La pêche française à Terre-Neuve

La France a été l'une des premières nations européennes à pratiquer la pêche migratoire à Terre-Neuve et au Labrador; elle a dominé l'industrie durant les 16e et 17e siècles. Selon les écrits, le premier navire de pêche a traversé l'Atlantique en 1504, et il a été suivi de plusieurs autres durant les 400 années qui ont suivi. La France a soutenu ses pêches migratoires pour deux raisons : elles étaient d'une grande valeur économique et elles créaient une réserve de marins expérimentés pour la marine française, ce qui a aidé la France à rester l'une des grandes puissances maritimes mondiales.

Bateaux de pêche français, vers 1830
Bateaux de pêche français, vers 1830
La France comptait parmi les premières nations européennes à pratiquer une pêche migratoire à Terre-Neuve et au Labrador.

Aquarelle. Artiste inconnu. Bateaux de pêche français. Avec la permission de Bibliothèque et archives Canada (numéro de catalogue R9266-554.12) Collection Peter Winkworth d'œuvres canadiennes.

Les marchands français dirigeaient l'industrie et ils recrutaient chaque hiver des travailleurs souhaitant se rendre outre-mer pour y pratiquer la pêche migratoire. Aux 16e et 17e siècles, les pêcheurs français travaillaient au sud du Labrador et sur les côtes sud, ouest et nord-est de Terre-Neuve et du Labrador. Leur accès à la colonie a été restreint avec la ratification en 1713 du traité d'Utrecht, qui limitait l'utilisation par les Français de la partie du littoral nord de Terre-Neuve s'étendant du cap Bonavista à la pointe Riche. Dans les décennies qui ont suivi, la conduite de la guerre en Europe et de nombreux traités et accords anglo-français ont restreint encore davantage les activités de pêche de la France.

Les 16e et 17e siècles

C'est surtout la France qui s'est adonnée à la pêche transatlantique durant la majeure partie des 16e et 17e siècles. Elle a envoyé outre-mer un plus grand nombre de navires et elle a capturé plus de poissons que les autres pays, et elle détenait presque le monopole de pêche sur les côtes sud, ouest et nord est de l'île de Terre-Neuve. Les facteurs ayant contribué à cette domination précoce de la France sont multiples : ses ports de mer étaient proches géographiquement de Terre-Neuve et du Labrador, ses pêcheries régionales peinaient à satisfaire la forte demande intérieure pour le poisson salé, et ses activités de pêche à la morue dans la mer du Nord lui avaient permis d'acquérir les techniques et capacités nécessaires à la capture et à la transformation de la morue.

Carte de la Nouvelle France, s.d.
Carte de la Nouvelle France, s.d.
Les cartes montrent en médaillon des images des habitants qui travaillent (pêche et chasse) et qui se divertissent (socialisation et danse). Des pêcheurs en bateau et des monstres de mer sont représentés dans les eaux environnantes.

Artiste inconnu. Lieu et date de création inconnus. Avec la permission de Bibliothèque et archives Canada (numéro d'accès R9266-4038).

La plupart des pêcheurs étaient originaires de la Bretagne ou de la Normandie, sur la côte nord ouest de la France et, par conséquent, étaient dans une position idéale pour exploiter les champs de pêche de Terre-Neuve et du Labrador. Certains provenaient également de La Rochelle et d'autres régions de la côte ouest du pays, tandis que des pêcheurs et baleiniers basques originaires du sud ouest de la France migraient également à Terre-Neuve et au Labrador. Les documents historiques indiquent que les premiers pêcheurs bretons sont arrivés en 1504 et qu'à peine quatre ans plus tard, les navires bretons et normands traversaient régulièrement l'Atlantique en nombre croissant. Dès les années 1520, les ports français envoyaient annuellement de 60 à 90 bateaux; l'industrie a pris régulièrement de l'ampleur les décennies suivantes.

Les marchands situés en Normandie, en Bretagne et dans la baie de Biscay recrutaient chaque hiver, dans les villages avoisinants, des travailleurs de la pêche souhaitant traverser l'Atlantique. La plupart des travailleurs recrutés pour la pêche sur le littoral de Terre-Neuve partaient en avril et revenaient l'automne, tandis que ceux qui pêchaient sur les bancs faisaient parfois deux voyages annuels, le premier en janvier ou en février et le second en avril ou en mai.

Les pêcheurs français arrivaient à des ports différents à Terre-Neuve et au Labrador. Les Normands travaillaient généralement le long de la côte sud de l'île, alors que les Bretons étaient actifs sur la côte nord ainsi qu'au sud du Labrador. Les bateaux de ces deux régions faisaient également la pêche sur les Grands Bancs. Les pêcheurs basques ont travaillé le long des parties sud de l'île et les baleiniers basques sont arrivés au sud du Labrador afin de chasser les baleines noires et les baleines boréales dans le détroit de Belle Isle. La forte diminution des stocks a toutefois entraîné le déclin de l'industrie dès le début du 17e siècle. Pendant ce temps, des pêcheurs de La Rochelle travaillaient souvent à partir de la baie Sainte Marie (St. Mary's) sur le littoral sud de la péninsule d'Avalon.

À leur arrivée à Terre-Neuve et au Labrador, les travailleurs consacraient beaucoup de temps à la construction ou à la réparation des diverses structures de pêche qui parsemaient le littoral. Au nombre de ces structures, il y avait les « chafauds » (une remise en bois prolongé d'un quai où les pêcheurs entreposaient le sel et apprêtaient le poisson), des cabines, des cuisines de chantier, des installations d'entreposage et des fours à pain extérieurs en brique ou en pierre. Les pêcheurs restaient outre-mer durant environ cinq mois, période où leur alimentation se composait pour une large part de poisson, de pain frais et d'aliments importés de France (café, haricots secs, lard, biscuits, viande salée et volaille sur pied).

Les pêcheurs passaient le plus clair de leur temps à Terre-Neuve et au Labrador, occupés à pêcher la morue et à la transformer. Pour conserver la morue, les Français utilisaient tant le saumurage que le séchage à sec. La première technique consistait à saler fortement la morue et à la tremper dans une saumure, et la deuxième, à laisser sécher la morue légèrement salée à l'extérieur, en l'exposant au soleil et au vent. Les Français préféraient généralement le saumurage, mais les prises des Basques et certaines prises des Bretons et des Normands étaient séchées à sec. Les marchands tentaient de vendre la morue en saumure sur les marchés français et la morue séchée aux acheteurs du sud de l'Europe.

S'ajoutant aux pêcheurs migratoires, de petits groupes d'habitants-pêcheurs français étaient également actifs sur l'île de Terre-Neuve durant la deuxième moitié du 17e siècle. La plupart vivaient à la colonie française de Plaisance (Placentia) établie sur la côte sud-ouest de la péninsule d'Avalon, alors que d'autres travaillaient ailleurs sur les côtes nord et sud de l'île, à des endroits tels que Sainte Marie (St. Mary's), Saint Laurent (St. Lawrence), Fortune, Burin, Paradise Sound, Grand Banc, Trépassés (Trepassey), dont la population était francophone et anglophone, l'anse Hermitage, la baie Mortier, Merasheen et Harbour Breton.

Le French Shore

La pêche migratoire française et la pêche pratiquée par des résidents français ont prospéré dans les dernières décennies du 17e siècle. La flotte de la France faisait presque le double de celle de l'Angleterre : elle comptait quelque 360 bateaux transportant jusqu'à 20 000 pêcheurs par année. Toutefois, aux 18e et 19e siècles, les multiples guerres ayant opposé la France et l'Angleterre et les nombreux traités conclus entre eux ont changé radicalement la nature et les lieux de la présence française sur l'île de Terre-Neuve.

Un navire de guerre anglais et un navire de guerre français s'affrontant lors d'une bataille, s.d.
Un navire de guerre anglais et un navire de guerre français s'affrontant lors d'une bataille, s.d.
Aux 18e et 19e siècles, les multiples guerres ayant opposé la France et l'Angleterre et les nombreux traités conclus entre ces deux pays ont restreint la nature et les lieux de l'activité française dans l'île de Terre-Neuve.
Tiré de A History of Newfoundland from the English, Colonial, and Foreign Records, de D.W. Prowse, 2e éd. Londres : Eyre and Spottiswoode, 1896, p. 212.

Les premières restrictions sont celles qui ont été imposées après la guerre de Succession d'Espagne (1702 1713), au cours de laquelle la Grande-Bretagne et ses alliés européens ont forcé la France à se retirer des Pays Bas espagnols et des possessions espagnoles dont elle s'était emparée en Italie. Ratifié en 1713, le traité d'Utrecht a contribué à mettre fin à la guerre et il stipulait, entre autres, que la France devait céder certains de ses territoires de l'Amérique du Nord à la Grande-Bretagne. Le traité accordait à la Grande Bretagne la souveraineté de Terre-Neuve et il interdisait la colonisation française permanente de l'île. Par contre, il permettait à la France d'utiliser, comme base saisonnière pour ses pêcheries, la partie de la côte nord s'étendant du cap Bonavista à la pointe Riche. Les pêcheurs français avaient le droit d'attraper et de faire sécher du poisson dans cette zone couramment appelée le French ou Treaty Shore, mais ils devaient quitter les lieux lorsque la saison de pêche prenait fin, en septembre.

Le traité a fait de Plaisance (Placentia) une colonie anglaise et les colons français pouvaient continuer d'y demeurer à condition de prêter allégeance à la reine d'Angleterre. Certains se sont conformés à cette exigence, mais ils ont été nombreux à ne pas le faire et à préférer déménager à l'Île Royale (Cap-Breton) qui était sous gouvernance française, ou ailleurs. L'Île Royale a remplacé Plaisance en tant que centre majeur de la France pour ses activités militaires et commerciales en Amérique du Nord. Elle a également fourni une base pour les pêcheurs français durant la saison morte.

La situation a changé en 1763, lorsque le Traité de Paris a privé la France de l'Île Royale et qu'il l'a placée sous gouvernance anglaise. Le Traité a mis fin à la guerre de Sept Ans (1756-1763), au cours de laquelle les forces britanniques se sont emparées de bon nombre de colonies françaises en Amérique du Nord, aux Antilles et ailleurs. Bien que la France ait cédé la plus grande partie de son territoire nord américain à la Grande-Bretagne en 1763, le Traité de Paris lui a permis de conserver ses droits de pêche au French Shore de Terre-Neuve, ainsi que d'utiliser l'archipel de Saint Pierre et Miquelon comme base de pêche, en compensation de la perte de l'Île Royale.

L'île Saint-Pierre, vers 1857-1859
L'île Saint-Pierre, vers 1857-1859
Le Traité de Paris de 1763 a permis à la France d'utiliser les îles Saint Pierre et Miquelon comme base de pêche, en compensation de la perte de l'Île Royale.

Photo par Paul-Émile Miot. Avec la permission de Bibliothèque et archives Canada (PA-194625).

Les pêcheurs français ont en grande partie évité l'île de Terre-Neuve durant la guerre de Sept Ans. À leur retour, ils ont constaté que les colons et pêcheurs anglais avaient déménagé dans la partie est du French Shore, qui s'étendait du cap Bonavista jusqu'au cap St. John. L'élargissement des îlots de peuplement a créé des tensions entre le gouvernement français et le gouvernement britannique : la France soutenait qu'elle détenait des droits de pêche exclusifs sur le Treaty Shore, alors que la Grande-Bretagne maintenait que les deux pays avaient des droits concurrents sur le Shore. Cette dispute n'a jamais été réglée et les pêcheurs français et anglais ont continué d'exploiter des ressources le long du Treaty Shore.

La conduite de la guerre a perturbé les pêches françaises durant la Révolution américaine (1775 1783), au cours de laquelle la France s'est rangée du côté des colonies américaines, contre la Grande-Bretagne. Le traité de Versailles, ratifié en 1783, a accéléré la fin des hostilités et il a modifié les limites du French Shore à l'ouest, pour couvrir la côte s'étendant du cap St. John au cap Ray. Les pêcheurs français ont ainsi pu utiliser la péninsule Great Northern et la côte ouest de l'île, tandis que les Anglais obtenaient l'entière possession des baies de Bonavista et Notre Dame. Le traité reconfirmait également la possession française de Saint Pierre et Miquelon et il interdisait aux pêcheurs anglais « d'interrompre […] par leur concurrence, la pêche des Français » à Terre-Neuve.

Le 19e siècle

La Révolution française (1789-1799) et les guerres napoléoniennes (1803-1815) ont forcé de nouveau la France à suspendre ses pêches migratoires à Terre-Neuve. Les Français ont repris leurs activités de pêche le long du Treaty Shore après 1815, mais ils ont dû; composer avec les nombreux changements sociaux, politiques et économiques qui avaient eu lieu durant leur absence de quelques décennies.

Napoléon dans son cabinet de travail aux Tuileries, 1812
Napoléon dans son cabinet de travail aux Tuileries, 1812
La Révolution française (1789-1799) et les guerres napoléoniennes (1803-1815) ont forcé la France à suspendre ses pêches migratoires à Terre-Neuve.
Détail de la peinture de Jacques-Louis David. Tiré de Wikimedia Commons, relevant du domaine public.

La population permanente de l'île s'est grandement élargie durant les hostilités, et la pêche migratoire anglaise a laissé place à une industrie locale d'habitants-pêcheurs. Amorcé au début du 19e siècle, un mouvement de réforme politique a mené à l'établissement, en 1832, d'un gouvernement représentatif. La présence d'un French Shore détonnait de plus en plus avec les changements sociaux et politiques qui survenaient dans la colonie. En juin 1898, un journal local, le Daily News, soutenait que le gouvernement qui dirigeait la colonie ne serait pas pleinement responsable « aussi longtemps qu'une partie de l'île resterait soumise à une double autorité ».

La concurrence pour l'espace et les ressources maritimes le long du Treaty Shore a été une source de tension entre les pêcheurs français et les habitants-pêcheurs pendant la majeure partie du 19e siècle. Les pêcheurs français s'opposaient à l'élargissement des îlots de colons anglais le long de la côte nord est, ainsi qu'à la croissance de Codroy et d'autres îlots de peuplement de l'ouest. Après 1815, les Français ont évincé par la force certains habitants-pêcheurs du Treaty Shore, ce qui a suscité un ressentiment généralisé parmi la population permanente des îles.

La concurrence entre acheteurs sur le marché international du poisson salé était une autre source de conflits. La pêche française à la morue pratiquée à Terre-Neuve a été prospère surtout à partir de l'année 1815 jusqu'aux années 1830, principalement en raison des primes versées par le gouvernement français aux pêcheurs. Ainsi, les pêcheurs pouvaient vendre la morue à des prix moindres. Les pêcheurs de Terre-Neuve et du Labrador ne recevaient aucune subvention du gouvernement et ils pouvaient difficilement faire concurrence au poisson français offert sur le marché à bas prix.

La pêche au homard que les navires commençaient à pratiquer le long du Treaty Shore à la fin du 19e siècle exacerbait les tensions. À la fin des années 1880, les marchands et pêcheurs américains, néo écossais, anglais et terre-neuviens avaient établi, le long du Treaty Shore, de nombreuses pêcheries de homard qui embauchaient un grand nombre de résidents locaux. Le gouvernement français se plaignait à la Grande-Bretagne que les usines et pêches au homard violaient leurs droits garantis par les traités et qu'elles nuisaient à la pêche française à Terre-Neuve. En même temps, les pêcheurs français pratiquaient également, à une moindre échelle, la pêche au homard et ils avaient établi leurs propres usines de homard sur le Treaty Shore. Le gouvernement britannique soutenait que, même si la France avait le droit de capturer et de sécher le poisson à Terre-Neuve, elle n'avait pas le droit de pêcher le homard.

Mais, à cette époque, la pêche à la morue pratiquée par la France à Terre-Neuve était en déclin. Les marchands français pratiquaient de plus en plus la pêche sur les bancs à Saint Pierre et le nombre de pêcheurs qui migraient à Terre-Neuve baissait constamment, passant de plus de 10 000 en 1828 à près de 291 en 1898.

La pêche française, datant de plusieurs siècles dans les eaux de Terre-Neuve et du Labrador, a pris fin en 1904, lorsque la France a cédé tous ses droits sur le Treaty Shore en vertu de l'Entente anglo française ou Entente cordiale. L'entente a permis à la France et au Royaume-Uni de régler des disputes coloniales qui persistaient et elle obligeait la France à céder ses droits territoriaux et ses droits de pêche à Terre-Neuve en échange d'un territoire britannique en Afrique. Après 1904, la France a établi ses activités de pêche dans l'Atlantique Nord à Saint Pierre et Miquelon au lieu de l'île de Terre-Neuve.

English version