Les chansons traditionnelles

Les paroles « Come all ye... », qui sollicitent l'attention et l'écoute des participants, constituent l'amorce de nombreuses chansons traditionnelles, d'où leur nom « come-all-ye's ». Dans la première moitié du 20e siècle, des spécialistes de chansons traditionnelles viennent à Terre-Neuve et au Labrador, captivés par les chansons folkloriques d'origines britanniques. Elles n'ont d'ailleurs jamais perdu leur popularité.

Styles musicaux

En 1929 et en 1930, la folkloriste anglaise Maud Karpeles se rend à Terre-Neuve afin d'y recueillir des ballades folk, c'est-à-dire des chants populaires qui racontent une histoire. Elle s'intéresse plus particulièrement aux ballades traditionnelles classiques, la plus ancienne forme de ballade anglaise. Ce style musical s'est éparpillé aux quatre coins du monde, notamment à Terre-Neuve et au Labrador, grâce aux émigrants britanniques.

Ces ballades ont pour source la tradition orale anglaise. Les caractéristiques propres au genre sont une trame dramatique récitée d'un point de vue objectif en dépit de la gravité du sujet. Les sous-genres qui y sont associés sont les ballades touchant au merveilleux et à la magie, les ballades de récits historiques et les ballades racontant des histoires tragiques et romantiques. Maud Karpeles et d'autres folkloristes, par exemple MacEdward Leach (venu au Labrador en 1960) et Kenneth Peacock (dont les visites s'échelonnent de 1951 à 1961), découvrent un nombre incroyable de ballades traditionnelles classiques à Terre-Neuve et au Labrador, preuve irréfutable de la vitalité des chants populaires britanniques. Parmi celles-ci, des ballades du surnaturel telles celles intitulées « The Unquiet Grave » et « Lady Margaret », ainsi que des ballades comiques comme « Bar the Door-O ».

Maud Karpeles, Kenneth Peacock et MacEdward Leach accordent une préférence aux ballades traditionnelles classiques et aux chansons folkloriques non autochtones. D'autres folkloristes éminents recueillent non seulement ce type de ballades, mais également des chants populaires de composition locale, parmi eux Elisabeth Greenleaf (présente à Terre-Neuve dans les années 1920), Genevieve Lehr et Anita Best (ces dernières surtout actives entre 1975 et 1983). Leurs recueils nous offrent un aperçu plus large de la diversité des chansons folkloriques de Terre-Neuve et du Labrador. Les styles varient de la ballade sur feuille à la ballade d'origine nord-américaine, en passant par la ballade celtique, la ballade de langue française, et la ballade autochtone que chantent les Innus et les Inuit. Ces dernières font partie du recueil Songs of Labrador. Tous ces recueils comprennent également un nombre considérable de chansons folkloriques en anglais.

Elisabeth Greenleaf, vers 1930
Elisabeth Greenleaf, vers 1930
Elisabeth Greenleaf arrive à Terre-Neuve dans les années 1920 à titre d'enseignante bénévole à la mission du Dr Wilfred Grenfell. Elle commence alors à recueillir des chansons traditionnelles terre-neuviennes.

Tiré du recueil Ballads and Sea Songs of Newfoundland, d'Elisabeth Bristol Greenleaf, Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts, 1933, p. 20.

Diffusion

L'invention de la presse à imprimer facilite la diffusion des ballades. Imprimées sur des feuilles de papier, elles portent alors le nom de « broadside ballads » ou « broadsides ». Nombreuses sont celles qui s'insinuent dans la tradition orale. Popularisées au fil des interprétations, elles traversent l'océan, comme avant elles les ballades traditionnelles classiques. Elles débarquent à Terre-Neuve et ailleurs en Amérique du Nord. Ce qui les différencie des ballades traditionnelles classiques est leur sujet narratif sous forme de commentaires ou leur nature subjective, leur style de poésie et leur sens littéral. La ballade intitulée « Mary of the Wild Moor » ou « Mary Across the Wild Moor » en est un bon exemple.

Bien sûr, le répertoire terre-neuvien ne fait pas abstraction des chants populaires composés dans le reste de l'Amérique du Nord. La populaire ballade « The Jam on Jerry's Rock », ayant pour objet un incident forestier, est fort probablement d'origine canadienne. Les recueils de Kenneth Peacock et de Genevieve Lehr en contiennent plusieurs versions.

Terre-Neuve-et-Labrador regorge de chansons de composition locale, par exemple des chansonnettes, des chansons sentimentales, des chants lyriques et des ballades dites modernes. Ces dernières exploitent un langage simple, car elles témoignent de la vie quotidienne. Elles touchent une variété de sujets, des accidents de travail aux péripéties politiques, et s'associent bien à divers événements comme des voyages de chasse, des danses et des mariages. Les multiples facettes de la vie, en famille, au travail et dans la collectivité, représentent toutes des thèmes légitimes pour un compositeur enthousiaste qui, s'appuyant sur une mélodie et une structure déjà établies, y insérera de nouvelles paroles. De fait, selon plusieurs, Terre-Neuve-et-Labrador possède l'une des plus vigoureuses traditions de composition de ballades modernes en Amérique du Nord. Mark Walker est l'auteur d'une des ballades modernes les plus célèbres de l'île, « Tickle Cove Pond ». Le récit à la première personne raconte l'aide qu'il a reçue de ses voisins lorsque sa jument, qui remorquait du bois de chauffage, a défoncé la glace d'un étang.

Les chants folkloriques terre-neuviens jouissent toujours d'une grande popularité. En partie grâce à Gerald S. Doyle. En effet, cet homme d'affaires novateur comprenait la valeur commerciale du folklore de l'île. Son entreprise a publié cinq recueils, offerts gratuitement, qui devinrent tous très populaires. Le premier, paru en 1927, servait à promouvoir la vente de ses médicaments brevetés. Son initiative a participé à l'élaboration d'un répertoire reconnu de chansons traditionnelles locales telles que « Tickle Cove Pond », « Jack Was Every Inch a Sailor », « Old Polina », « I'se the B'y », « The Ryans and the Pittmans » et « Lukey's Boat ».

Gerald S. Doyle (1892-1956), s.d.
Gerald S. Doyle (1892-1956), s.d.
L'entreprise de Gerald S. Doyle a publié cinq recueils de chansons folkloriques de Terre-Neuve, qui devinrent tous très populaires.

Tiré de Who's Who in and from Newfoundland 1930, de Richard Hibbs, R. Hibbs, 2e éd., St. John's, T.-N.-L., 1930, p. 215.

Tradition et modernisme

Les musiciens professionnels qui enregistrent et interprètent cette musique de style traditionnel comptent souvent sur le pouvoir d'attraction de ces chansons connues, comme celles des recueils de Gerald Doyle, pour séduire leur auditoire. Ils les adaptent et y intègrent des rythmes plus contemporains tirés du rock celtique, de la musique country ou de la musique urbaine électronique. Les albums du groupe Great Big Sea, auréolés d'un grand succès commercial, comportent des chansons folkloriques telles « I'se the B'y » (Great Big Sea, 1993) et « Lukey » (Up, 1995). Alan Doyle, un membre du groupe, affirme que sa formation cherchait au départ à interpréter des chansons plus anciennes en y rajoutant au besoin un tempo plus actuel. Bob Hallett, un autre membre du groupe, qualifie Great Big Sea de groupe folk très dynamique qui marie musique celtique traditionnelle et rythmes modernes. En mariant cette musique, dont l'histoire remonte à 400 ans ou 500 ans, à des cadences plus actuelles, vous obtenez un produit qui a déjà fait ses preuves, poursuit-il.
(http://www.greatbigsea.com).

Le groupe Great Big Sea, vers 2000
Le groupe Great Big Sea, vers 2000
De gauche à droite : Bob Hallett, Séan McCann, Alan Doyle et Darrell Power.

Photo d'Andrew MacNaughtan. Tiré de http://www.greatbigsea.com/.

Ainsi, les chansons traditionnelles, qu'elles soient des ballades traditionnelles classiques, des chansons locales ou des classiques irlandais, sont transformées et retransmises. Pourtant, l'âme même de la chanson semble inchangée. D'autres groupes ont emprunté cette piste, notamment The Irish Descendants, The Fables et Celtic Connection. Ce dernier a lancé en 1997 une version urbaine d'une chanson traditionnelle irlandaise intitulée « Peter Street ».

Les auteurs

Les auteurs de chansons folkloriques de Terre-Neuve sont pour la plupart des inconnus. L'identité de certains a tout de même pu être retracée. C'est le cas de John Burke (1851-1930), un prolifique auteur-compositeur, mieux connu sous le nom du « poète de la rue Prescott » où il demeurait. Il est l'auteur de la chanson « The Kelligrews Soiree » et d'autres chansons tout aussi appréciées. Toutefois, la paternité de nombreuses chansons folkloriques reste irrésolue et soulève parfois bien des litiges. On accuse des auteurs de chansons folkloriques de fabriquer plutôt que de composer véritablement. Les paroles ou la musique ne sont pas toujours enregistrées pendant la création. Le problème se complique si l'on cherche à clarifier ce qu'est la composition d'une chanson et ce qu'est la fabrication d'une chanson. Il n'est pas rare qu'un auteur s'approprie la paternité d'une chanson folklorique en y substituant simplement de nouvelles paroles. Même dans le cas où les paroles restent identiques à l'original, les mélodies anciennes servent souvent d'habillement musical à un nouveau texte.

Si un répertoire bien établi de chansons traditionnelles existe bel et bien à Terre-Neuve-et-Labrador, il ne faut surtout pas oublier l'importance des chansons folkloriques produites par une collectivité, et le dynamisme des auteurs locaux. Pratiquement chaque collectivité possède de bons musiciens ou chanteurs dont certains sont suffisamment talentueux pour composer des chansons. Ils animent des soirées de famille ou des concerts communautaires. Les chanteurs glissent sans doute dans leur propre répertoire plusieurs chansons traditionnelles, mais également des chansons seulement connues de leur collectivité. La chanson traditionnelle de Terre-Neuve est aussi diversifiée que la culture terre-neuvienne. Parmi les chansons traditionnelles, les chansons des groupes francophones et autochtones de l'île ont leurs traditions propres.

Lieux de représentation

Les spectacles de chansons folkloriques sont présentés sur les lieux de travail, au foyer, dans les salles communautaires et les écoles. De plus, des soirées ( « times » en anglais) ou des veillées des Terre-Neuviens francophones se tiennent habituellement les soirs d'hiver. Dans ces soirées, musique, jeux de cartes et histoires se côtoient et sont accompagnés d'alcool et de nourriture. Même s'il y a des chanteuses, ce sont surtout les hommes qui prédominent dans l'interprétation de chansons traditionnelles. La majorité des collectivités compte quelques bons chanteurs que l'on parvient à convaincre de chanter, malgré leur réticence présumée. Leur prestation leur vaut, en échange, des compliments. Dans certaines collectivités, le chanteur tient généralement la main de la personne à ses côtés et balance les bras au rythme de la musique. Dans la chanson traditionnelle irlandaise, les dernières paroles d'une chanson sont récitées (declamando). On a observé cette convention singulière dans plusieurs coins de la province.

Les chansons traditionnelles de Terre-Neuve-et-Labrador soulèvent toujours autant d'intérêt auprès de la population et des chercheurs universitaires. Le renouveau culturel dans les années 1960 et 1970 a sorti le chant traditionnel des collectivités et l'a propagé sur les ondes, dans les salles de spectacles et les festivals folk. Depuis, des groupes de musique professionnels interprètent des chansons traditionnelles et le succès qu'ils remportent prouve bien leur attrait durable et considérable. Les chansons folkloriques sont toujours aussi populaires.

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