Bob Bartlett

« Tout va bien en cours d'exploration. Vous vous habituez à la viande avariée, aux doigts gelés, aux poux et à la saleté. Le plus dur, c'est quand vous revenez. » [traduction libre]
—Bob Bartlett (The Log of Bob Bartlett, p. 13)

Pendant plus de 50 ans passés en mer, le capitaine Robert (Bob) Abram Bartlett a commandé quelques-unes des expéditions en Arctique les plus dangereuses, légendaires et discutées. Plus que tout autre de ses contemporains, il est celui qui a poussé son exploration le plus loin en région nordique. Il a vécu au moins 12 naufrages. Il est parvenu à survivre pendant plusieurs mois en Arctique lorsque la banquise a broyé son navire. Il s'est déplacé en traîneau à chiens sur des centaines de kilomètres pour revenir à la civilisation. Malgré toutes les épreuves, l'Arctique l'attirait encore. Il en est revenu avec des photos, des films et des données scientifiques qui ont participé à une meilleure connaissance de ce territoire nordique.

Bob Bartlett avant 1910
Bob Bartlett avant 1910
Pendant plus de 50 ans passés en mer, le capitaine Robert (Bob) Abram Bartlett a commandé quelques-unes des expéditions en Arctique les plus dangereuses, légendaires et discutées.
Tiré de The North Pole, de Robert Peary, Hodder and Stoughton, Londres, 1910, p. 25.

La famille Bartlett de Brigus

Bob Bartlett est né le 15 août 1875. Il est le fils de William et Mary (Leamon) Bartlett. La famille habite Brigus à Terre-Neuve-et-Labrador, où des générations d'ancêtres ont commandé des bateaux de pêche à la morue et de chasse au phoque. Malgré cette tradition maritime, sa mère tient plutôt à faire de son fils aîné un ministre du culte. En 1891, il entre donc au Methodist College à St. John's.

Bob Bartlett et ses parents avant 1929
Bob Bartlett et ses parents avant 1929
Bob Bartlett est né le 15 août 1875. Il est le fils de William et Mary (Leamon) Bartlett. La famille habite à Brigus à Terre-Neuve-et-Labrador où des générations d'ancêtres ont commandé des bateaux de pêche à la morue et de chasse au phoque.
Tiré de Bob Bartlett Master Mariner, de Fitzhugh Green, G. P. Putnam's Sons, New York, 1929, p. 17.

Toutefois, Bob Bartlett aime beaucoup les activités en mer. Il passe ses vacances à la pêche et à la chasse au phoque avec son père. À la fin de sa deuxième année de collège, il commande déjà sa première goélette, l'Osprey, et revient du Labrador avec une lucrative cargaison de morue. Il sait qu'il aime mieux une carrière en mer plutôt qu'une carrière de pasteur. À 17 ans, il abandonne ses études et est embauché comme simple marin sur le bateau de pêche commerciale Corisande, qui quitte St. John's à destination du Brésil en octobre avec une cargaison de poissons. C'est la première étape pour devenir capitaine au long cours, un titre qui ne s'obtient qu'après une longue expérience maritime.

Pendant six ans, il sillonne les mers l'automne et l'hiver sur des navires marchands, et le printemps et l'été sur des bateaux de pêche et de chasse au phoque. À 22 ans, il est déjà allé en Amérique latine, en Europe, dans les Caraïbes et en Méditerranée sur des navires transportant des bananes, du poisson salé, de l'huile de phoque, du charbon et diverses autres cargaisons. L'expérience qu'il accumule en mer lui permet de faire une demande de brevet de capitaine au long cours. Il réussit ses examens à Halifax en 1898. Il aurait pu commander un navire marchand ou un bateau de pêche, il choisit plutôt d'accepter l'invitation de son oncle John Bartlett et d'embarquer à bord du Windward, le navire amiral que l'explorateur Robert Peary a appareillé pour son expédition au pôle Nord. Son oncle en est le capitaine et il est second.

Le pôle Nord

Au cours de la décennie qui suit, Bob Bartlett participe aux trois expéditions de Robert Peary au pôle Nord. D'abord, sur le Windward, puis sur le Roosevelt, un navire à coque d'acier, à titre de capitaine pour les deux expéditions suivantes (1906-1907 et 1908-1909). Des tempêtes, un manque de ravitaillement et des blessures vouent à l'échec les deux premières expéditions. Ainsi, Robert Peary perd huit orteils en raison d'engelures durant la première expédition en 1898.

Plus que jamais déterminés malgré ces déboires, Robert Peary, Bob Bartlett et les autres membres de l'expédition quittent le port de New York en juillet 1908 pour un troisième essai. Le 5 septembre, ils accostent à l'île d'Ellesmere située au nord-ouest du Groenland. Ils continuent leur périple en traîneaux à chiens. Des conditions météorologiques clémentes les favorisent et, à la fin de mars, ils s'arrêtent à 241 km du pôle Nord pour y établir un campement.

Robert Peary, vers 1908-1909
Robert Peary, vers 1908-1909
Entre 1898 et 1909, Bob Bartlett, de Terre-Neuve-et-Labrador, participe aux trois expéditions de Robert Peary au pôle Nord. La première fois, il est second sur le Windward, et les deux autres fois, il est le capitaine du Roosevelt.
Tiré de Bob Bartlett Master Mariner de Fitzhugh Green, G.P. Putnam's Sons, New York, 1929, p. 17.

Le 1er avril, Robert Peary ordonne à Bob Bartlett de regagner le Sud. C'est un coup terrible pour lui. Il s'attendait à faire partie de l'équipe réduite de Robert Peary pour cette dernière étape de l'expédition. Les deux hommes en avaient convenu avant leur départ d'Amérique. Après des semaines en traîneaux à chiens à braver le froid et la glace, il doit rebrousser chemin. Il déclare plus tard au quotidien New York Herald que sa déception avait été grande, en ajoutant qu'il avait peut-être versé quelques larmes. (Harold Horwood, p. 87) Robert Peary choisit plutôt Matthew Henson pour l'accompagner jusqu'au pôle Nord. Il explique son choix dans son livre paru en 1909, The North Pole. Il y affirme que Matthew Henson était un meilleur pilote d'attelage.

L'équipe se remet en route et indique avoir atteint le pôle Nord le 6 avril. Le milieu scientifique accueille avec scepticisme cette nouvelle. Aucune donnée n'appuie la revendication de Robert Peary. Nombreux sont ceux qui lui reprochent l'absence de Bob Bartlett, car comme navigateur il aurait été en mesure de la corroborer. Celui-ci se porte pourtant à la défense de Robert Peary. À la page 163 de son livre The Log of Bob Bartlett paru en 1928, il professe que Robert Peary avait eu raison et qu'il ne lui en avait jamais voulu.

Une expédition de chasse

Bob Bartlett est comblé d'honneurs et de récompenses pour sa troisième expédition dans le Nord. La National Geographic Society lui décerne sa plus haute distinction, la médaille Hubbard, du nom de son fondateur Gardiner Green Hubbard, pour son exploration de l'Arctique. Il donne des conférences en Europe pendant une grande partie de l'année 1910. C'est là qu'il accepte l'invitation que lui font deux millionnaires, Harry Whitney et Paul Rainey. Ils lui proposent de commander une quatrième expédition dans le Nord. Contrairement aux précédentes, ce n'est pas une expédition scientifique ou d'exploration, mais une expédition de chasse.

Bob Bartlett (à droite) et l'explorateur groenlandais Knud Rasmussen, avant 1929
Bob Bartlett (à droite) et l'explorateur groenlandais Knud Rasmussen, avant 1929
La National Geographic Society décerne en 1909 au capitaine Bob Bartlett de Terre-Neuve-et-Labrador la prestigieuse médaille Hubbard après sa troisième expédition dans le Nord.
Tiré de Bob Bartlett Master Mariner , de Fitzhugh Green, G.P. Putnam's Sons, New York, 1929, p. 25.

Ces deux hommes apportent avec eux plus de 100 000 munitions. Ils tuent 59 ours blancs et un nombre incalculable de bœufs musqués, de morses et de caribous en un seul été. Le biographe de Bob Bartlett, Harold Horwood, avance que cette expédition de chasse a causé énormément de tort à long terme aux troupeaux de cette région de l'Arctique. (Harold Horwood, p. 110)

Bob Bartlett s'approche d'aussi près que possible des cibles de ses clients, mais il ne semble pas apprécier les techniques de chasse de ces hommes. Toujours dans son livre à la page 251, il confie ne pas être sûr que le mot chasse est le terme approprié, mais ses passagers étaient très occupés. Ils ne s'attardaient pas à prendre des photos ou à tenir un journal personnel. Ils se tenaient sur le pont jour et nuit avec leur fusil et tiraient tout ce qui bougeait sur terre ou dans le ciel.

Le Karluk

À l'été 1913, Bob Bartlett retourne en Arctique pour participer à une expédition scientifique. L'explorateur Vilhjalmur Stefansson lui a demandé de commander le Karluk, le navire amiral de l'Expédition canadienne dans l'Arctique que finance le gouvernement fédéral. Le bateau transportera un groupe de scientifiques et d'explorateurs à l'île Herschel, située au nord du Yukon. Ils auront pour mission de découvrir un nouveau territoire et d'examiner les espèces animales et végétales, les gisements minéraux et autres éléments topographiques.

Le 13 août, le Karluk est déjà prisonnier des glaces et n'arrivera jamais à destination. À la dérive pendant cinq mois, il est percuté au flanc par une banquise le 10 janvier 1914. Bob Bartlett prévoyait déjà depuis plusieurs semaines le naufrage du navire. Il avait ordonné à l'équipage de construire des iglous sur la glace et d'y transporter la majorité du ravitaillement.

Les hommes sont bien équipés et peuvent compter sur un approvisionnement suffisant en nourriture et en carburant pour assurer leur survie pendant des mois. Bob Bartlett entend rester au campement jusqu'à la fin de la longue nuit arctique en février. En traîneau à chiens, il se déplacera ensuite vers le sud. Quatre hommes ne sont pas d'accord. Ils décident plutôt de partir immédiatement vers le sud. Ils disparaissent à jamais.

En février, Bob Bartlett et le reste du groupe se mettent en route. Le 12 mars, ils parviennent à l'île Wrangel qui est inhabitée. Lui et un autre homme amorcent alors un périlleux trajet de 1127 km jusqu'au détroit de Béring. Ils atteignent finalement l'Alaska le 28 mai. Bob Bartlett informe le gouvernement canadien du sort de ses hommes. Le 7 septembre 1914, la goélette King and Winge porte secours aux survivants 8 mois après le naufrage du Karluk.

La Première Guerre mondiale

Peu après son retour en Amérique du Nord, Bob Bartlett demande et obtient la citoyenneté américaine. Il espère ainsi obtenir plus facilement du financement de bailleurs de fonds américains pour l'organisation d'autres expéditions en Arctique. Il partage son temps entre New York, Brigus et l'Arctique.

Pendant la Première Guerre mondiale, il est au service du Commandement du transport militaire des États-Unis. Il inspecte les navires et convoie des troupes et du ravitaillement entre les ports américains. Il devient brièvement capitaine de corvette dans la marine américaine et participe au sauvetage d'un navire américain prisonnier des glaces dans le fleuve Saint-Laurent. Pourtant, l'ensemble de son service militaire est, selon lui, caractérisé par l'ennui. Il regrette ne pas avoir été déployé outre-mer. À la page 263 de son livre, il se dit presque désolé de ne pas se retrouver parmi les milliers de courageux terre-neuviens morts dans les tranchées.

Après la guerre, incapable de se procurer le financement dont il a besoin pour préparer une autre expédition en Arctique, il sombre dans la dépression. Bien qu'il clame la sobriété, il boit beaucoup à cette époque. Il se traîne d'invitation en invitation en racontant ses péripéties au pôle Nord pour un repas gratuit. Cette vie pitoyable s'arrête en 1924 lorsqu'il est heurté par un chariot de blanchissage dans une rue de New York. Il est hospitalisé pendant trois mois. Après cet accident presque fatal, il jure de ne plus jamais boire.

L'année suivante, le millionnaire et ami James B. Ford lui achète la goélette Effie M. Morrissey. À partir de 1926 et jusqu'au déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, il cumule 14 expéditions dans la région arctique. Sauf pour l'érection d'un monument au Groenland à la mémoire de Robert Peary en 1932, tous ses voyages sont d'ordre scientifique. Le financement provient d'organismes comme le Smithsonian Institute, L'American Museum of Natural History [musée américain d'histoire naturelle] et le New York Botanical Garden [jardin botanique de New York].

La goélette Effie M. Morrissey, vers 1928
La goélette Effie M. Morrissey, Brigus, vers 1928
De 1926 jusqu'au déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, le capitaine au long cours Bob Bartlett, de Terre-Neuve-et-Labrador, effectue 14 expéditions en Arctique avec sa goélette Effie M. Morrissey.
Tiré de Bob Bartlett Master Mariner Fitzhugh Green, G.P. Putnam's Sons, New York, 1929, p. 8.

Il comprend la portée scientifique de ses expéditions et fait don à des universités, des sociétés scientifiques et des musées de millions de spécimens recueillis en Arctique, entre autres des squelettes de baleines, des échantillons d'eau et différentes espèces végétales et animales. Un photographe l'accompagne dans la plupart de ses expéditions. Il revient donc avec une précieuse collection de photos et de films illustrant cette région peu connue.

« Rien ne vaut la vie en mer »

Le gouvernement américain réquisitionne le Morrissey pendant la Deuxième Guerre mondiale pour des missions en Arctique. À 65 ans et près de la retraite, Bob Bartlett se porte volontaire comme capitaine du bateau jusqu'à la fin de la guerre. De 1940 à 1945, il sillonne les eaux du Groenland et de la baie d'Hudson. Il livre du ravitaillement dans les bases installées en Arctique et doit frayer un passage dans les glaces aux navires de plus gros tonnage.

Le bateau est retourné au civil après la guerre, et Bob Bartlett revient à New York. Il a 70 ans et s'est rendu plus de 20 fois dans la région arctique. Il ne compte plus les honneurs et les récompenses internationales. Outre les nombreux articles parus dans plusieurs publications dont celle du National Geographic, il publie trois livres, The Karluk's Last Voyage [La dernière expédition du Karluk] en 1916, The Log of Bob Bartlett [Le livre de bord de Bob Bartlett] en 1928 et Sails over Ice [Exploration arctique] en 1934. Il apparaît également dans le film que réalise Varick Frissel en 1931, The Viking.

Bob Bartlett, vers 1926-29
Bob Bartlett, vers 1926-29
Le capitaine Bob Bartlett, de Terre-Neuve-et-Labrador, examine sa carte marine dans la cabine de sa goélette Effie M. Morrissey.
Tiré de Bob Bartlett Master Mariner, Fitzhugh Green, G.P. Putnam's Sons, New York, 1929, p. 153.

Hésitant entre la retraite et une autre expédition, il contracte une pneumonie au printemps 1946 et décède le 28 avril. Son décès déclenche une vague de tristesse aussi bien aux États-Unis qu'à Terre-Neuve-et-Labrador où il est un héros national. Il est enterré à Brigus et son ancienne maison, Hawthorne Cottage, est un lieu historique national.

Bob Bartlett a souvent décrit les difficultés d'une vie en mer, mais il déclarait du même souffle qu'il n'était jamais aussi heureux qu'en mer. « Sur la terre ferme, un homme est toujours préoccupé de ce qu'il pourrait posséder de plus. C'est différent à bord d'un navire. Vous êtes satisfait de ce que vous avez parce que vous êtes simplement heureux d'être en vie. Si je devais recommencer, je serais de nouveau marin. Il n'y a rien qui vaut la vie en mer », écrit-il dans son livre The Log of Bob Bartlett aux pages 307 à 310. [traduction libre]

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