Le déclin de la pêche migratoire

Vers la fin du 18e siècle, une croissance démographique rapide à Terre-Neuve amorce le lent déclin de la pêche migratoire. La corrélation est évidente entre ces deux facteurs. Selon l'opinion la plus répandue, la fin de la pêche migratoire est attribuable à l'augmentation du nombre de résidents de l'île. Pourtant, des historiens soutiennent que d'autres facteurs entrent aussi en jeu.

Une pêche prospère

Vers la fin des années 1780, la pêche migratoire est florissante. En 1783, les bateaux de pêche britanniques sont plus nombreux que jamais à Terre-Neuve. Les prises s'élèvent même à 950 000 quintaux de poisson en 1788, un sommet. La situation peu enviable de ses concurrents notamment favorise également l'Angleterre

Chafaud utilisé pour la pêche migratoire à Terre-Neuve
Chafaud utilisé pour la pêche migratoire à Terre-Neuve
Gravure sur bois d'origine française inconnue. En 1710, la carte de l'Amérique du Nord de Herman Moll montre une image semblable.
Reproduit avec la permission de Shane O'Dea. ©2015.

L'industrie de la pêche américaine a énormément souffert de la guerre de l'Indépendance. La décision de la Grande-Bretagne en 1783 de suspendre ses relations commerciales avec les États-Unis n'améliore pas la situation. Entre-temps, l'industrie de la pêche française cible surtout le marché des Antilles françaises et son marché intérieur. Les Français abandonnent aux Britanniques les marchés méridionaux de l'Europe qu'ils approvisionnaient pourtant depuis longtemps. Enfin, le prix toujours élevé du poisson après la fin de la guerre donne un élan à l'industrie de la pêche britannique. Celle-ci multiplie le nombre de bateaux de transport et augmente sa productivité. D'après des historiens, tous ces facteurs d'expansion laissent croire à la belle vitalité de la pêche migratoire après 1783. D'autres, par contre, doutent que cette expansion en soit le reflet. Peut-être est-ce plutôt un signe avant-coureur de la fin de la pêche migratoire.

L'inflation en temps de guerre

La guerre de l'Indépendance américaine freine la circulation des marchandises dans l'océan Atlantique. Les tentatives de traversées, pour ceux qui s'y risquent, se révèlent périlleuses. Ces difficultés offrent pourtant à des marchands astucieux l'occasion de s'enrichir. Ils savent que la guerre et une forte demande en ravitaillement ont déclenché une hausse des prix à Terre-Neuve. Ils décident donc de diminuer leur participation aux activités de pêche et de s'occuper de transport et d'approvisionnement.

En raison de la pénurie de pêcheurs et du nombre de nouveaux venus dans le secteur de l'approvisionnement, les marchands achètent de plus en plus les prises des pêcheurs indépendants. Le nombre de pêcheurs insulaires dépasse bientôt celui des pêcheurs migratoires en bye-boat qui préfèrent ne pas risquer la traversée de l'Atlantique. C'est en effet la guerre qui nuit le plus à la pêche migratoire sur le littoral. Après la guerre, les gardiens de bye-boat parviennent difficilement à reprendre leurs installations de transformation du poisson et à payer les salaires très élevés demandés. Le secteur de la pêche sur les bancs subit aussi les conséquences du refus des gardiens de bye-boat et des pêcheurs de traverser l'océan. Ce secteur est ainsi privé du revenu que lui procurent les droits de passage vers l'île.

On ne connaît pas véritablement le nombre de bateaux de pêche sur les bancs. En 1775, l'Angleterre offrait des primes visant à raviver la pêche sur les bancs. Des navires de ravitaillement cherchant une baisse des tarifs ont probablement déclaré des activités de pêche. La pêche sur les bancs, comme celle en bye-boat avant elle, commence à diminuer. De 1783 à 1790, la production insulaire s'accroît sans cesse même si elle ne surpasse pas celle de la pêche migratoire.

Les problèmes de la pêche migratoire

Les 950 000 quintaux de poisson pêchés en 1788 ne rapportent pas les bénéfices escomptés. Au contraire, une bonne partie du poisson est perdu, et sa valeur chute puisque les marchés européens sont dans l'incapacité d'absorber une telle quantité de poissons. Toutes les parties concernées, les habitants-pêcheurs, les serviteurs, les pêcheurs en bye-boat, les marchands et les créanciers, n'échappent pas aux répercussions. Nombreux sont ceux qui déclarent faillite. Des investisseurs connaisseurs, tel Lester and Company, élargissent leurs activités vers la construction navale, la pêche au saumon, la chasse au phoque et l'approvisionnement. Ils sont également à la recherche d'autres marchés dans les Antilles ou les Caraïbes.

Les installations Lester and Company à Trinity, vers 1800
Les installations Lester and Company à Trinity, vers 1800
Représentation des installations Lester and Company à Trinity dans les années 1800.
[Les installations Lester, voilerie, atelier, chantier naval, forge, cuves d'huile, entrepôt de peaux de phoque, entrepôt de sel, écurie, cave, remise à foin, entrepôt de poissons, provisions de poisson et de marchandises sèches, cuisine, habitation et bureau, entrepôt de poissons, atelier, immeuble des comptables, provisions sèches, magasin, atelier du tonnelier]
Reproduit avec la permission de Gordon Handcock ©1983. Tiré de Part of the Main: An Illustrated History of Newfoundland and Labrador, Peter Neary et Patrick O'Flaherty, St. John's, 1983.

Malgré des reculs successifs au cours du 18e siècle, la pêche migratoire avait toujours réussi à se remettre sur pied. Pourtant, les conflits franco-anglais qui s'échelonnent de 1793 à 1815 laissent des traces irréversibles. La période qui précède le déclenchement des guerres napoléoniennes est la pire que traverse l'industrie de la pêche migratoire. La reprise des activités est alors d'autant plus compromise. Dès le commencement de cette succession de guerres, la marine enrôle un nombre assez considérable de pêcheurs. En 1810, la taille de la marine est sept fois plus importante qu'avant le début de ces conflits. De nombreux pêcheurs d'expérience et des armateurs s'orientent alors vers la pêche insulaire.

Le commerce du poisson dans son ensemble essuie également des revers. Des raids, dont celui perpétré à Terre-Neuve par l'amiral français de Richery en 1796, la fragilisent. L'Angleterre est aux prises avec une situation commerciale instable au Portugal et dans les Antilles, alors que les exportations de poisson des Scandinaves et des Américains commencent à leur porter ombrage.

La guerre détourne aussi les marchands associés à la pêche migratoire vers d'autres possibilités d'investissement. La hausse des frais d'assurance, des salaires et des coûts de construction de bateaux incitent les marchands à saisir l'occasion d'augmenter leurs profits en transportant à prix élevé les marchandises des autres, plutôt que de transporter leur propre cargaison de poisson. Le nombre de bateaux de pêche sur les bancs diminue de façon substantielle, alors que les marchands préfèrent, au mépris des dangers de la guerre, investir dans le transport de marchandises. En 1793, la flotte hauturière comptait 82 bateaux et en 1807, seulement 33.

Des historiens prétendent donc que l'industrie de la pêche n'a pas disparu, mais a simplement évolué et s'est adaptée à un nouveau climat économique. Les investissements glissent de l'industrie de la pêche vers le commerce du poisson. Il devient alors possible d'inférer que l'industrie de la pêche se porte bien puisque la pêche insulaire peut prendre la relève si les prises de la pêche migratoire sont médiocres.

Pourtant, l'arrêt de la pêche migratoire n'influe pas toujours directement sur les activités de la pêche côtière. L'élaboration d'un processus de crédit dissocie un peu plus les marchands du secteur de la pêche. La classe marchande se diversifie et de nouveaux intermédiaires se distinguent. Les marchands monopolistes dans les régions éloignées, les détaillants insulaires indépendants, les grossistes, les marchands saisonniers et les courtiers font leur apparition. De nombreux marchands misent plutôt sur le transport par bateau et une participation moindre dans l'industrie de la pêche pour s'assurer d'un succès financier durable.

Le port de St. John's, vers 1780
Le port de St. John's dessous Fort William, n.d.
En avant-plan, un navire et un vigneau. Les pêcheurs migratoires se rendent au port de St. John's pendant le 18e siècle.
Aquarelle éventuellement par Nicholas Pocock. Reproduit avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada, Acc. No. 1996-381

Lorsque les marchands n'ont plus accès aux marchés de poisson habituels, deux options s'offrent à eux. La première consiste à trouver un transporteur pour leur cargaison de poisson. Les marchands de Poole, par exemple, embarquent leur cargaison sur des navires américains dans les ports de Terre-Neuve ou du sud-ouest de l'Angleterre. La deuxième est l'abandon des marchés habituels en faveur de nouveaux marchés. Lors de conflits, les Antilles représentent donc souvent un marché de préférence. C'est ce qui se produit en 1803 au déclenchement des guerres napoléoniennes.

Des obstacles commerciaux

En 1806, Napoléon met en action le blocus continental dont l'objectif consiste à couper l'Angleterre des marchés européens. L'Angleterre réplique à son tour par un blocus naval des ports français. Les États-Unis jugent que cette action empiète sur leur droit de faire du commerce et y répondent par un embargo en 1807.

Ces entraves ont toutefois un effet positif pour les Anglais, car elles stimulent l'industrie du poisson de Terre-Neuve. Les marchés méridionaux de l'Europe ont grand besoin de poisson et finissent par désobéir aux ordres de Napoléon. La mise au banc de la Grande-Bretagne par les États-Unis ouvre la porte au commerce entre Terre-Neuve et les Antilles. La guerre de 1812 élimine la concurrence américaine des marchés. Terre-Neuve se concentre essentiellement sur les marchés des Antilles et de l'Europe. La demande est si forte que la production fait plus que doubler et les prix atteignent des sommets.

Terre-Neuve vit une expansion commerciale qui ne dépend pas de la pêche migratoire. Pour la première fois, l'île est pratiquement la seule instigatrice de son succès. En 1810, 90 % de ses habitants y vivent probablement de façon permanente. Le déclin de la pêche migratoire ne résulte pas d'un échec. Les marchands jugent simplement plus avantageux de délaisser cette activité. Finalement, l'industrie de la pêche et toutes ses composantes sont désormais solidement implantées à Terre-Neuve.

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