Migration française: 1504 1904

Les migrations françaises à Terre-Neuve et au Labrador ont commencé au début du 16e siècle et se sont poursuivies durant environ 400 ans. La plupart des migrants étaient des pêcheurs qui restaient dans la colonie pour la pêche saisonnière à la morue dans les eaux côtières et hauturières. Ils provenaient pour la plupart de villes portuaires de la Bretagne et de la Normandie situées sur la côte nord ouest de la France, là où des marchands organisaient des voyages annuels pour la pêche transatlantique. Bien que la plupart des migrants soient restés à Terre-Neuve et au Labrador seulement durant la saison de pêche, de petits groupes s'y sont établis de façon permanente, surtout à Plaisance (Placentia) avant 1713, et le long des côtes nord et ouest de l'île.

Ports de pêche français sur l'Atlantique
Ports de pêche français sur l'Atlantique
La plupart des migrants français étaient des pêcheurs qui restaient à Terre-Neuve et au Labrador durant la saison de pêche à la morue dans les eaux côtières et hauturières. Ces pêcheurs étaient originaires pour la plupart de villes portuaires de la Bretagne et de la Normandie, situées sur la côte nord ouest de la France.

Illustration par Tina Riche, 1997.

Outre les migrants de la France, des Acadiens sont arrivés à l'île à la fin du 18e siècle et au milieu du 19e siècle. La plupart provenaient du Cap-Breton et se sont établis dans la partie ouest de Terre-Neuve. Contrairement aux pêcheurs migratoires français qui étaient aussi actifs sur la côte ouest de l'île, la plupart des colons acadiens étaient des agriculteurs de métier qui migraient d'ordinaire en groupes familiaux. Bon nombre des terres acquises dans la baie Saint-Georges, et dans la vallée Codroy, comptaient parmi les sols les plus riches de l'île.

Migrations saisonnières

Avant d'apprendre, en 1497, que les côtes de Terre-Neuve et du Labrador regorgeaient d'abondants stocks de morue, la France et bon nombre de pays voisins dépendaient largement de la pêche à la morue en Scandinavie et de la pêche au hareng dans la Manche. Il y avait une forte demande pour le poisson en France où une population assez nombreuse de catholiques devait faire maigre 153 jours par année en raison de pratiques religieuses. Un grand nombre de catholiques choisissaient de consommer du poisson comme autre source de protéines. Cependant, le poisson frais était cher et il n'était pas toujours offert en grandes quantités au marché. Par conséquent, la demande de poisson salé augmentait pour les jours où il fallait faire maigre, puisque ce produit était plus abordable et plus abondant sur le marché.

Morue, vers 1878
Morue, vers 1878
La demande de poisson était forte en France où une population assez nombreuse de catholiques devait faire maigre 153 jours par année en raison de pratiques religieuses. Bon nombre d'entre eux choisissaient de consommer de la morue salée comme autre source de protéines.

Tiré de Bénédict Henry Révoil, Pêches dans l'Amérique du Nord (Tours : A. Mame et Fils, 1878), p. 135.

Les abondants stocks de morue de Terre-Neuve et du Labrador constituaient un supplément important aux pêches dans les eaux européennes. Non seulement la morue salée se vendait elle mieux que le hareng, qui est moins savoureux, mais elle se préservait bien et elle était facile à manipuler et à transporter. La France, avec son marché intérieur abondant pour le poisson salé, a été l'un des premiers pays à faire la pêche à Terre-Neuve et au Labrador. Selon les sources écrites, les premiers pêcheurs français sont arrivés à Terre-Neuve en 1504 et dès l'année 1520, les ports français ont envoyé de 60 à 90 navires par année. Le nombre de pêcheurs envoyés à Terre-Neuve a augmenté constamment, les décennies suivantes, jusqu'à atteindre une migration annuelle de 10 000 pêcheurs français dans l'île au 18e siècle.

La plupart de ces pêcheurs étaient originaires de la Bretagne et de la Normandie, où un grand nombre de marchands faisaient le commerce du poisson. Les principaux ports normands prenant part à la pêche terre-neuvienne étaient Rouen, Dieppe, Honfleur et Granville et les principaux ports bretons, Saint Malo et Saint Brieuc. Les marchands recrutaient tous les ans des pêcheurs des régions environnantes souhaitant traverser l'Atlantique. Les migrants étaient pour la plupart des hommes jeunes, célibataires et relativement pauvres qui espéraient améliorer leur situation financière en travaillant à la pêche. La plupart d'entre eux demeuraient à une distance raisonnable de Saint Malo et des autres ports importants, et ils se rendaient fréquemment dans des villages tels que Cancale, Saint Coulomb, Châteauneuf, Pleudihen, Pleuguenec et Dol.

Saint Malo (France), 1534
"Saint Malo (France), 1534"
La plupart des migrants français installés à Terre-Neuve et au Labrador provenaient de la Bretagne et de la Normandie, où bon nombre de marchands faisaient le commerce du poisson

Aquarelle de Charles W. Simpson, 1928. Avec la permission de Bibliothèque et archives Canada (numéro au catalogue 1990-324-8).

Des marchands de La Rochelle, un port de la baie de Biscay située sur la côte ouest de la France, envoyaient également des pêcheurs migratoires outre mer, recrutant fréquemment des travailleurs de la Bretagne et de villages avoisinants. Parmi les autres groupes à se rendre outre mer il y avait les pêcheurs migratoires basques du sud ouest de la France auxquels se sont joints, au 16e siècle, des baleiniers basques qui chassaient les baleines noires et les baleines boréales dans le détroit de Belle-Isle. Jusqu'à 30 navires baleiniers basques arrivaient annuellement au Labrador, chacun transportant un équipage de 130 baleiniers. Toutefois, la forte réduction des populations de baleines a causé le déclin de l'industrie au début du 17e siècle.

Au début du 19e siècle, la migration française à Terre-Neuve et au Labrador a changé quelque peu. Avec le développement de meilleurs engrais et grâce à d'autres percées qui ont rendu l'agriculture plus rentable dans la région, l'économie normande s'est améliorée après les guerres napoléoniennes (1803 1815). Les jeunes gens ayant donc moins besoin d'un supplément de revenu, ils participaient en moins grand nombre à la pêche migratoire. Quant à la Bretagne, n'étant pas devenue plus prospère, elle a continué à fournir aux marchands et aux propriétaires de navire une main d'œuvre abondante pleinement disponible pour la pêche migratoire.

La plupart des migrants français vivaient à Terre-Neuve et au Labrador uniquement durant la saison de pêche, puis ils retournaient à leur port d'attache l'automne. Au début, il n'était par rare que les migrants qui prenaient part à la pêche au large des bancs traversaient l'Atlantique deux fois par année : un voyage en janvier ou au début du mois de février et un autre en avril ou en mai; la plupart des navires retournaient en France à la fin du mois de septembre.

Migrations permanentes

De petits groupes de migrants francophones, moins nombreux que les saisonniers, ont vécu en permanence à Terre-Neuve et au Labrador du 16e au 20e siècle. La plupart étaient originaires de la France, de l'Acadie et des îles Saint Pierre et Miquelon. Les colons français étaient pour la plupart des pêcheurs migratoires ayant décidé de s'établir sur l'île en permanence au lieu de retourner en France à la fin de la saison de pêche.

Plusieurs îlots de peuplement français ont existé sur l'île avant 1713, année où le traité d'Utrecht a interdit la colonisation française à Terre-Neuve. Le plus important était Plaisance (Placentia) sur la côte sud ouest de la péninsule d'Avalon, où les Français s'étaient installés au début des années 1660. Parmi les autres colonies il y avait Sainte Marie (St. Mary's), Saint Laurent (St. Lawrence), Fortune, Burin, l'île Rouge, Paradise Sound, Gaultois, Grand Bank, Trépassés (Trepassey) qui regroupait des Français et des Anglais, l'anse Hermitage, la baie Mortier, Merasheen et Harbour Breton.

Même après 1713, de petits groupes de migrants français se sont établis en permanence sur l'île. Certains ont été autorisés officiellement à passer l'hiver aux postes de pêche français pour surveiller les installations et l'équipement; ils étaient originaires de la France et des îles françaises de Saint Pierre et Miquelon situées à quelque 20 kilomètres au large de la péninsule de Burin. Au 19e siècle, les travailleurs de l'industrie du poisson établis à Saint Pierre migraient également à Terre-Neuve pour la saison de la pêche à la morue. Ils étaient surtout actifs sur la côte ouest de Terre-Neuve, à Codroy, à l'île Rouge, à la baie Saint Georges et à Port-au-Port.

Les îles de Saint Pierre et Miquelon
Les îles de Saint Pierre et Miquelon
Au 19e siècle, les travailleurs de l'industrie du poisson établis à Saint Pierre migraient également à Terre-Neuve pour la saison de la pêche à la morue. Ils exploitaient surtout la côte ouest de Terre-Neuve, à Codroy, à l'île Rouge, à la baie Saint-Georges et à Port-au-Port.
Carte de Tanya Saunders. © 2001 site Web du patrimoine de Terre-Neuve-et-Labrador.

S'y trouvaient également des migrants français qui, pour diverses raisons, se sont établis clandestinement dans l'île après 1713. Certains ont déserté la pêche qu'ils trouvaient trop rigoureuse, d'autres voulaient éviter le service militaire obligatoire de cinq ans auquel sont assujettis les citoyens français après avoir passé quatre ou cinq ans dans l'industrie de la pêche, et quelques autres, peu nombreux, choisissaient peut être, après avoir terminé la pêche et le service militaire, de s'installer à Terre-Neuve et au Labrador simplement parce qu'ils avaient apprécié y vivre.

Les familles acadiennes qui sont arrivées à Terre-Neuve et au Labrador aux 18e et 19e siècles étaient, pour la plupart, originaires de Margaree, de Chéticamp, de Mabou et d'autres régions du Cap-Breton. Avec la signature du traité d'Utrecht en 1713, l'Acadie a été cédée à l'Angleterre, qui a évincé les colons français de la colonie en 1750. Certains Acadiens déracinés sont alors partis en France, tandis que d'autres se sont installés tout le long de la côte est de l'Amérique du Nord. Ils ont été peu nombreux à chercher refuge à Terre-Neuve et au Labrador, où au moins deux familles se sont établies dans la région de Stephenville—baie Saint-Georges dans les années 1770.

C'est de 1820 à 1860 que les immigrants acadiens sont arrivés à l'île en plus grand nombre. La plupart d'entre eux étaient originaires du Cap-Breton, de la Nouvelle Écosse et des îles de la Madeleine et ils se sont établis à baie Saint Georges, où la population acadienne, dès 1830, s'élevait à quelque 1200 personnes. Un grand nombre de migrants étaient des travailleurs agricoles à la recherche de terres; d'autres venaient travailler à la pêche locale à la morue, au hareng et au homard. La présence acadienne à baie Saint Georges est devenue tellement importante que l'Église catholique a nommé un prêtre francophone dans la région dès 1850. À la fin du siècle, des Acadiens étaient établis de la péninsule de Port-au-Port située dans la baie Saint Georges jusqu'à la vallée Codroy. Des colons originaires de la France et des îles Saint Pierre et Miquelon étaient également présents dans la région, mais ils étaient peu nombreux.

La migration française saisonnière et permanente à Terre-Neuve et au Labrador a diminué sensiblement après 1904, lorsque les gouvernements français et anglais ont conclu l'Entente anglo française ou Entente cordiale, par laquelle la France a cédé ses droits territoriaux et ses droits de pêche à Terre-Neuve et au Labrador en échange d'un territoire britannique en Afrique. Après 1904, la France a établi ses activités de pêche dans l'Atlantique Nord, aux îles Saint Pierre et Miquelon, au lieu de l'île de Terre-Neuve. L'Entente cordiale a ralenti la migration française à Terre-Neuve et au Labrador, mais elle a également permis aux colons français vivant clandestinement à l'île de faire connaître publiquement leurs origines françaises sans risquer d'être déportés ou d'être recrutés dans l'armée française.

Même s'il y a encore un flux de gens en provenance du Québec, de la France, des îles Saint Pierre et Miquelon et d'autres régions francophones, la migration francophone à Terre-Neuve et au Labrador n'a plus l'ampleur et la régularité du temps de la pêche migratoire.

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