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La pêche par les Français à Terre-Neuve au XVIIIe siècle
Pour les Français qui pêchent au large de Terre-Neuve, le XVIIIe siècle s'est caractérisé par un
cortège de difficultés. Après un déclin catastrophique des stocks de morue côtière entre 1710 et la fin
des années 1720, le conflit franco-anglais a eu un impact encore plus profond, bouleversant la pêche,
les échanges et les marchés. Et les divers traités de paix sont venus limiter les endroits où les Français
pouvaient pêcher, ainsi que le type de pêche qu'ils pouvaient pratiquer.
Le premier coup dur a été causé par le traité d'Utrecht qui mettait fin, en 1713, à la guerre de la
Succession d'Espagne. Dans ce traité, la France reconnaissait la souveraineté des Anglais sur l'île de
Terre-Neuve : les Français, forcés d'abandonner Plaisance, ont cessé de pêcher sur la côte sud.
Toutefois, ils étaient toujours autorisés à pêcher en été au large de la côte de Terre-Neuve située entre
le cap Bonavista et la pointe Riche (le petit nord), un secteur qui allait être désigné par les expressions
« French Shore » et « côte du traité ». Même si la France devait céder l'Acadie continentale
(aujourd'hui la Nouvelle-Écosse), elle conservait l'île du Cap-Breton, rebaptisée Île-Royale. C'est là
que la France a créé une nouvelle colonie et édifié la grande forteresse de Louisbourg; de cet endroit,
elle a pu poursuivre une pêche prospère.
La guerre de Sept Ans (1756-1763) allait marquer la fin de la présence française sur le continent nord-américain. En signant le traité de Paris (1763), la France cédait à la Grande-Bretagne non seulement le
Canada, mais aussi le Labrador et le Cap-Breton. Ceci dit, les Français tenaient à continuer de pêcher
dans la région et sont parvenus à convaincre les Anglais de renouveler leurs droits de pêche sur le
French Shore. De plus, la Grande-Bretagne acceptait de rendre aux Français les îles de Saint-Pierre et
de Miquelon, juste au large de la côte sud de Terre-Neuve, pour qu'elles servent de refuge à la flotte
de pêche française sur les Grands Bancs.
Carte de l'île de Terre-Neuve, 1768.
Cette carte anglaise du XVIIIe siècle montre les limites du French Shore à Terre-Neuve, telles que
prévues par le traité d'Utrecht en 1713 et le traité de Versailles en 1783 : la zone s'étendait entre le
cap Bonavista, le cap John, la pointe Riche et le cap Ray. Le territoire français incluait aussi l'île de
Saint-Pierre, nommée St. Peter's Island sur la carte.
Gracieuseté des Archives nationales du Canada / C-087924. Tiré de Part of the Main : An Illustrated History of
Newfoundland and Labrador, de Peter Neary et Patrick O'Flaherty (St. John's, Breakwater Books, © 1983), p. 41.
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Le traité de Versailles de 1783, élément du réseau de traités internationaux négociés au terme de la
guerre de l'Indépendance américaine, allait entraîner d'autres changements. Le French Shore
s'étendrait désormais entre le cap St. John et le cap Ray, et les droits des Français sur cette zone
seraient inscrits dans une déclaration. Aussi, le traité confirmait et clarifiait le droit de propriété de la
France sur Saint-Pierre et Miquelon. La pêche sera de nouveau interrompue par les guerres que les
Français et les Anglais se livreront entre 1793 et 1815; le traité de paix subséquent restaurera les limites
prévues en 1783.
Les conflits et les restrictions croissantes ont nui à toutes les activités de pêche des Français, tant
sédentaires que sur les Grands Bancs, et amélioré la position des pêcheurs anglais et américains. La
France a perdu ses marchés d'Italie et d'Espagne pour le poisson salé, et les marchands doivent
dépendre d'un marché local de plus en plus imprévisible. Certains ports abandonnent la pêche pour de
bon, et d'autres réduisent fortement leur flottille. Au cours de la deuxième moitié du siècle, Saint-Malo
et Granville dominent la pêche française à Terre-Neuve; de fait, durant les années 1780, 60 p. cent des
navires français sur les Grands Bancs et 80 p. cent de ceux sur le French Shore étaient armés par ces
deux ports.
En dépit de tous ces problèmes, l'effort de pêche des Français demeurait impressionnant. Jusque dans
les années 1770, la flottille française est restée supérieure en nombre à celle des Anglais (de 300 à 400
navires contre 150 à 200), mais ses débarquements de poisson ont été de loin inférieurs. On a estimé
que les Français avaient produit autour de 350 000 tonnes de poisson entre 1763 et 1815, tandis que
les Anglais en produisaient 17 millions de tonnes.
La survie et le succès relatif de la pêche par les Français après 1763 sont en partie attribuables à
l'intervention du gouvernement français, qui ne voulait pas perdre sa précieuse « pépinière de marins ».
D'abord, ce dernier a imposé un droit d'importation sur la morue verte et séchée vendue par les pays
étrangers en France et aux Antilles, protégeant de la sorte l'industrie française de toute concurrence sur
ces marchés. Ensuite, il a pris diverses mesures pour faciliter la distribution du poisson à l'intérieur de la
France elle-même.
Après 1783, le gouvernement a aussi fourni des primes pour encourager l'armement de navires de
pêche et le commerce du poisson avec les marchés étrangers. Ainsi, au cours des années 1780, il a
offert une prime de 100 livres par membre d'équipage aux navires qui pêchaient au large du French
Shore. La prime d'exportation allait de cinq à douze livres, selon le marché. Il s'agissait
d'encouragements considérables, même si les primes à l'exportation n'obtiendraient pas immédiatement
les résultats escomptés.
La France a toujours compris l'importance cruciale de la pêche à Terre-Neuve, tant pour sa valeur
économique que pour la formation des marins, et le maintien de cette activité est toujours resté un
objectif majeur de sa politique nationale. C'est pourquoi elle allait survivre aux troubles du XVIIIe siècle
et connaître un regain de prospérité après 1815.
En résumé, au cours du XVIIIe siècle, la France a perdu son droit de pêcher au large de ce qu'on
appelle aujourd'hui les provinces de l'Atlantique, mais conservé certains privilèges sur le French Shore
de Terre-Neuve et dans le golfe du Saint-Laurent; avec Saint-Pierre et Miquelon, elle a aussi obtenu
une base pour sa pêche sur les Grands Bancs. Cette situation s'est perpétuée jusqu'au XXe siècle.
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