La période de réforme, de 1815 à 1832

La période de 1815 à 1832 a représenté un raz-de-marée dans l'histoire du gouvernement et de la politique à Terre-Neuve. Entre la fin des guerres napoléoniennes et l'attribution du gouvernement représentatif en 1832, l'administration de l'Île est passée de la marine à cet appareil gouvernemental que nous associons à la Terre-Neuve moderne. Au gré de la Révolution française et des guerres napoléoniennes, des changements sociaux et économiques massifs ont nourri cette croissance remarquable. Entre 1793 et 1815, la pêche à Terre-Neuve est devenue une affaire locale; une vague d'immigration massive a fait grimper la population; et de nouvelles institutions politiques ont vu le jour. Des organisations comme la Society of Merchants et la Benevolent Irish Society ont été fondées. Enfin, en 1807, on a assisté à la parution du premier journal de l'île, The Royal Gazette.

The Royal Gazette
The Royal Gazette
Premier journal de Terre-Neuve.

Avec la gracieuse permission de la Provincial Reference Library, Arts and Culture Centre, St. John's (Terre-Neuve)

Inspiré par ces événements, un mouvement de réforme politique a vu le jour au début du XIXe siècle. Surtout animé par William Carson et Patrick Morris, ce mouvement a révolutionné la scène politique, d'abord à St. John's, puis à la grandeur de l'île. Venu d'écosse en 1808, Carson a rapidement entamé une carrière respectée d'écrivain, de réformateur et de politicien. Dans les premiers pamphlets politiques jamais publiés à St. John's, il a accusé le gouvernement d'enfreindre les libertés individuelles et a réclamé l'instauration d'une assemblée élue à Terre-Neuve.

William Carson  (1770-1843)
William Carson (1770-1843)
Réformiste et politicien terre-neuvien du début du XIXe siècle

Réformiste et politicien terre-neuvien du début du XIXe siècle

En 1820, les réformistes ont profité d'un incident survenu devant un tribunal auxiliaire, « l'affaire Lundrigan », pour élargir leur base politique et exercer des pressions accrues sur le Gouvernement britannique. Ils ont formé un comité, envoyé une pétition à Londres et réussi à faire entendre la cause devant la Chambre des Communes. Entre 1821 et 1823, les réformateurs ont aussi tenu une série d'assemblées publiques pour faire valoir leur cause.

Cette période se distingue par la façon dont les appareils juridique et politique se sont emmêlés. Des réformistes comme Carson et Morris ont attribué au système juridique de Terre-Neuve une large partie du blâme pour les problèmes économiques de l'île après 1815.

Patrick Morris (ca.1789-1849)
Patrick Morris (ca.1789-1849)
Réformiste influent du début des années 1800.

Avec la gracieuse permission de The Rooms Provincial Archives Division (C1-97), St. John's (Terre-Neuve).

Ils répétaient à qui voulait l'entendre que le système archaïque de gouvernement par la marine avait retardé le développement de Terre-Neuve. Les réformistes visaient en particulier le système des tribunaux auxiliaires et la mauvaise administration des gouverneurs de la marine. Patrick Morris réclamait pour l'île des institutions plus conformes aux besoins d'une société civilisée, le vieux système de gouvernement par la marine ne s'appliquant plus à ce qui était devenu une société coloniale établie en permanence. Pour la première fois, Terre-Neuve avait une forme de parti de l'opposition.

Deux thèmes importants se sont ajoutés à ce nouveau discours politique: la liberté religieuse et le combat contre ce qui était perçu comme la tyrannie des marchands de poisson anglais. Bien que le premier de ces thèmes soit resté au second plan jusqu'en 1832, l'aspiration à la liberté religieuse a été un ingrédient vital des débuts de la réforme. Jusque vers 1825, la majorité des réformistes étaient des catholiques romains irlandais, qui étaient tenus à l'écart des cercles du pouvoir traditionnel. Comme leurs coreligionnaires en Irlande et en Grande-Bretagne, ils exigeaient du gouvernement britannique l'abolition des lois qui limitaient les droits des Catholiques romains.

Dans leurs attaques contre les marchands, les réformistes ont surtout mis l'accent sur ceux qui monopolisaient les ressources de l'île sans même y vivre. Pour décrire les souffrances vécues par les gens de l'île sous la coupe de ces marchands, Morris parlait d'esclavage, un langage qui ne pouvait manquer de soulever les émotions. La solution aux problèmes socio-économiques était de plus en plus associée au besoin d'une législature élue au suffrage populaire.

En 1824, le mouvement réformiste remporte une victoire partielle. Le Gouvernement britannique promulgue la Judicature Act (Loi sur l'organisation judiciaire), qui abolit les tribunaux auxiliaires et confère aux villes incorporées le pouvoir d'établir leurs propres règlements. Une charte était publiée en 1825 pour accorder enfin à Terre-Neuve le statut officiel de colonie, la dotant d'un gouverneur civil et d'un conseil.

Le nouveau Gouverneur de la colonie, Sir Thomas Cochrane, organise sans délai des réunions privées avec les marchands et les principaux réformistes afin d'évaluer les propositions de création d'un gouvernement local à St. John's.

Le vice-amiral Thomas Cochrane (1789-1872)
Le vice-amiral Thomas Cochrane (1789-1872)
Gouverneur de Terre-Neuve de 1825 à 1834

Avec la gracieuse permission de The Rooms Provincial Archives Division (V27-37B), (Terre-Neuve).

Mais le processus est abruptement interrompu en 1826 par un groupe de marchands influents fermement opposés aux plans de réforme. En fait, les marchands de St. John's n'avaient jamais appuyé le mouvement réformiste, et les plus conservateurs s'affichaient désormais comme les adversaires de la création d'un conseil municipal. La rupture entre réformistes et conservateurs allait compromettre l'avenir des changements politiques. En 1827, le gouvernement représentatif demeurait un lointain objectif.

Deux facteurs sont venus donner un regain de vie au mouvement de réforme à Terre-Neuve en 1828. D'abord, l'annonce par le Gouvernement britannique de nouvelles taxes sur les importations des colonies. Cette mesure allait à l'encontre de la franchise traditionnelle accordée à l'industrie de la pêche, et avait un impact direct sur les activités des marchands de St. John's; elle a aussi eu pour effet de regrouper les marchands, ordinairement peu portés à s'entendre, dans la lutte contre la taxe proposée. Par l'intermédiaire de George Robinson, député à la Chambre des Communes, la Chambre de commerce de St. John's a fait entendre sa protestation auprès du Parlement britannique. Puis, une coalition de groupes et d'intérêts s'est formée pour mener une campagne contre cette forme de « taxation sans représentation ». Marchands et réformistes clamaient qu'il était inconstitutionnel d'imposer des taxes à une colonie dépourvue de gouvernement représentatif. On voit que les factions présentes sur l'île en sont ainsi venues, pour des motifs différents, à promouvoir de concert l'établissement d'une législature locale.

Ce mouvement a été rendu possible par les journaux indépendants, notamment le Public Ledger et le Newfoundlander, publiés à St. John's. Ces journaux ont jeté les bases de ce que les sociologues appellent une « sphère publique bourgeoise », soit un forum où les politiques gouvernementales sont débattues en public. Acteur de premier plan dans le mouvement de réforme, la presse de Terre-Neuve a eu une influence séminale sur l'évolution du discours politique. Et malgré les changements d'allégeance des divers journaux au fil des années, la presse a joué un rôle de plus en plus important après 1832.

Le Public Ledger
Le Public Ledger
Co-fondé par Henry Winton, en 1820.

Avec la gracieuse permission de la Provincial Reference Library, Arts and Culture Centre, St. John's (Terre-Neuve)

Le Newfoundlander
Le Newfoundlander
Publié pour la première fois en août 1827, ce journal a connu des parutions hebdomadaires et bi-hebdomadaires jusqu'en 1884.

Avec la gracieuse permission de la Provincial Reference Library, Arts and Culture Centre, St. John's (Terre-Neuve)

Entre 1828 et 1832, le mouvement réformiste est devenu une organisation aux assises solides, qui s'est juré d'obtenir pour Terre-Neuve une assemblée élue. Avec ses représentants des villages côtiers et ses missions à Londres, le mouvement a multiplié les actions publiques, tenant des assemblées en plein air où des centaines de personnes signaient des pétitions. Au moyen d'arguments de toutes sortes (par exemple, les économies que pourraient réaliser les contribuables britanniques si l'île avait son propre gouvernement), les réformistes se sont valu des appuis au Parlement et ont sapé l'intransigeance du Gouverneur et du Colonial Office. En 1832, vaincu par la campagne infatigable des réformistes et aux prises avec des difficultés intérieures, le Gouvernement britannique accordait le gouvernement représentatif à Terre-Neuve.

Ainsi, en moins d'une génération, le gouvernement de l'île avait connu une évolution remarquable. Il restait à voir comment évoluerait l'appareil politique prévu par la nouvelle constitution. La victoire du mouvement de réforme était essentiellement l'oeuvre commune de divers intérêts en faveur d'une législature locale. L'assemblée élue étant désormais acquise, cette belle unité s'est effondrée. Dès le milieu de 1832, la lutte pour le pouvoir politique s'amorçait à Terre-Neuve.

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