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La pêche internationale au XVIe siècle
Pour avoir une idée de l'importance du poisson dans le régime alimentaire des Européens du XVe
siècle, il suffit de savoir que la pêche employait plus de travailleurs que toute autre occupation,
exception faite de l'agriculture. Source de protéines facile à conserver, à transporter, à acheter et à
préparer, le poisson était aussi une ration idéale pour les soldats des premiers États-nations.
Les gouvernements nationaux voyaient toute activité maritime, y compris la pêche, comme une chance
de former les marins indispensables en temps de guerre. Ils encourageaient donc la pêche non
seulement pour la ressource alimentaire que représentait le poisson, mais aussi parce qu'elle était une
« pépinière de marins ». Même l'Angleterre protestante instituerait des jours maigres pour accroître la
consommation du poisson. Il va sans dire que la découverte de riches territoires de pêche au large de
Terre-Neuve a immédiatement intéressé tous les pays d'Europe occidentale.
L'annonce de la découverte de Cabot s'est donc répandue en Europe comme une traînée de poudre.
En moins de 10 ans, un nombre considérable de pêcheurs européens se rendaient chaque année pêcher
la morue au large de la « terre neuve ». À l'époque, les Anglais étaient peu nombreux; ils avaient été
devancés par les Français de Bretagne et de Normandie et les Portugais durant les premières décennies
du XVIe siècle. Des pêcheurs bretons se rendaient déjà à Terre-Neuve en 1504, et les pêcheurs
normands étaient informés de l'existence des bancs de pêche par Thomas Aubert, qui y avait effectué
un voyage de reconnaissance en 1508. Dès les années 1520, les ports français envoyaient tous les ans
de 60 à 90 navires. On ignore quelle était la taille de la flotte portugaise à la même époque.
Après 1540, les Basques du nord de l'Espagne sont venus ajouter une composante à ce que les
historiens ont appelé la « pêche internationale ». En 1578, Anthony Parkhurst a pu compter plus de
100 navires espagnols à Terre-Neuve, tous en quête de morue. En comparaison, l'effort des Anglais
durant la même période était bien faible : Parkhurst indique n'avoir observé que quatre navires anglais à
Terre-Neuve en 1573.

Ports de pêche français du littoral atlantique.
Illustration de Tina Riche, 1997.
Pourquoi les Français et les Portugais ont-ils su profiter si rapidement de la découverte de Cabot, lui
dont l'expédition avait été financée par les Anglais? Une partie de la réponse peut résider dans la
géographie. Avant de pêcher à Terre-Neuve, les Anglais pratiquaient cette activité autour de l'Islande.
Leurs ports de pêche, au nord-est de l'Angleterre, donnaient sur la mer du Nord; ils étaient donc loin
des territoires de pêche de Terre-Neuve. À l'opposé, les ports du sud-ouest, idéalement placés pour
exploiter les bancs d'outre-Atlantique, en viendraient à dominer la pêche à Terre-Neuve; mais il leur
faudrait un certain temps pour instaurer une industrie morutière, ainsi que pour ouvrir des marchés pour
un produit auquel ils n'étaient pas encore accoutumés.
Les Français des ports de l'Atlantique, situés stratégiquement pour tirer parti de la découverte de
Cabot, étaient déjà familiers avec la pêche de la morue en mer du Nord. Plus important encore, ils
servaient déjà des marchés dans le nord et l'est de la France.
Car les marchés étaient un facteur capital. Le poisson capturé à Terre-Neuve par les Bretons et les
Normands allait se retrouver sur des marchés de l'intérieur du pays, comme ceux de Paris et de Rouen.
De leur côté, Espagnols et Portugais profitaient du fait que leurs pays pratiquaient un Catholicisme aussi
strict que militant : ils répondaient donc à une forte demande de poisson pour les jours maigres; et ces
deux pays, occupés à bâtir des empires en Amérique et en Asie, avaient besoin de morue pour nourrir
les marins et les soldats associés à cette expansion.
Mais l'Angleterre n'avait pas de marché en expansion et ses activités de pêche en Islande et au large
de ses côtes suffisaient à la demande de poisson. Ses ports n'avaient donc pas de raison de consacrer
des efforts majeurs à la pêche terre-neuvienne. Si le déclin des stocks autour de l'Islande a favorisé
l'expansion de la pêche des Anglais vers Terre-Neuve, la véritable impulsion a été le fruit du déclin de
la pêche par les Espagnols et les Portugais; quand les consommateurs du sud de l'Europe se sont mis à
rechercher des fournisseurs de morue à l'étranger, les ports du sud-ouest de l'Angleterre ont trouvé le
marché dont ils avaient besoin.
Déclin de la pêche des Espagnols et des Portugais à Terre-Neuve
C'est la situation en Europe, plutôt que des événements liés à Terre-Neuve, qui a précipité le déclin de
la pêche ibérique (autrement dit, de l'Espagne et du Portugal). Les activités de pêche des Espagnols
étaient basées dans le pays Basque, au nord de l'Espagne

Ports de pêche basques engagés dans la pêche à Terre-Neuve
Illustration de Tina Riche, 1997.
Les richesses colossales tirées du pillage des conquêtes d'Amérique avaient permis l'établissement à
Madrid d'un gouvernement central fort, qui s'était mis à asseoir son autorité sur toutes sortes de
règlements et de restrictions. Toutes ces nouvelles procédures allaient peu à peu ralentir l'activité
économique du pays, y compris la pêche. Au départ, les ports de pêche basques ont tenté d'ignorer
ces mesures; toutefois, avec le temps, de nouvelles taxes, associées à des restrictions sur le commerce
et la navigation, ont affaibli la position concurrentielle des pêcheurs espagnols par rapport à leurs rivaux
du reste de l'Europe.
Simultanément, l'or et l'argent d'Amérique qui affluaient en Espagne avaient un effet inflationniste,
provoquant une hausse des prix. Il en coûtait donc plus cher aux pêcheurs espagnols, tandis que les
prix élevés payés pour le poisson attiraient de plus en plus de fournisseurs étrangers sur le marché
espagnol.
Mais aucun facteur n'aura eu un impact aussi désastreux que la guerre livrée à l'Angleterre vers la fin
des années 1580. En plus de réquisitionner les équipages et les bateaux de sa marine commerciale (qui
comprenait la pêche) à des fins militaires, l'Espagne exposait sa flotte marchande aux attaques des
corsaires anglais. En 1585, Sir Francis Drake allait s'attaquer systématiquement aux navires espagnols
au large de Terre-Neuve, en prenant bien soin d'éviter les centres espagnols comme Plaisance et le
détroit de Belle-Isle. En 1587 et 1588, les Espagnols ont bien répliqué en s'en prenant aux navires
anglais et français, mais il était déjà trop tard et jamais l'industrie espagnole de pêche de la morue ne se
remettrait complètement. Le Portugal était touché lui aussi : conquis par l'Espagne en 1580, il allait subir
les impacts négatifs des politiques de Madrid. Jusqu'au retour de la paix en 1604, les Anglais
poursuivront avec détermination leurs attaques contre les navires de pêche ibériques.
Ceci dit, toute la flotte de pêche ibérique des bancs de Terre-Neuve n'allait pas être détruite. Les
pêcheurs espagnols et portugais ont continué de traverser l'Atlantique tout au long du XVIIe siècle. Les
Français signalent la présence de pêcheurs espagnols à Plaisance en 1655, et des Anglais en observent
après 1660 au nord de Bonavista. Ces mentions tendent à suggérer que des pêcheurs résidants
espagnols aient pu subsister à Terre-Neuve jusqu'à la fin du siècle. Mais ils étaient si peu nombreux
qu'ils auraient pu tout aussi bien ne pas exister. L'occasion était donc belle pour les Français, et plus
encore pour les Anglais.
Les Français et les Anglais à Terre-Neuve
L'Espagne et le Portugal voulaient de la morue, au même titre que d'autres acheteurs dans la
Méditerranée, notamment ceux de l'Italie. Comme la pêche ibérique ne parvenait plus à répondre
à la demande, les acheteurs d'Europe méridionale se sont mis à chercher ailleurs. La France et
l'Angleterre sont les deux pays qui ont su profiter le plus de cette situation./P>
Entre 1545 et 1565, le nombre de navires armés à Bordeaux passait d'environ 20 à 40 par an; à La
Rochelle, il augmentait de 12 à plus de 40; et de la douzaine de navires qu'on armait à Rouen au début
des années 1540, on passait à plus de 90 vers 1555. Les Sables d'Olonne peuvent avoir armé 100
navires durant la deuxième moitié du XVIe siècle, et des augmentations substantielles ont aussi été
mentionnées pour La Rochelle et Le Croisic. La flotte de pêche des Anglais allait aussi prospérer,
passant de 30 navires par an à quelque 200 à la fin du siècle. En 1615, Richard Withbourne a estimé
que les 250 navires anglais, portant 5 000 hommes d'équipage, avaient ramené pour 120 000 £ de
morue. Il n'en reste pas moins que c'est la France qui dominait encore la scène. Vers le milieu du siècle,
pour chaque navire de pêche anglais à Terre-Neuve, il y avait deux navires français.
Un tel engouement aurait pu susciter des frictions entre pêcheurs des deux pays. Mais les modes de
pêche de chaque groupe se distinguaient assez pour ne pas être forcément concurrentiels ni
incompatibles. Les Anglais pratiquaient le séchage du poisson, le débarquant sur la côte pour le
nettoyer, le fendre et le mettre à sécher sur des vigneaux minutieusement construits. Même si ce
procédé exigeait relativement peu de sel, c'est le terme 'morue salée' qui a été adopté pour en décrire le
résultat. Des deux procédés, le séchage était le meilleur : le poisson risquait moins de se gâter et, se
conservant plus longtemps, présentait le plus d'avantages pour le commerce et la consommation.
Même si les Basques de France et certains pêcheurs bretons et normands pratiquaient le séchage, les
Français préféraient le procédé à la saumure, par lequel la morue était couverte de sel et empilée dans
la cale, ou mise dans des tonneaux de saumure. On appelait le produit final 'morue verte'.
Pour ces raisons, les Français ne se sentaient pas tenus de disputer aux Anglais leur utilisation des
grèves de la presqu'île Avalon. Ce n'est que vers la fin du siècle, pour répondre aux nouvelles
demandes du marché, qu'eux aussi commenceraient à pratiquer le séchage. Même alors, ils ne manquait
pas d'endroits où pêcher et sécher leur poisson, dans le golfe du Saint-Laurent par exemple, et même
sur le continent nord-américain. Avant le milieu du XVIIe siècle, les Français n'ont jamais manifesté de
réel intérêt territorial à l'endroit de Terre-Neuve.
La nature et l'évolution des pêches française et anglaise ne tenaient pas uniquement aux préférences des
marchés. Les historiens ont souvent expliqué le choix des procédés de conservation de la morue par la
disponibilité du sel : ainsi, la France, qui avait du sel en abondance, aurait-elle préféré produire de la
morue verte, tandis que les pêcheurs anglais, pauvres en sel, auraient privilégié le séchage. On croit
maintenant que c'est le marché qui a conduit les Anglais à choisir la morue salée, parce que c'est ainsi
qu'on la préférait en Espagne, au Portugal et autour de la Méditerranée. Les Français allaient d'ailleurs
finir par adopter ce procédé, même s'ils avaient du sel en abondance.
Les deux pays se distinguaient aussi par leurs méthodes de mise en marché qui, à la fin du XVIe siècle,
avaient commencé à prendre forme. Les Français vendaient leur poisson à de nombreux marchés, tant
en France qu'à l'étranger. Au départ, les havres bretons et normands ont répondu à la demande de
morue verte dans le nord et l'est de la France. Lorsque le marché espagnol s'est ouvert, les ports
français de la Manche, et surtout ceux du Pays basque français, ont commencé à faire de la morue
salée. Bref, on aurait autant de mal à caractériser le commerce français du poisson à l'époque qu'à
caractériser l'industrie française dans son ensemble. Il n'était pas basé dans les ports d'une région
unique, ne favorisait pas un mode de conservation particulier et servait de multiples marchés, tant au
pays qu'à l'étranger.
Les marchands anglais s'y sont pris tout autrement. Ignorant le marché local, ils ont mis presque tous
leurs efforts à servir les ports du sud de l'Europe. Ils n'avaient pas tardé à reconnaître, dans le
commerce de la morue salée, une excellente façon de rapatrier en Angleterre une partie des richesses
de l'Amérique espagnole : le poisson pouvait être payé en lingots d'or, ou échangé contre des fruits, des
vins et d'autres denrées prisées de l'Europe méridionale. D'abord, les navires emplis de poisson
rentraient dans leurs ports d'attache en Angleterre, d'où leur cargaison était transportée sur d'autres
navires jusqu'aux marchés. Cette pratique s'est graduellement modifiée, le poisson étant ramené de
Terre-Neuve directement en Espagne ou au Portugal.

Marchés du sud de l'Europe
Illustration de Tina Riche, 1997,1999.
Au début du XVIIe siècle, le poisson était souvent chargé sur des navires consacrés au seul transport
de telles cargaisons, qui visitaient Terre-Neuve à la fin de la saison de pêche. D'ordinaire beaucoup
plus gros que les navires de pêche, ils étaient appelés 'sack ships' par les Anglais. L'origine du nom est
incertaine, mais l'explication la plus populaire veut qu'on ait aussi consacré ces navires au transport du
xérès d'Espagne, communément appelé 'sack'. Peut-être le mot 'sack' est-il aussi une altération du
mot français 'sec', qui identifiait la morue salée et séchée. Plus récemment, Peter Pope a avancé que le
mot 'sack' était fort probablement dérivé de l'espagnol 'vino de sacca', ou 'vin destiné à
l'exportation'. (Pope, p. 264)
On a employé l'expression 'échange triangulaire' pour désigner le trajet effectué par ces navires
(Angleterre - Terre-Neuve - Europe méridionale - Angleterre). C'est une vue un peu simpliste. Les
navires qui emmenaient les pêcheurs de l'Angleterre à Terre-Neuve n'étaient pas nécessairement ceux
qui ramenaient le poisson de Terre-Neuve au sud de l'Europe. Ceci dit, l'expression demeure
acceptable, étant donné qu'elle décrit les grands mouvements de capitaux (sous forme de navires et de
cargaisons) associés à la pêche terre-neuvienne.
Au XVIe siècle, les Européens auront fermement enraciné leur pêche migratoire à Terre-Neuve, ainsi
que ses caractéristiques fondamentales. Les pays qui allaient y participer, leurs méthodes et leurs
territoires de pêche, leurs façons de préparer le poisson et les endroits où ils allaient le vendre, tout cela
était déjà bien établi en 1600. À ce moment, la France dominait la pêche à Terre-Neuve, et
l'Angleterre constituait la seule concurrence sérieuse..
Les deux pays n'avaient vraiment aucun motif sérieux d'entrer en guerre sur la question de la pêche à
Terre-Neuve : échappant à toute juridiction, les bancs de pêche et leurs poissons étaient du domaine
public. Les Français avaient recours à plusieurs types de préparation du poisson, ce qui limitait les
risques de dispute avec les Anglais, et les marchés servis par les deux pays n'étaient pas vraiment les
mêmes. Cependant, la France et l'Angleterre entraient progressivement dans une lutte à finir pour établir
leur domination commerciale et étendre leur empire colonial. Dès lors, la pêche allait être perçue
comme un trésor national, et son contrôle comme un motif de conflit.
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