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Colonisation spontanée : le peuplement de Terre-Neuve jusqu'en 1820
Dans l'Empire britannique en pleine expansion des XVIIe et XVIIIe siècles, Terre-Neuve était
une anomalie, considérée comme une industrie plutôt que comme une colonie, comme
une activité plutôt que comme une société. À Terre-Neuve, ce fait
a été déformé de manière à soutenir le mythe selon lequel
le Gouvernement britannique, poussé par les armateurs du sud-ouest de l'Angleterre, auraient
appliqué une politique rigoureuse pour décourager le peuplement de l'île. Même
si les chroniques ne supportent pas cette interprétation, le mythe, tel que décrit par
le célèbre juge et historien Daniel Prowse dans son History of Newfoundland, fait partie
de l'histoire qui a été enseignée à la plupart des Terre-Neuviens. Dans un
article brillant, plus souvent cité que lu, le regretté Keith Matthews a déboulonné
ce mythe (Matthews, 21-30).
De fait, durant la plus grande partie du XVIIe siècle, les gouvernements britanniques ont encouragé
la colonisation. Vers 1675, cette politique était remise en question alors que les colons étaient
aux prises avec de graves problèmes. Des équipages de pêche du sud-ouest de l'Angleterre
pillaient les plantations, et le Committee for Trade and Plantations leur avait même conseillé
de partir. Envoyé pour appliquer cette politique radicale, Sir John Berry, un commodore qui avait
le coeur à la bonne place, allait remettre en question le bien-fondé de sa mission et
défendre les colons avec éloquence. Quelques années plus tard, le Committee for
Trade and Plantations reconnaissait la colonisation de fait de Terre-Neuve, une politique appuyée
par l'édit de 1699 du roi William III, qui confirmait le titre des habitants sur leurs plantations.
Cette politique d'acceptation était à nouveau remise en question vers la fin du XVIIIe siàcle,
durant le mandat du gouverneur Sir Hugh Pallister (1764 -1768); mais s'il était sans pitié
pour les immigrants irlandais, même Pallister a toléré les colonies existantes. Ces
deux épisodes de politique officielle anti-colonisation ont engendré le mythe selon lequel
les Anglais, ceux du sud-ouest de l'Angleterre notamment, étaient opposés à l'immigration
à Terre-Neuve. De fait, les colons étaient indispensable à la pêche migratoire
de cette région de l'Angleterre.
La politique mercantiliste de l'Angleterre, qui ne voyait d'autre intérêt à la colonisation
que le soutien à la pêche, ne devait être abandonnée que vers les années
1820. Cette attitude a eu un impact majeur et persistant sur l'histoire de l'île et sur le caractère
de sa société. Elle explique la lenteur de la mise en place des institutions judiciaires,
politiques et sociales.
Les premiers habitants permanents ont été des membres des colonies de propriété
ayant choisi de demeurer à Terre-Neuve, rejoints par quelques autres immigrants. Un recensement
mené en 1680 a révélé qu'il vivait 1 700 personnes sur la côte anglaise,
entre Bonavista et Trepassey. Ces gens étaient autorisés à rester sur place parce
qu'on craignait que les Français, qui disposaient d'une base militaire à Plaisance depuis
1662, ne s'emparent des meilleurs havres. À la fin du XVIIe siècle, le gouvernement concédait
qu'une petite population permanente et un certain droit à la propriété étaient
souhaitables, mais sans jamais encourager l'immigration et la colonisation.
La population permanente est demeurée faible et fragile jusqu'au milieu du XVIIIe siècle,
moment où certains facteurs sont venus favoriser une croissance discontinue. Avec le traité
d'Utrecht (1713), les pêcheurs anglais ayant hérité des territoires exploités
auparavant par les Français, une pêche hauturière s'est développée
sur les bancs. Les marchands du sud-ouest de l'Angleterre, maintenant favorables aux résidants,
ont commencé à traiter avec eux, leur achetant non seulement leur poisson, mais aussi
des produits obtenus en dehors de la saison de pêche, notamment de l'huile de phoque et des
fourrures. Pour leur part, les marchands américains ont fourni aux colons les denrées
alimentaires nécessaires à l'habitation à l'année longue. Enfin, la guerre
entre la France et la Grande-Bretagne, surtout après 1793, devait venir á bout de la
pêche migratoire traditionnelle, pour la remplacer par une pêche de résidants.
Dans les années 1790, la population atteignait 20 000 personnes; en 1815, elle avait déjà
doublé. Tout cela, en dépit d'une politique officielle qui n'encourageait pas la
colonisation. Comme devait l'écrire un commentateur : « Terre-Neuve a été
colonisée à votre insu. »
Les immigrants sont arrivés de deux endroits : les premiers colons étaient originaires
du sud-ouest de l'Angleterre; ensuite, à partir de la fin des années 1720, les immigrants
sont venus en grand nombre du sud-est de l'Irlande. Dès la fin du XVIIIe siècle s'instaurait
à Terre-Neuve cette société mixte anglo-irlandaise qui allait donner à
l'île son caractère particulier, en partie parce que son existence n'avait jamais été
prévue.
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