La pêche au Labrador

Le Labrador et Terre-Neuve partagent une même histoire de colonisation, même si c'est à un siècle de distance. Les politiques mises en œuvre et les problèmes relatifs à l'exploitation sont similaires, mais Terre-Neuve a été colonisée 100 ans plus tôt. Aucun colon ne s'est vraiment installé au Labrador avant 1815, mais les Européens y venaient depuis fort longtemps.

L'industrie de la chasse à la baleine et la pêche à la morue

Les Scandinaves sont probablement les premiers Européens à se rendre sur les côtes du Labrador. Les pêcheurs bretons et basques pêchent la morue dans le détroit de Belle-Isle depuis les années 1520. Les Basques découvrent d'ailleurs une autre bonne raison de venir au Labrador lorsqu'ils constatent l'importance de la population de baleines dans les années 1540. L'industrie de la chasse à la baleine atteint son apogée dans les années 1560 et 1570, mais elle faiblit rapidement. Les baleiniers basques ne fréquentent plus le Labrador dès les années 1620.

Détroit de Belle-Isle
Détroit de Belle-Isle
Cette photo montre bien le littoral austère et sauvage de la péninsule Northern et de la côte sud du Labrador.
Avec la permission de la Division des archives et collections spéciales, bibliothèques Queen Elizabeth II, Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

L'abandon de la chasse à la baleine redonne la priorité à la pêche pendant un certain temps. En effet, les pêcheurs, Français pour la plupart, continuent de capturer une quantité considérable de morue au large du Labrador.

Le traité d'Utrecht de 1713 chasse les Français de la colonie de Plaisance (Placentia). Ces derniers concentrent alors leurs activités de pêche au Labrador. Avant 1713, la France accorde parfois des concessions à des marchands, des notables et des chefs militaires. La bande de terre côtière que chacun d'eux reçoit leur confère des droits de pêche non exclusifs et des droits de traite de fourrures et de chasse au phoque exclusifs.

Lors de la conquête de la Nouvelle-France par la Grande-Bretagne en 1760, l'octroi de concessions est passé aux mains des Britanniques et des Anglo-Américains. En 1763, les côtes du Labrador tombent sous la juridiction du gouverneur de Terre-Neuve en vertu d'une proclamation royale. Les ennuis ne tardent pas. Le Labrador est dorénavant soumis au Newfoundland Act de 1699 qui vise à encourager la pêche migratoire (saisonnière) et à limiter les droits de propriété privée. La remise en question de la validité des concessions déjà octroyées sème la discorde.

Hugh Palliser

Hugh Palliser occupe le poste de gouverneur de Terre-Neuve de 1764 à 1768. Il est partisan d'une force navale forte. Pour lui, la pêche est une activité préparatoire à la marine. Il est pour la pêche migratoire au Labrador et s'oppose à l'attribution de concessions. Le Labrador semble parfaitement convenir aux objectifs qu'il poursuit. Malgré les concessions existantes, il y a très peu de colons et ses maigres ressources découragent la colonisation.

Afin de mettre son plan à exécution, Hugh Palliser juge important de cultiver des rapports amicaux avec les Inuit qui sont réputés de détruire le matériel que les pêcheurs français laissent derrière eux l'hiver. D'ailleurs, la présence même des Français constitue pour lui un problème. Ils sont toujours l'ennemi. Il surveille étroitement les pêcheurs qui franchissent les limites territoriales de la côte française (le French Shore). Il veut empêcher les pêcheurs français de se transformer en matelots.

Hugh Palliser
Hugh Palliser
Il est gouverneur de 1764 à 1768. Portrait en mezzotinte de J. R. Smith publié en 1787.
Avec la permission de The Rooms, Division des archives (V.A. 27-17), St. John's, T.-N.-L.

Il reproche aux Anglo-Américains d'entretenir des activités commerciales illégales avec les Français. Ils persécutent également les Inuit et font concurrence aux pêcheurs saisonniers anglais. Si Hugh Palliser veut assurer la progression de la pêche migratoire au Labrador, il doit se battre sur deux fronts : les colons anglo-américains et les concessionnaires établis sur les côtes du Labrador. D'ailleurs, les droits de ces concessionnaires sont, selon lui, invalidés depuis la ratification du Newfoundland Act qui précise que les côtes du Labrador tombent sous la juridiction du gouverneur de Terre-Neuve.

La t√Ęche à accomplir est immense. Il interdit d'abord aux colons anglo-américains l'accès aux lieux de pêche de Terre-Neuve et du Labrador. Ils expulsent également les marchands et les propriétaires fonciers. Il fait ériger en 1766 à la baie Chateau un fortin baptisé York Fort pourvu d'une garnison ayant pour devoir la protection du matériel laissé sur les lieux pendant l'hiver.

Un brick américain dans le port de Trepassey le 4 juillet 1786
Un brick américain dans le port de Trepassey le 4 juillet 1786
La présence d'un navire américain à Terre-Neuve souligne l'intérêt que portent les pêcheurs américains à cette île.
Tiré du livre de bord du H.M.S. Pegasus, 1786. Croquis de J.S. Meres. Avec la permission des Archives nationales du Canada (NAC/C 2510).

Ces mesures sont jugées trop radicales. Même si elle approuve les objectifs de Hugh Palliser, la chambre de commerce annule sa décision et restitue aux propriétaires les terres confisquées. Elle affirme que la chasse au phoque est tout aussi capitale que la pêche à la morue et que cette activité est impossible sans propriété foncière.

En 1773, le gouverneur Shuldham reçoit pour mandat d'assurer aux armateurs qu'il veillera à protéger leurs installations de transformation du saumon et du phoque. Cette décision confirme la nécessité de droits de propriété pour attirer les investisseurs et réduire les coûts des installations. En fait, le Labrador doit être plus qu'un simple territoire de pêche saisonnière.

Le Québec et le Labrador

À la même époque, les marchands de Québec et les concessionnaires veulent rapatrier le Labrador. En 1774, l'Acte de Québec exauce leur vœu, mais la protection des lieux de pêche au Labrador repose entre les mains du commandant en chef de Terre-Neuve. Dès lors, il n'envoie plus que quelques navires de guerre l'été pour maintenir la surveillance.

Le déclenchement de la révolution américaine entraîne rapidement des problèmes. Le Labrador ne fait plus partie des préoccupations du gouverneur de Québec. Pourtant, la concurrence s'intensifie pour l'accès à ses ressources côtières. En 1775, environ une centaine de bateaux de pêche anglais se trouvent au large du Labrador. De leur côté, les marchands de Québec y poursuivent discrètement leurs activités de pêche au saumon et de chasse au phoque. Même les Américains continuent d'y pêcher. D'ailleurs, en 1783, ils obtiennent le droit à la pêche côtière et l'accès à des havres inoccupés pour le salage du poisson. Les conflits franco-anglais qui sévissent à partir de 1793 ne sont pas étrangers à la volonté d'un nombre grandissant de marchands terre-neuviens de se lancer dans des activités de pêche. Cette industrie est connue sous le nom de pêche itinérante (floater fishery).

La colonisation

C'est à cette époque que la notion de colonisation s'impose tranquillement. Hugh Palisser estime contradictoire l'établissement d'une colonie et la pêche migratoire. Londres, de son côté, semble comprendre que le développement d'une véritable industrie de la pêche au Labrador n'est intéressant que si ses activités sont diversifiées et s'échelonnent sur toute l'année. L'autorisation d'installations permanentes abritant des hommes pour l'hiver constitue un premier pas vers la colonisation.

Les premières années sont agitées par des relations acrimonieuses entre marchands, l'exploitation des serviteurs et les querelles entre pêcheurs à propos de limites territoriales imprécises. Québec est incapable d'imposer son autorité au Labrador, ce qui n'aide en rien à gérer la situation. Les commandants des navires de guerre expédiés par le gouverneur de Terre-Neuve parviennent à négocier la résolution de conflits et sont présents aux ententes conclues entre marchands, mais le gouverneur ne peut guère faire mieux puisqu'il n'a pas juridiction dans la région.

Terre-Neuve et le Labrador

En 1809, le Labrador est de nouveau remis à Terre-Neuve, bien que la situation chaotique qui prévaut n'en soit pas, semble-t-il, la cause. Les activités commerciales illégales des pêcheurs américains et les infractions qu'ils commettent se généralisent après 1763. En effet, les pêcheurs français et anglais se font moins nombreux en raison des troubles franco-anglais, ce qui favorise une augmentation du nombre de pêcheurs américains au Labrador. En 1805, le gouvernement britannique se penche sur ces infractions et comprend que l'annexion du Labrador à Terre-Neuve représente la solution. En 1809, le Parlement britannique confie de nouveau à Terre-Neuve l'administration du Labrador. Le tribunal de vice-amirauté à St. John's peut donc statuer sur les infractions commerciales commises au Labrador.

En 1815, les marchands britanniques et canadiens établis au Québec possèdent toujours leurs installations de transformation du phoque, de la morue et du saumon sur la côte sud du Labrador. Sur la côte Atlantique, par contre, les marchands anglais se tournent peu à peu vers le commerce général et la pêche itinérante (floater fishery) est laissée aux marchands de Terre-Neuve. L'annexion du Labrador à l'île stimule la venue en grand nombre des Terre-Neuviens qui avaient déjà été évincés des côtes américaine et française. En 1815, la saison de la pêche sur les bancs est désastreuse. Ces pêcheurs décident donc de se diriger aussi vers le Labrador. L'implantation d'établissements permanents se multiplie. Le Labrador entre alors dans une période qui ressemble à ce qu'a vécu Terre-Neuve 100 ans auparavant.

L'article ci-dessus est tiré du chapitre X du guide The History of Newfoundland to 1815 [L'histoire de Terre-Neuve jusqu'en 1815] d'Olaf Janzen, un ouvrage non publié qui s'adresse aux étudiants du programme Histoire 3110 de la Memorial University of Newfoundland.

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