La colonisation française: 1504 1904

C'est la pêche à la morue à Terre-Neuve et au Labrador qui a attiré principalement les colons français dans cette colonie du 16e au 19e siècle. Chaque année, des milliers de travailleurs provenant de la côte française traversaient l'Atlantique afin de participer à la pêche à la morue migratoire et, dans une moindre mesure, à la chasse à la baleine dans le détroit de Belle Isle. Les Français comptaient parmi les premiers Européens à migrer à Terre-Neuve et au Labrador, leur première traversée de pêche documentée ayant eu lieu en 1504. Bon nombre de travailleurs français sont restés outre mer de façon saisonnière ou temporaire, même si certains se sont établis sur l'île en permanence.

Chafaud de pêche français à Plaisance (Placentia)
Chafaud de pêche français à Plaisance (Placentia)
C'est la pêche à la morue à Terre-Neuve et au Labrador qui a attiré principalement les colons français à la colonie du 16e au 19e siècle.
Tiré de A History of Newfoundland from the English, Colonial, and Foreign Records, de D.W. Prowse, 2e éd. Londres : Eyre and Spottiswoode, 1896, p. 186.

Même si la pêche attirait des migrants français à Terre-Neuve et au Labrador, l'action militaire en Europe a largement déterminé où ils s'établissaient. Jusqu'en 1713, les Français pouvaient utiliser tous les secteurs de la colonie qu'ils voulaient et ils ont établi plusieurs îlots de peuplement sur l'île, dont le plus important était Plaisance (Placentia) sur la côte sud-ouest de la péninsule d'Avalon. Cependant, les guerres que se sont livrées la France et la Grande Bretagne à partir du début du 18e siècle jusqu'en 1904 ont restreint la nature et l'emplacement des colonies françaises. Les premières restrictions ont été imposées avec la ratification en 1713 du traité d'Utrecht, qui stipulait que les pêcheurs français de Terre-Neuve pourraient uniquement travailler sur la partie du littoral s'étendant du cap Bonavista à la pointe Riche. Les guerres et les traités des décennies qui ont suivi ont eu des répercussions importantes sur la pêche et la colonisation française à Terre-Neuve et au Labrador.

1504-1713

Les abondants stocks de morue des eaux de Terre-Neuve et du Labrador ont suscité l'intérêt de plusieurs nations européennes peu après le voyage effectué par Jean Cabot en 1497. Au cours des 400 ans qui ont suivi, des flottes de pêche internationales ont traversé l'Atlantique chaque année afin de s'engager dans la lucrative pêche migratoire. La France a été l'une des premières nations à pratiquer la pêche, les écrits rapportant l'arrivée d'un premier navire de pêche en 1504.

La pêche migratoire est devenue rapidement rentable pour les marchands et pêcheurs français puisqu'il y avait déjà en France un vaste marché pour la morue et d'autres poissons. La forte population catholique du pays faisait maigre 153 jours par année et elle choisissait souvent le poisson comme autre source de protéines. Un grand nombre de familles préféraient la morue salée à d'autres types d'aliments parce qu'elle était moins chère que le poisson frais et meilleure que le hareng mariné et que d'autres poissons transformés offerts sur les marchés locaux. En outre, le gouvernement français facilitait la pêche en tant qu'instrument de formation pour de possibles recrues pour la marine.

Par conséquent, la participation française à la pêche a augmenté régulièrement durant les 16e et 17e siècles et de plus en plus de migrants se sont rendus à Terre-Neuve et au Labrador. La plupart sont restés sur l'île de façon saisonnière ou temporaire, arrivant au printemps et restant pour une ou deux saisons de pêche avant de retourner chez eux l'automne. La plupart des migrants étaient de jeunes hommes célibataires et relativement pauvres souhaitant améliorer leur situation économique en faisant de la pêche migratoire une année ou plus.

La vaste majorité des migrants français se sont établis sur l'île de Terre-Neuve, alors qu'un plus petit nombre de pêcheurs et de baleiniers basques provenant du sud ouest de la France ont également utilisé des secteurs du sud du Labrador. Toutefois, la plupart des pêcheurs français étaient originaires de la Bretagne ou de la Normandie, dans le nord ouest de la France, et ils concentraient leurs efforts dans deux secteurs de Terre-Neuve : le petit nord sur la côte nord de l'île, qui reliait Bonavista à la pointe de la péninsule Great Northern, et la côte du chapeau rouge, qui s'étendait de l'ouest de cap Race le long de la côte sud de l'île. Les Anglais, pendant ce temps, étaient actifs sur la côte est de Terre-Neuve, entre le cap Bonavista et le cap Race.

Aux pionniers français saisonniers et temporaires s'ajoutaient les personnes ayant choisi de vivre en permanence à Terre-Neuve et au Labrador. La plupart sont arrivés au 17e siècle pour s'établir le long des côtes nord et sud de Terre-Neuve, en des lieux tels que Sainte Marie (St. Mary's), Saint Laurent (St. Lawrence), Fortune, Burin, Paradise Sound, Gaultois, Grand Banc, Trépassés (Trepassey), dont la population se composait de francophones et d'anglophones, l'anse Hermitage, la baie Mortier, Merasheen et Harbour Breton.

Plan de Plaisance (Placentia), 1703
Plan de Plaisance (Placentia), 1703
La France a établi une garnison et une colonie à Plaisance au début des années 1660 afin de fournir abri et protection à ses pêcheurs pendant leur séjour à Terre-Neuve. Plaisance est devenue plus tard la colonie française la plus prospère de l'île.
Tiré de A History of Newfoundland from the English, Colonial, and Foreign Records, de D.W. Prowse, 2e éd. Londres : Eyre and Spottiswoode, 1896, p. 184.

La colonie française la plus importante et la plus prospère était Plaisance, située sur la côte sud ouest de la péninsule d'Avalon. La France y a établi une garnison et une colonie au début des années 1660 afin de fournir abri et protection aux pêcheurs français durant leur séjour à Terre-Neuve. Les agents gouvernementaux appréciaient ce lieu pour diverses raisons : Plaisance avait un port abrité et relativement libre de glace, ainsi que de vastes plages où les travailleurs pouvaient faire sécher le poisson. Par ailleurs, comme cette colonie était proche du littoral anglais, l'endroit était idéal pour les opérations militaires françaises. En 1685, la population de Plaisance comptait 153 résidents permanents : hommes, femmes et enfants et 435 pêcheurs saisonniers. Sa population a augmenté graduellement les années suivantes, pour atteindre en 1710 un sommet de 248 résidents permanents, dont 54 femmes et 97 enfants.

1713-1904

La conduite des guerres en Europe aux 18e et 19e siècles a changé radicalement la nature des colonies françaises à Terre-Neuve et au Labrador. La première de ces guerres a été la guerre de Succession d'Espagne (1702 1713), au cours de laquelle la Grande Bretagne et ses alliés européens ont forcé la France à se retirer des Pays Bas espagnols et des possessions espagnoles dont elle s'était emparée en Italie.

Le traité d'Utrecht a mis un terme à la guerre de Succession d'Espagne et il exigeait, entre autres, que la France cède certains de ses territoires nord américains à la Grande Bretagne. Le traité accordait à la Grande Bretagne la souveraineté de Terre-Neuve et il interdisait la colonisation française permanente de l'île. Par contre, il permettait aux Français de pêcher en saison sur la côte nord de Terre-Neuve, du cap Bonavista à la pointe Riche, une zone appelée le French ou Treaty Shore.

Le French Shore, 1713 1783
Le French Shore, 1713 1783
Le traité d'Utrecht ratifié en 1713 stipulait que les pêcheurs français de Terre-Neuve pouvaient travailler uniquement dans la partie du littoral reliant le cap Bonavista à la pointe Riche.
Carte de Tanya Saunders. ©2001 site Web du patrimoine de Terre-Neuve-et-Labrador.

Par suite du traité, la France a abandonné Plaisance et ses autres colonies sur l'île. Les pionniers français pouvaient rester à Terre-Neuve s'ils portaient allégeance à la Couronne anglaise, mais la plupart ne l'ont pas fait et ont choisi de déménager à l'Île Royale (l'île du Cap-Breton) sous gouvernance française ou ailleurs. Les migrants français ont continué de se rendre au Treaty Shore tous les printemps, mais la vaste majorité d'entre eux s'établissaient seulement de façon saisonnière et retournaient en France l'automne. Après 1713, l'Île Royale est devenue un centre pour la pêche française sur la côte sud ouest de Terre-Neuve. Chaque année, des pêcheurs français quittaient l'Île Royale et traversaient le détroit de Cabot jusqu'au cap Ray et aux secteurs avoisinants afin de pêcher, de chasser et de faire la trappe aux animaux à fourrure. Bien que les autorités françaises et britanniques se soient opposées à cette activité, laquelle était en violation du traité d'Utrecht, les affaires des commerçants français et anglo américains ont permis à l'îlot de peuplement du cap Ray de survivre.

Le traité de Versailles, ratifié en 1783 par la France et la Grande Bretagne, a modifié de nouveau la présence française à Terre-Neuve en déplaçant vers l'ouest le tracé du Treaty Shore, soit jusqu'à la partie du littoral reliant le cap St. John au cap Ray. La France pouvait maintenir des postes de pêche saisonniers sur la péninsule Great Northern et le long de la côte ouest de l'île, mais elle ne pouvait toujours pas établir des colonies permanentes sur l'île.

Le French Shore, 1783-1904
Le French Shore, 1783 1904
Le traité de Versailles ratifié en 1783 a déplacé vers l'ouest les limites du French Shore, soit jusqu'à la partie du littoral s'étendant de cap St. John au cap Ray. La France pouvait conserver des postes de pêche saisonniers sur la péninsule Great Northern et le long de la côte ouest de l'île, mais elle ne pouvait établir de colonies permanentes sur l'île.
Carte de Tanya Saunders. © 2001 site Web du patrimoine de Terre-Neuve-et-Labrador.

Après les traités d'Utrecht et de Versailles, certains migrants français se sont quand même installés de façon permanente à Terre-Neuve et au Labrador. Certains ont été autorisés officiellement à s'établir sur l'île, notamment les familles des gardiens d'hiver originaires de la France ou de Saint-Pierre qui gardaient des postes de pêche français après le départ des pêcheurs migratoires durant l'automne. D'autres se sont installés clandestinement sur l'île, parmi lesquels les pêcheurs ayant délaissé la pêche parce qu'ils trouvaient les conditions de travail trop difficiles et les hommes souhaitant éviter le service militaire obligatoire de cinq ans qui était le lot des citoyens français après environ quatre ou cinq ans dans la pêche. Bien que des colons se soient dispersés le long du Treaty Shore après 1763, les migrants français se sont installés en plus grand nombre sur la péninsule de Port-au-Port.

Aux colons de la France et de Saint-Pierre s'ajoutaient certaines familles acadiennes qui, aux 18e et 19e siècles, migraient du Cap-Breton, de la Nouvelle Écosse et des îles de la Madeleine jusqu'à la côte ouest de Terre-Neuve. La plupart sont arrivés entre les années 1820 et 1860, bien qu'un petit nombre d'entre eux aient également migré à la fin du 18e siècle, après que l'Angleterre eut évincé les Acadiens du Cap-Breton dans les années 1750. Les Acadiens appréciaient la côte ouest de Terre-Neuve pour diverses raisons : les terres y étaient abondantes; une population francophone, bien que modeste, était déjà dans l'île; il n'y avait qu'un petit nombre d'autorités gouvernementales, militaires ou policières pouvant perturber les activités quotidiennes; la région comptait également de riches terres agricoles, ainsi que d'abondantes ressources de pêche à la morue, au saumon, au hareng et au homard. La plupart des migrants se sont établis dans le secteur de la baie Saint-Georges, qui comptait quelque 1 200 Acadiens en 1830.

La présence française à Terre-Neuve a changé encore en 1904, lorsque la France a abandonné ses droits au complet sur le Treaty Shore, comme l'exigeait l'entente anglo française ou l'Entente cordiale. Ainsi, la France a cédé ses droits territoriaux et ses droits de pêche à Terre-Neuve en échange d'un territoire britannique en Afrique. Après 1904, la France a établi ses activités de pêche de l'Atlantique Nord aux îles Saint-Pierre et Miquelon plutôt qu'à l'île de Terre-Neuve.

La colonisation française saisonnière et permanente de Terre-Neuve et du Labrador a décliné sensiblement après 1904, même si l'Entente cordiale permettait aux résidents français vivant clandestinement dans l'île de déclarer publiquement leur origine française sans risque de déportation ou de recrutement dans l'armée française. Aujourd'hui, certains descendants des colons français et acadiens des 18e et 19e siècles vivent encore dans la péninsule de Port-au-Port, dont la population s'élevait à quelque 1 000 personnes en 2001. Bon nombre des autres francophones concentrés à St. John's et dans l'ouest du Labrador ont des liens au Québec, en Europe, à Saint-Pierre et Miquelon et ailleurs.

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