Le pôle Nord

Entre 1898 et 1909, le capitaine Bob Bartlett, de Terre-Neuve-et-Labrador, et l'explorateur américain Robert Peary effectuent trois expéditions au pôle Nord. Ces expéditions, d'une grande importance historique, valent aux deux hommes de nombreuses récompenses et leur lot de controverses. Des journalistes et des scientifiques doutent que Robert Peary ait atteint le pôle Nord en raison d'un manque de preuves. Un autre explorateur et rival, Frederick Cook, affirme avoir atteint le pôle Nord l'année précédente. Cette déclaration déclenche un long et féroce conflit entre les deux hommes et leurs partisans.

Bob Bartlett avant 1929
Bob Bartlett avant 1929
Bob Bartlett s'est rendu une première fois en Arctique en 1898 comme membre de l'expédition au pôle Nord de l'explorateur Robert Peary. En 1909, Bob Bartlett avait déjà effectué trois expéditions au pôle Nord avec Robert Peary.
Tiré de Bob Bartlett: Master Mariner, de Fitzhugh Green, G.P. Putnam's Sons, New York, 1929, p. 57.

L'incertitude qui plane sur la dernière expédition de Robert Peary n'empêche pas un concert d'éloges à l'endroit de Bob Bartlett parce qu'il a atteint officiellement la latitude 87° 48' N au printemps 1909. Cette position se situe à 209 km du pôle. C'était la position la plus proche du pôle dûment confirmée par un être humain à cette époque. La National Geographic Society lui décerna en récompense la prestigieuse médaille Hubbard. Il faisait maintenant partie de l'histoire.

Le Windward

La carrière de Bob Bartlett à titre d'explorateur s'amorce en 1898 lorsque son oncle John Bartlett qui est capitaine du Winward, le navire amiral de l'expédition de Robert Peary au pôle Nord, l'invite à devenir son second. Le bateau lève l'ancre du port de New York le 3 juillet 1898 en direction du littoral nord de l'île d'Ellesmere, le territoire le plus septentrional d'un groupe d'îles appelé aujourd'hui l'archipel Arctique canadien. À partir de cette île, Robert Peary et les membres de son expédition espèrent franchir en traîneaux à chiens les 692 km qui les séparent du pôle Nord. Pour ce faire, des groupes de reconnaissance prépareront au préalable la piste et dissémineront le long du trajet des caches de ravitaillement.

Portrait de Robert Peary, 1910
Portrait de Robert Peary, 1910
La première expédition au pôle Nord de l'explorateur américain Robert Peary quitte le port de New York le 3 juillet 1898. Il espère accoster le Windward à l'île d'Ellesmere, située à l'ouest du Groenland, puis franchir les 692 km jusqu'au pôle Nord en traîneaux à chiens.
Tiré de The North Pole, de Robert Peary, Hodder and Stoughton, London, 1910, p. viii.

À 483 km de sa destination, le bateau se retrouve prisonnier de la glace près du littoral sud de l'île d'Ellesmere. Puisqu'il restera immobile jusqu'au printemps, Robert Peary décide d'ériger une base terrestre. Il veut atteindre l'extrême nord de l'île en traîneaux à chiens. Pendant l'hiver polaire et malgré des froids qui atteignent -45 °C, les membres de l'expédition transportent du ravitaillement en affrontant la neige et la glace. Robert Peary souffre de graves engelures qui le forcent à retourner au navire au printemps de 1899. Le médecin de bord doit lui amputer huit orteils.

Nullement découragé par ce revers, il est résolu à se rendre au pôle Nord. Sur l'île d'Ellesmere, il consacre les trois années suivantes à préparer une autre expédition. En 1902, le groupe est menacé d'une pénurie de vivres et doit revenir au pays avant que Robert Peary puisse tenter une fois de plus d'atteindre le pôle Nord.

Malgré les épreuves et les déboires qui ont frappé la première expédition, Bob Bartlett, grâce à ses compagnons inuit, a développé un profond respect de la vie en région arctique. Dans son livre The Log of Bob Bartlett [Le livre de bord de Bob Bartlett] aux pages 129 et 130, il raconte que pour mieux résister au froid, il a intégré de la graisse dans son régime alimentaire. Il a aussi appris à conduire un traîneau à chiens pendant 60, 80 et même 100 km par jour.

Aussi, cette expédition renforce son amitié avec Robert Peary. Ce dernier lui demande de commander le navire de sa prochaine expédition au pôle Nord. Bob Bartlett retourne à Brigus en attendant que Robert Peary obtienne le financement voulu. Aux commandes de différents navires, Bob Bartlett participe à la chasse au phoque annuelle qui se déroule au printemps. En juillet 1905, il entreprend enfin sa deuxième expédition en Arctique. Il est capitaine du Roosevelt, un navire à coque d'acier.

Le Roosevelt

Le 5 septembre 1905, Roosevelt arrive sans problème à la pointe nord de l'île d'Ellesmere. Les membres de l'expédition chassent le caribou et le bœuf musqué une grande partie de l'automne et de l'hiver pour augmenter leur approvisionnement en vivres. Ils se préparent aussi en vue du long trajet sur les banquises. Comme en 1898, Robert Peary prévoit de nouveau dépêcher des groupes de reconnaissance pour ouvrir la piste et établir des campements. L'équipe réduite de Robert Peary serait alors plus reposée lors de la dernière étape vers le pôle Nord.

Traîneau à chiens, vers 1908-1909
Traîneau à chiens, vers 1908-1909
Les membres de l'expédition de Robert Peary se déplaçaient en traîneaux à chiens pour parcourir des centaines de kilomètres sur la neige.
Tiré de The North Pole, de Robert Peary, Hodder and Stoughton, London, 1910, p. 25.

Bob Bartlett fait partie du premier groupe qui quitte l'île d'Ellesmere le 19 février 1906. D'autres groupes se mettent en route dans les jours et les semaines qui suivent. Ils sont ralentis par des tempêtes, la glace rugueuse et la mer ouverte. Le trajet est beaucoup plus ardu et dangereux que prévu. Après deux mois en traîneaux, les membres de l'expédition décident de rebrousser chemin. Ils n'ont presque plus de vivres, et de nombreux chiens sont morts ou très affaiblis. S'ils poursuivent, ils ne pourront probablement pas revenir vivants à l'île d'Ellesmere.

Même si l'expédition est un échec, l'équipe réduite de Robert Peary, dont ne fait pas partie Bob Bartlett, n'est plus qu'à environ 280 km du pôle Nord à la fin d'avril. C'est un nouveau record mondial pour un trajet au pôle Nord. En 1906, la National Geographic Society remet la médaille Hubbard pour exploration polaire à Robert Peary.

Le 4 juillet 1906, Bob Bartlett et des membres de l'expédition quittent l'île d'Ellesmere pour rentrer en Amérique du Nord. À peine s'est-il éloigné de l'île que le Roosevelt est endommagé par la glace qui brise son gouvernail et deux de ses hélices. Le capitaine Bartlett réussit à naviguer jusqu'au Groenland pour faire réparer le navire. Le 10 septembre, le bateau poursuit son voyage vers le sud, mais n'échappe pas aux violentes tempêtes et à la glace. Le 4 octobre, le gouvernail est encore détruit, et le charbon vient à manquer. L'équipage doit alors alimenter la chaudière du bateau avec le bois des passages de l'entrepont.

Le Roosevelt, 1908
Le Roosevelt, 1908
Robert Peary construit le Roosevelt pour en faire le navire amiral de son expédition au pôle Nord en 1905-1906.
Tiré de The North Pole, de Robert Peary, Hodder and Stoughton, London, 1910, p. 122.

Le 24 décembre 1906, presque six mois après avoir quitté l'île d'Ellesmere, le Roosevelt rentre au port de New York. Bob Bartlett note dans son livre The Log of Bob Bartlett [Le livre de bord de Bob Bartlett] à la page 149 que le bon vieux Roosevelt et les membres de l'expédition sont tout juste bons pour l'asile ou le dépotoir.

La troisième expédition au pôle Nord

Particulièrement déterminé à atteindre le pôle Nord, Robert Peary planifie une troisième expédition à son retour aux États-Unis. Bob Bartlett accepte de nouveau le poste de capitaine du Roosevelt. L'expédition accoste à l'île d'Ellesmere en septembre 1908. Le groupe observe la même stratégie qu'en 1906 et établit à l'avance des campements de ravitaillement sur le trajet. Cette fois-ci, de meilleures conditions météorologiques et l'expérience acquise au cours des deux précédentes expéditions les avantagent. À la fin de mars, le groupe érige un campement à 241 km du pôle Nord.

Bob Bartlett (à gauche) et Donald MacMillan, vers 1908-1909
Bob Bartlett (à gauche) et Donald MacMillan, vers 1908-1909
Le capitaine Bob Bartlett et l'explorateur américain Donald MacMillan à bord du Roosevelt. Bob Bartlett s'attendait à faire partie de l'équipe de Robert Peary qui atteindrait le pôle Nord, mais celui-ci lui préfère l'explorateur Matthew Henson.
Tiré de Bob Bartlett: Master Mariner, de Fitzhugh Green, G.P. Putnam's Sons, New York, 1929, p. 36.

C'est à cette étape que Robert Peary ordonne à Bob Bartlett de retourner à l'île d'Ellesmere le 31 mars ou le 1er avril (la date varie selon les sources de renseignements). D'après son biographe Harold Horwood, Bob Bartlett est anéanti. Pendant des semaines, il avait bravé le froid et la glace en traîneau à chiens en pensant atteindre le pôle Nord avec Robert Peary. Les deux hommes en avaient convenu ainsi en Amérique du Nord. Robert Peary choisit plutôt son ami de longue date, l'explorateur Matthew Henson. Quatre Inuit les accompagnent : Ooqueah, Ootah, Seegloo et Egingwah. Bob Bartlett déclare à un journaliste du New York Herald que sa déception avait été grande. Peut-être même avait-il versé quelques larmes. (Harold Horwood, p. 87)

Contrarié dans son ambition d'atteindre le pôle Nord, Bob Bartlett décide alors de se rendre au 88e parallèle avant de s'orienter vers le sud. Il quitte très tôt le campement le lendemain matin. Seul, il parcourt 8 km vers le nord. À son retour, les relevés montrent qu'il est parvenu jusqu'à la latitude 87° 47'. La glace avait dérivé plus au sud sous la violence des vents. Là encore, il rate son objectif, car il avait auparavant franchi la latitude 87° 48' le 31 mars. Il est déçu, mais cette latitude dépasse celle notée par Robert Peary en 1906. Ce record lui vaut la médaille Hubbard.

Bob Bartlett se dirige vers le sud dans la journée et rejoint le Roosevelt le 23 avril. Pour sa part, l'équipe de Robert Peary poursuit son périple jusqu'au pôle Nord et affirme l'avoir atteint le 6 avril. Aucun de ses membres ne rapporte de données ou de preuves susceptibles de corroborer cet exploit. Des scientifiques se mettent à douter qu'il y soit même parvenu.

Au pôle Nord, les 6 et 7 avril 1909
Au pôle Nord, les 6 et 7 avril 1909
L'équipe de Robert Peary au pôle Nord. Il indique avoir atteint le pôle Nord le 6 avril 1909, puis être reparti le lendemain.
Tiré de Robert Peary, The North Pole (New York: Frederick A. Stokes Company, 1910) frontispice.

Plusieurs ont reproché à Robert Peary de ne pas avoir amené Bob Bartlett. Ce navigateur expérimenté aurait pu facilement appuyer sa revendication. De son côté, Bob Bartlett a toujours soutenu la décision de Robert Peary. Il raconte dans son livre The Log of Bob Bartlett [Le livre de bord de Bob Bartlett] à la page 164 qu'il rit chaque fois qu'une personne met en doute l'exploit de Robert Peary. Selon lui, le reste du trajet n'était qu'une petite promenade et les conditions météorologiques s'amélioraient constamment.

L'expédition est de nouveau ébranlée par les affirmations de l'explorateur Frederick Cook. Il proclame avoir atteint le pôle Nord en avril de l'année précédente. Ce rival de Robert Peary n'a, lui non plus, aucune preuve. Au cours du long conflit qui les oppose, ils tentent de jeter le discrédit l'un sur l'autre. L'opinion publique penche fortement en faveur de Robert Peary, mais les doutes persistent sur les prouesses de ces deux hommes.

Des honneurs et des récompenses

À son retour en Amérique du Nord, Bob Bartlett effectue une tournée de conférences en Europe. À sa médaille Hubbard, il ajoute la médaille d'argent de la Royal Geographical Society. Robert Peary reçoit la médaille d'or. La contribution de l'Afro-Américain Matthew Henson et des quatre guides inuit qui composent l'équipe de Robert Peary n'est pas reconnue. Ce n'est qu'en 2006 que la National Geographic Society accorde à titre posthume la médaille Hubbard à Matthew Henson.

Quoique Bob Bartlett n'ait pas atteint le pôle Nord, les trois expéditions auxquelles il a participé déclenchent chez lui une obsession qui ne le quittera plus. Il effectue plus de 20 expéditions en Arctique avant de décéder en 1946. Il a fait don d'une précieuse collection d'objets à des universités, des musées et autres organismes, ainsi que d'une impressionnante somme de données scientifiques.

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