La colonie de Cupids et John Guy

Au début du 17e siècle, des compagnies à capital-actions voient le jour en Angleterre et dans d'autres pays européens. Leur objectif consiste à tirer profit de zones d'échanges commerciaux dans des contrées lointaines. En Angleterre, plusieurs d'entre elles se consacrent au financement de colonies, notamment les compagnies de Londonderry, de Virginie, des Bermudes, et celle de Terre-Neuve, constituée en 1610 par des marchands de Londres. Leur visée est éminemment pragmatique. L'établissement de colonies à Terre-Neuve concerne d'abord la « protection du commerce du poisson ». La charte royale leur octroie toute l'île, mais il est entendu que la grande partie des activités se concentre sur la péninsule d'Avalon.

Péninsule d'Avalon
Péninsule d'Avalon
La charte royale de la compagnie de Terre-Neuve permet le peuplement de toute l'île, mais les activités se concentrent surtout sur la péninsule d'Avalon.

Illustration de Duleepa Wijayawardhana, ©1998, site Web du Newfoundland and Labrador Heritage.

L'établissement de la colonie

En 1610, 39 colons quittent Bristol avec à leur tête un marchand d'expérience natif de Bristol, John Guy. Les tâches qui leur sont confiées sont précises. Ils doivent fortifier la colonie de Cupids (alors connue sous le nom de Cuper's Cove) dans la baie de la Conception, effectuer des travaux agricoles, façonner des espars et des planches, et faire du sel, de la potasse et du verre, sans oublier d'amasser des échantillons de minerai. Ils doivent surtout pêcher et faire le commerce du poisson salé et de l'huile de poisson (thran brun).

Les deux premiers hivers sont doux et le taux de mortalité, faible. Les colons parviennent donc à remplir leurs tâches. En 1612, John Guy fait venir 16 femmes. La compagnie mise sur la pérennité éventuelle de la colonie. Le 17 mars 1613, la femme de Nicholas Guy (probablement un proche de John Guy) donne naissance à un fils. Ce serait le premier enfant anglais né à Terre-Neuve.

Les problèmes

La petite colonie subit quelques revers. Le sol et les conditions météorologiques ne sont pas aussi propices que prévu à l'agriculture. Les colons peuvent faire pousser des légumes, mais non des céréales. Leur récolte de foin ne suffit pas à nourrir le bétail durant le rigoureux hiver de 1613. Le pirate Peter Easton harcèle la colonie, qui n'a d'autre choix que de lui donner du bétail en échange de sa protection. Enfin, John Guy se brouille avec la compagnie au sujet de l'octroi de terres pour lui-même et du salaire de ses hommes. Il démissionne ainsi de la compagnie en 1615. Les investisseurs de Bristol imitent probablement son geste. John Guy ne revient jamais à Terre-Neuve et décède en 1629. Par contre, des marchands de Bristol établissent une autre colonie à Bristol's Hope, aujourd'hui Harbour Grace. (La collectivité actuelle de Bristol's Hope s'appelait Mosquito au 17e siècle.)

Un échec commercial

La compagnie de Terre-Neuve finit par trouver un remplaçant à John Guy. C'est John Mason, un marin chevronné. Ce choix semble reposer sur sa possible capacité à faire face aux pirates. Le manque d'intérêt de John Mason pour tout ce qui concerne la pêche nuit à la stabilité économique de la colonie. L'ancien chef intérimaire de la colonie, Henry Crout, juge que le développement des activités de pêche n'a jamais atteint son plein potentiel parce que, à son avis, beaucoup « méprisent la pêche. » Pourtant, pour les pêcheurs des ports du sud-ouest de l'Angleterre, les colons sont d'importants concurrents. Déjà, en 1618, des conflits surgissent entre eux. John Mason quitte la colonie et s'installe en Nouvelle-Angleterre en 1621. Les colons de Cupids s'éparpillent, mais un groupe y vit encore en 1624.

L'historienne Gillian Cell affirme que cette colonie était vouée à l'échec dès le départ, car ses profits ne pouvaient pas contenter les actionnaires et parallèlement lui permettre de se maintenir. Cette explication sous-entend qu'une colonie non redevable aux actionnaires aurait pu survivre. C'est d'ailleurs ce qui s'est produit plus tard à Terre-Neuve. Gillian Cell ajoute que l'exploitation des zones de pêche ne nécessitait pas à cette époque l'établissement de colonies. D'autres motivations poussent à la colonisation. L'espoir qu'ont les serviteurs d'accéder à la propriété constitue, entre autres, une puissante motivation. La réticence de la compagnie de Terre-Neuve à accorder à ses serviteurs leurs propres lieux d'habitation aurait contribué à ralentir l'établissement de colonies.

Une réussite

Sous l'angle financier, la colonie de Cupids est un échec. Ce n'est pourtant pas un échec total. Les Anglais ont réussi à s'établir dans un nouveau territoire, aussi peu accueillant soit-il. Au cours de leurs fouilles à Cupids, des archéologues ont découvert des vestiges datant du 17e siècle. Il était impossible de déterminer, lors des fouilles de 1997, si ces vestiges étaient ceux de maisons de colons ou de huttes de pêcheurs saisonniers.

Une colonie s'établit définitivement à Bristol's Hope où habitent dorénavant Nicholas Guy et sa famille. Pourtant, d'un point de vue historique, la colonie de Cupids reste importante. C'est la première colonie anglaise implantée à Terre-Neuve. Elle inspire ses anciens habitants à établir d'autres colonies grâce aux droits de propriété accordés originellement par lettres patentes à la compagnie.

Lorsque la colonie de Cupids ne génère pas les profits escomptés, les marchands de Londres et de Bristol de la compagnie de Terre-Neuve font ce que tous les gens d'affaires font, ils liquident leurs investissements. Pour se faire, ils fractionnent le territoire en lots individuels dont ils revendent les droits de propriété. Plusieurs des acheteurs organisent ensuite des colonies, notamment sir William Vaughan à Renews, sir George Calvert à Ferryland et William Payne et associés à St. John's. Par ailleurs, d'autres investisseurs, comme sir Percival Willoughby qui a acheté le lot englobant la baie de la Conception au nord et à l'est de Carbonear, semblent avoir évacué tout essai de colonisation.

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