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Économie
Bien qu'elle soit souvent décrite en termes différents, l'expédition qui a mené
à la « découverte » de Terre-Neuve était avant tout une entreprise commerciale.
Le roi d'Angleterre, Henri VII, avait accordé aux Cabot le droit d'explorer, pour autant qu'ils le
fassent à leurs propres frais. En retour, ils étaient censés remettre à la Couronne
le cinquième de toute recette éventuelle.
Pendant les trois siècles qui ont suivi, l'activité économique à Terre-Neuve
a été dirigée depuis des bases européennes. La pêche était une
industrie saisonnière des Anglais, des Français, des Basques, des Espagnols et des Portugais,
qui rentraient tous en Europe l'hiver venu. Même si des milliers de personnes venaient pêcher
chaque année au large de Terre-Neuve, l'île ne s'est peuplée que très lentement
par rapport aux autres colonies d'Amérique du Nord.
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Morue mise à sécher sur une corde à linge, Parker's Cove, baie de Plaisance
Reproduit avec la gracieuse permission de Ben Hansen. Tiré de son livre One Hundred Outports, Vinland Press, St. John's, Terre-Neuve ©1990, p. 19
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La « seule brève période de migration européenne importante », selon
un historien (Noel, 1971, p. 4), s'est produite à la fin du XVIIIe siècle et durant les
premières décennies du XIXe siècle; l'afflux massif de colons du sud-ouest de l'Angleterre
et du sud-est de l'Irlande coïncidait à peu près avec les guerres napoléoniennes.
Après 1840, l'apport de l'immigration est demeuré insignifiant : un siècle plus
tard, plus de 98 p. cent de la population était née dans l'île.
Les colons se sont établis pour faire la pêche de la morue et, malgré les fortes
fluctuations sur les plans des prix et des captures, cette pêche résidante a continué
de se répandre. Durant la plus grande partie du XIXe siècle, elle a constitué
selon un autre historien « la seule véritable source d'emplois et de revenus commerciaux »
(Alexander, 1977, p. 1).
La plupart des travailleurs de la pêche saisonnière des siècles précédents
avaient été des employés ou des serviteurs liés par contrat; au XIXe siècle
et au début du XXe siècle, la pêche à Terre-Neuve est devenue essentiellement
l'affaire d'entreprises familiales. Même si les familles de pêcheurs étaient autonomes
en théorie, un système de troc les gardait sous le joug des marchands qui leur fournissaient
à crédit engins de pêche et provisions, et se faisaient payer en poisson transformé.
D'une saison à l'autre, les familles voyaient rarement de l'argent comptant.
En 1832, la colonie a élu son premier gouvernement; elle a ensuite obtenu le gouvernement
responsable en 1855. Durant les années 1880, comme la pêche traditionnelle était
à son apogée et n'arrivait plus à absorber la main-d'oeuvre en rapide expansion,
le gouvernement a commencé à appliquer une politique de développement du territoire
et de diversification de l'économie assez semblable à ce qui se faisait déjà
au Canada. À force de subventions, une ligne de chemin de fer était construite pour relier
St. John's à la côte ouest. Le gouvernement allait aussi financer des entreprises agricoles,
des manufactures et des industries d'extraction de ressources, échangeant privilèges fiscaux,
octroi de terres, monopoles et subventions de toutes sortes contre des emplois et des promesses de croissance.
Depuis, les gouvernements successifs ont poursuivi leurs propres versions de cette stratégie.
Sans exception, ils ont été élus en faisant miroiter des visions d'avenir enthousiastes;
cependant, les résultats ont rarement été à la hauteur des attentes. Les industries
qui ont survécu, notamment quelques mines et les usines de pâtes et papiers, ont cependant
pris une place de plus en plus grande dans l'économie à mesure que la pêche traditionnelle
déclinait. Durant les années 1870, 95 p. cent des exportations annuelles de Terre-Neuve consistaient
en produits de la pêche. En 1920, cette proportion était passée à 71 p. cent,
et n'atteignait plus que 37 p. cent en 1930.
C'est à cette époque que Terre-Neuve a atteint le fond du baril. Les revenus annuels
étaient faibles, l'assiette fiscale était réduite au minimum et les programmes sociaux
étaient pour ainsi dire inexistants; malgré tout, le gouvernement s'est trouvé incapable
d'effectuer les paiements sur sa dette colossale. En 1934, Terre-Neuve a dû abandonner son statut
de dominion de l'Empire britannique pour être gouvernée par une Commission nommée
par Londres.
Si la Dépression des années 1930 a eu un impact partout dans le monde, elle a été
particulièrement désastreuse à Terre-Neuve. La Commission gouvernementale a tenté
d'accroître l'autonomie économique de l'île en consacrant de louables efforts au
développement de l'agriculture, mais le climat peu propice et la rareté des terres agricoles
n'ont permis, dans les meilleurs cas, que d'assurer une survie fragile aux agriculteurs. Selon certains
analystes, l'argent consacré à ces aventures a retardé la modernisation de l'industrie
de la pêche. Comme ils l'avaient fait depuis les années 1880, les Terre-Neuviens qui en
étaient capables ont quitté leurs foyers en quête d'emploi. Vers le milieu des
années 1930, un Terre-Neuvien sur sept s'était exilé.
La Deuxième Guerre mondiale et le séjour des troupes américaines, en vertu
d'un accord signé par la Grande-Bretagne, ont fouetté l'économie et donné de
l'emploi à la large majorité. À la fin de la guerre, Terre-Neuve était à
nouveau solvable et avait pu faire d'importants prêts sans intérêt à la
Mère patrie, mais ses problèmes économiques de fond restaient irrésolus.
Peu après la guerre, en 1949, ce sont surtout les promesses d'amélioration des revenus
et des services qui ont convaincu une faible majorité de Terre-Neuviens de voter en faveur de
la confédération avec le Canada. Le nouveau gouvernement provincial, dirigé par
J. R. Smallwood, a poursuivi les anciennes politiques en les adaptant. Avec l'aide d'Ottawa, il a construit
des routes, des réseaux d'aqueduc et d'égout, des hôpitaux, des écoles et
des lignes électriques, en plus de dispenser force subventions, concessions, allégements
fiscaux et prêts aux entreprises de l'étranger intéressées à s'établir
à Terre-Neuve.
L'une des politiques les plus contestées de Smallwood aura certes été le programme
de relocalisation des années 1960, dans le cadre duquel les habitants des petits villages de pêche
traditionnelle ont été encouragés à déménager dans des « centres
de croissance ». Même si on peut dire aujourd'hui que bon nombre de ces villages auraient sans doute
été abandonnés un jour ou l'autre, nombre des personnes déplacées ont
été déçues de la situation où elles se sont retrouvées; leur
amertume s'est transmise à la génération suivante, qui a vu dans ce programme une
trahison envers la culture et les traditions qui fondent le caractère distinct de Terre-Neuve.
La controverse ne s'arrête pas là. Certains diront que les gouvernements se devaient
de mener une politique d'industrialisation de l'intérieur de l'île. D'autres, que la plupart
des ressources de l'intérieur de Terre-Neuve et du Labrador sont trop éloignées et
sans intérêt pour l'économie mondiale, et que les sommes consacrées à
des entreprises marginales ou vouées à l'échec auraient été mieux
investies dans la mise en valeur de la pêche.
Au bout du compte, même avec sa lourde dépendance à l'égard des paiements
de transfert d'Ottawa, l'économie de Terre-Neuve des 50 dernières années est restée
caractérisée par la faiblesse des revenus moyens et un taux de chômage élevé.
La morue qui avait initialement attiré les Européens à Terre-Neuve était
expédiée à peine transformée vers les États-Unis, et les vastes ressources
des Grands Bancs étaient décimées par une industrie étrangère fortement
mécanisée.
En dépit des nombreux signes de danger, les gouvernements ont continué d'encourager
la construction de bateaux de pêche et d'usines de transformation, ainsi que l'entrée de
nouveaux travailleurs dans l'industrie. L'assurance-chômage et les programmes d'emploi temporaires
subventionnés par le Gouvernement fédéral maintenaient les villages de pêche
à flot, et ce, même si l'industrie n'apportait pas les changements structuraux nécessaires.
En 1992, la morue de l'Atlantique ayant été exploitée jusqu'au point de quasi
extinction commerciale dans les eaux terre-neuviennes, le gouvernement a été contraint
d'imposer un moratoire sur la pêche de cette espèce qui, depuis le XVIe siècle,
avait assuré la survie de la population. S'il était toujours permis de pêcher d'autres
espèces, il n'en reste pas moins que le moratoire a annihilé la principale source d'emplois
et de revenus de centaines de localités.
Bien sûr, l'économie fondée sur la pêche traditionnelle avait disparu depuis
longtemps, mais elle s'était perpétuée dans ces éléments d'architecture,
de famille et de communauté, dans cette vision commune du monde, qui façonnent l'identité
socio-culturelle de la population. Les villages, et une partie de ce sens résiduel d'identité
et d'appartenance, ont été en partie préservés par une série de stratégies
de soutien du revenu et de reconversion professionnelle financées par le Gouvernement fédéral,
ainsi que par la promesse, implicite ou explicite, d'un retour de la morue.
Aujourd'hui, en 1998, le dernier programme de cette nature a été annoncé : il
prévoit la mise à la retraite des plus vieux travailleurs de la pêche, le rachat de
permis de pêche et des mesures d'encouragement au déménagement offertes aux gens
des villages. Que la morue revienne ou non, il semble établi que la pêche ne fera plus jamais
vivre les villages.
Modernisation de l'économie : la plate-forme Hibernia
Reproduit avec la gracieuse permission du service de relations publiques d'Hibernia. Tiré de Hibernia Frontier, Vol. 2, no 6, © juin 1997, p. 5.
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Le Gouvernement provincial met ses espoirs en de nouveaux méga-projets associés à l'extraction des
ressources et aux activités de haute technologie, pour lesquels il espère que Terre-Neuve ne sera plus
pénalisée par sa situation géographique. Sur un plan plus modeste, le gouvernement et certaines localités
rurales espèrent exploiter à des fins touristiques le cadre géographique et l'originalité de la vie et
de la culture Terre-Neuviennes. L'économie et la société n'ont jamais été statiques, mais les changements
apportés maintenant paraissent d'une ampleur sans précédent.
Il se pourrait qu'un examen de l'histoire de Terre-Neuve et du Labrador à la lumière de ces changements
nous apporte une meilleure compréhension des raisons pour lesquelles il a toujours été si difficile d'habiter,
et plus difficile encore de quitter, « ce merveilleux et redoutable pays ».
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