années 1970 tant au Canada que dans les autres pays industrialisés, avant de remonter légèrement vers la fin des années 1980 et au début des années 1990. Ces années correspondent à la période de procréation de la plus imposante cohorte de la génération de l'après-baby-boom. Elle ne trouve pourtant aucun écho à Terre-Neuve-et-Labrador dont le taux de natalité ne cesse de fléchir jusqu'à la fin du siècle dernier.

La raison principale en est l'émigration. Depuis 1961, le solde migratoire de la province est négatif. Les départs sont constamment plus nombreux que les arrivées. La majorité des jeunes, entre 15 et 34 ans, cherchent un meilleur emploi ou vont étudier dans d'autres provinces. Les régions rurales en subissent les contrecoups. L'industrialisation de la pêche et les industries forestières ont supprimé nombre d'activités traditionnelles. L'émigration persistante des jeunes après 1961 se greffe à la baisse du taux de natalité des années 1970 et 1980.

L'émigration des années 1990

L'émigration atteint des sommets après l'imposition par le fédéral du moratoire sur la pêche à la morue en 1992. Les villages côtiers sont touchés de plein fouet, car 30 000 personnes se retrouvent soudainement au chômage. Aucun secteur industriel ne peut intégrer cette masse de chômeurs. Des milliers de personnes partent en quête d'emplois, surtout vers l'Alberta et l'Ontario. Entre 1991 et 2001, la décroissance démographique s'élève à 10 p. 100 alors que le reste du Canada affiche une hausse, sauf en Saskatchewan qui enregistre une baisse inférieure à 2 p. 100.

Le solde migratoire de Terre-Neuve-et-Labrador, 1971-2010
Le solde migratoire de Terre-Neuve-et-Labrador, 1971-2010
Au cours des dernières décennies, le solde migratoire de la province est généralement négatif, les départs dépassant les arrivées.
Création de Jenny Higgins.

Les régions rurales enregistrent les pertes les plus importantes. Le nombre d'habitants passe de 264 023 à 216 734, une chute de 18 p. 100. Les régions côtières du nord-est et du sud de l'île, la péninsule Great Northern et certaines zones de la péninsule d'Avalon, en périphérie de la région métropolitaine de St. John's, sont les plus ébranlées. Quant à la population urbaine entre 1991 et 2001, elle passe de 304 455 habitants à 296 196 habitants, une diminution d'à peine 3 p. 100.

La composition et la répartition des habitants ne sont plus les mêmes 10 ans après l'imposition du moratorium. En 2001, le dépeuplement continu des régions rurales profite dans un pourcentage toujours plus élevé aux agglomérations urbaines (58 p. 100 de la population) en raison de facteurs socio-économiques. La stabilité et la diversité économiques des villes favorisent la création d'emplois, contrairement aux petites collectivités. Les villes disposent aussi d'une généreuse assiette fiscale qui leur permet d'offrir notamment de meilleurs services de santé, d'éducation, de transport et de loisirs. Le moratorium ne fait qu'accentuer ces disparités.

L'émigration notable des jeunes, un faible taux de natalité et une forte augmentation de l'espérance de vie concourent à un vieillissement démographique rapide. Cette tendance se dessine dans tout le Canada, mais s'accomplit à vive allure dans la province. Elle se manifeste nettement en région rurale où les départs surpassent de rares arrivées.

Même si cette émigration a ralenti depuis 2001, les mutations démographiques survenues dans les années 1990 reconfigureront encore, pendant des années, la société de la province et son économie. Les experts prévoient que le vieillissement démographique, la diminution du taux de natalité et la migration vers les centres urbains continueront. Le défi des décideurs politiques consiste à stimuler la croissance économique de la province malgré le vieillissement et l'urbanisation d'une population en décroissance démographique.

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