Migration interne au 19e siècle

Un grand nombre de résidents de Terre-Neuve et du Labrador devaient souvent quitter leur collectivité en quête de nouveaux et meilleurs moyens de subvenir aux besoins de leur famille. Au 19e siècle, les migrants se réinstallaient fréquemment dans de nouvelles régions afin d'exploiter des ressources naturelles auxquelles ils n'avaient pas accès auparavant ou de profiter de nouvelles possibilités d'emploi. Même si certaines personnes se rendaient dans d'autres pays, c'est la migration interne qui est devenue une caractéristique importante des familles originaires de Terre-Neuve et du Labrador.

De nombreuses personnes choisissaient de migrer en fonction des saisons; elles pêchaient et exploitaient différentes ressources côtières au printemps et à l'été, puis elles retournaient passer la saison froide dans l'arrière pays, où elles récoltaient du bois, chassaient le caribou et menaient d'autres activités de subsistance. Certaines familles de Terre-Neuve avaient également l'habitude de quitter l'île pendant les mois d'été afin de pêcher au large de la côte du Labrador.

Lion's Den, île Fogo, avant 1892
Lion's Den, île Fogo, avant 1892
Au 19e siècle, de nombreux résidents de Terre-Neuve et du Labrador quittaient les villages côtiers pendant l'hiver afin de retourner dans l'arrière-pays, où ils récoltaient du bois, chassaient le caribou et menaient d'autres activités de subsistance.

Photographie par Robert Holloway. Reproduite avec la permission de la Division des archives et des collections spéciales (Coll. 137 13.12.008), bibliothèque Queen Elizabeth II, Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

Toutefois, tous les déplacements n'étaient pas saisonniers. Au fur et à mesure que St. John's et les autres centres situés sur la péninsule d'Avalon ont commencé à être surpeuplés, bon nombre de résidents se sont déplacés vers l'ouest afin de s'établir dans des baies moins peuplées et des petits villages isolés. L'émergence des industries minière et forestière vers la fin des années 1800 a créé de nouvelles possibilités d'emploi et attiré des travailleurs en provenance de toutes les régions du pays. Certains d'entre eux ont habité temporairement dans les villes industrielles, tandis que d'autres y ont déménagé de façon permanente.

Répartition de la population

Pendant le 19e siècle, la plupart des résidents de Terre-Neuve et du Labrador vivaient dans de petits villages côtiers, dont les plus populeuses étaient St. John's et à la baie de la Conception sur la péninsule d'Avalon. Le peuplement de l'intérieur de l'île n'a commencé qu'à la fin du siècle, lorsque la construction du chemin de fer a rendu les terres intérieures plus accessibles. La vaste majorité des résidents du Labrador vivaient également dans les régions côtières pendant la plus grande partie de l'année, bien que de leur côté, les Innus migraient régulièrement dans l'arrière pays pour chasser le caribou.

Baie de la Conception, Terre-Neuve, 1873
Baie de la Conception, Terre-Neuve, 1873
La plupart des résidents de Terre-Neuve et du Labrador habitaient à St. John's et à la baie de la Conception sur la péninsule d'Avalon.
Photographie par T.C. Weston. Reproduite avec la permission de Bibliothèque et archives Canada (PA-038034), Ottawa, Ontario.

La dispersion de la population en de petits villages côtiers est le reflet d'une économie basée sur la pêche. Puisque les immigrants européens étaient surtout attirés par la morue et les autres ressources marines de Terre-Neuve et du Labrador, ils se sont installés sur la pointe des péninsules ainsi que dans d'autres régions côtières d'où ils pouvaient facilement accéder aux lieux de pêche à bord de petites embarcations ouvertes.

Même si les types de colonisation convenaient à l'économie des pêches du pays, ils créaient divers problèmes pour les résidents permanents. Dans les régions côtières exposées, les hivers étaient froids et venteux, ce qui rendait difficile le chauffage des maisons de bois, qui étaient souvent très mal isolées. Pour de nombreux résidents, la principale source de chaleur était un foyer ouvert. L'incapacité de récolter suffisamment de bois de chauffage pour tout l'hiver est devenue un problème récurrent en raison de l'épuisement grandissant des forêts situées près des villages côtiers.

Trouver une variété adéquate de sources de nourriture représentait un autre obstacle pour les résidents qui habitaient les régions côtières pendant toute l'année. La pauvreté du sol rendait l'agriculture de subsistance difficile, et peu de colons gardaient des vaches, des chèvres, des cochons ou d'autres animaux. En raison de leur forte dépendance à l'égard d'une seule industrie – la pêche – pour assurer leur subsistance, les résidents des régions côtières étaient vulnérables à des forces extérieures qui échappaient à leur contrôle. Si, lors d'une année donnée, les stocks de morue étaient faibles ou les prix chutaient sur le marché international, les pêcheurs du pays avaient très peu de ressources à leur disposition pour survivre.

Migration saisonnière

Afin de compenser le manque de ressources disponibles près de la côte et les conditions de vie très difficiles en hiver, de nombreux résidents de Terre-Neuve et du Labrador ont adopté un système de migration saisonnière. Chaque automne, une fois la saison de pêche terminée, des célibataires, des familles et même des collectivités entières déménageaient dans l'arrière pays ou se déplaçaient vers des baies abritées, où le climat était plus doux et où les ressources étaient plus variées.

Même si certains migrants parcouraient des centaines de kilomètres par bateau pour se rendre à leur nouveau lieu de résidence, la plupart des agglomérations hivernales étaient situées à environ 20 kilomètres des villages côtiers, et se trouvaient dans l'arrière pays ou en bordure de havres et de péninsules. Certains colons s'y rendaient par traîneau à chiens ou à pied, tandis que d'autres se rendaient dans les agglomérations hivernales par bateau. La plupart apportaient avec eux divers effets personnels, dont des ustensiles et des articles de cuisine, des outils pour la coupe du bois, de l'équipement de chasse et d'autres provisions.

Les migrants passaient souvent de quatre à sept mois dans leur lieu de résidence hivernal avant de retourner sur la côte au printemps. Leurs habitations hivernales, appelées tilt en anglais, étaient de petites cabanes en bois couvertes de gazon, de jeunes pousses et de bandes d'écorce. Les colons exploitaient diverses ressources locales tout au long de l'hiver; ils chassaient le caribou et divers oiseaux, pratiquaient la trappe pour la fourrure, et pêchaient sur les lacs et les étangs gelés. Toutefois, l'activité la plus importante était la collecte de bois de chauffage; les colons construisaient d'ailleurs presque toujours leurs habitations d'hiver dans des régions boisées ou à proximité de ces dernières. Cela leur permettait non seulement de s'approvisionner constamment en bois de chauffage, ce qui était absolument essentiel, mais également de transporter plus facilement les billots du lieu de coupe jusqu'à leurs habitations. Une fois l'hiver terminé, les colons quittaient leurs cabanes d'hiver et retournaient sur la côte pour reprendre la pêche à la morue.

La pêche au Labrador

Une autre forme de migration saisonnière avait lieu pendant les mois d'été, lorsque les pêcheurs quittaient leurs agglomérations de l'arrière pays pour pêcher la morue au large de la côte du Labrador. Cette pratique est devenue commune après 1815, à mesure que les stocks de morue se sont épuisés dans les eaux terre-neuviennes, notamment dans les lieux exploités depuis le plus longtemps, comme les baies de la Conception, Trinity et de Bonavista. En se rendant au large de la côte du Labrador, dans des lieux de pêche où les stocks étaient plus abondants, les pêcheurs qui habitaient des baies où les stocks de morue étaient épuisés pouvaient réussir à gagner leur vie.

Les pêcheurs qui se déplaçaient vers le nord devaient passer des semaines, voire des mois, loin de la maison afin de garantir la rentabilité de leur expédition; ils amenaient souvent leur famille avec eux, car celle ci pouvait leur tenir compagnie et les aider à apprêter le poisson. Au Labrador, les pêcheurs étaient divisés en deux groupes : les stationers qui s'établissaient sur le rivage et pêchaient chaque jour à bord de petites embarcations, et les floaters qui vivaient à bord de leur bateau et longeaient la côte. La plupart des pêcheurs au Labrador provenaient de la baie de la Conception et des régions le long de la côte nord est de l'île où les stocks étaient les plus bas. À titre d'exemple, en 1884, près de la moitié des résidents de Carbonear ont passé l'été au Labrador. Les pêcheurs quittaient souvent l'île en juin ou en juillet, et y retournaient avant l'automne.

Réinstallation permanente

En plus des migrations saisonnières, certains résidents de Terre-Neuve et du Labrador ont quitté leur collectivité afin de se réinstaller ailleurs au pays de façon permanente. L'augmentation constante de la population à St. John's et à la baie de la Conception a poussé certaines personnes à quitter ces endroits et à s'installer dans des collectivités moins populeuses sur l'île ou au Labrador, où les ressources marines et autres étaient suffisantes pour tous. Parallèlement, certains résidents de petits villages isolés ont déménagé dans des agglomérations plus importantes sur la péninsule d'Avalon afin de pouvoir tirer parti de plus grandes possibilités en matière d'emploi et sur le plan social.

Des travailleurs se réinstallaient également dans les régions où une nouvelle installation (p. ex. mine, scierie) créait de nouvelles possibilités d'emploi. À titre d'exemple, la construction d'une mine de cuivre à Tilt Cove en 1864 a attiré des centaines de travailleurs en provenance des autres régions du pays. La population de cette communauté est passée de 17 résidents en 1857, soit l'année où des prospecteurs y ont découvert des gisements de cuivre, à 768 en 1869. L'ouverture d'une mine de cuivre à Little Bay en 1878 a fait augmenter la population de cette région de façon spectaculaire également. Même si la communauté n'apparaissait pas dans le recensement de 1874, sa population s'élevait à 1 538 personnes en 1884. De la même façon, le début des activités d'exploitation du minerai de fer à Bell Island en 1895 a attiré des centaines de travailleurs et mené à la création de la ville minière de Wabana. Tandis que certains mineurs se sont installés de façon permanente à Wabana avec leur famille, d'autres faisaient la navette entre la baie de la Conception et Wabana.

Mine de Tilt Cove, vers 1900
Mine de Tilt Cove, vers 1900
La construction d'une mine de cuivre à Tilt Cove en 1864 a attiré des centaines de travailleurs en provenance des autres régions de Terre-Neuve et du Labrador.

Photographe inconnu. Photographie reproduite avec l'autorisation de la Division des archives et collections spéciales (Coll. 137 13.12.008), bibliothèque Queen Elizabeth II, Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

L'ouverture de scieries commerciales à Terre-Neuve et au Labrador vers la fin des années 1800 a également influencé les tendances concernant la migration interne. La construction du chemin de fer transinsulaire dans les années 1890 a rendu certaines forêts intérieures de Terre-Neuve accessibles pour la coupe de bois et a donné lieu à l'ouverture de plusieurs scieries. À la fin du 19e siècle, les exploitants avaient construit des scieries ou établi des collectivités vivant de l'industrie forestière à Botwoodville, à Norris Arm, à Glenwood, à Millertown, à Terra Nova, à Benton et à divers autres endroits le long du chemin du fer. En 1902, une société néo écossaise, la Grand River Company, a également construit une scierie et un camp de bûcherons dans la collectivité de Mud Lake (également appelée « Grand Village » ), au Labrador, amenant ainsi des dizaines de travailleurs à s'installer dans la région. En 1911, le village comptait 80 résidents, et l'on y trouvait une école et une église.

Les régions du centre et de l'ouest de l'île sont devenues de plus en plus peuplées pendant les premières décennies du 20e siècle, au fur et à mesure que le chemin de fer et ses lignes secondaires ont ouvert des zones au développement industriel. Quand de nouvelles mines et opérations forestières voyaient le jour, elles donnaient naissance à diverses agglomérations, comme les villes de pâtes et papiers de Grand Falls et Corner Brook ainsi que le village minier de Buchans, qui sont toutes les trois encore peuplées aujourd'hui.

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