Les pêcheries et les modes de peuplement au XXe siècle

L'industrialisation de la pêche à Terre-Neuve et au Labrador au cours de la deuxième moitié du XXe siècle a radicalement transformé la façon dont les pêcheurs de la province travaillaient et subsistaient. Durant les décennies qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale, l'envergure et la nature des pêcheries ont été transformées lorsque l'industrie de la morue salée, qui existait depuis plusieurs siècles, a cédé la place à une industrie du poisson congelé frais. Des engins de pêche de plus en plus efficaces permettaient de prélever des quantités étonnantes de morue et d'autres ressources marines, et les grands chalutiers et palangriers ont remplacé les goélettes, les doris et les barques, moins puissants. Les transformateurs ont commencé à travailler dans des usines de compagnies, plutôt que sur leurs propres vigneaux, et à être payés en argent, plutôt que par le crédit accordé par les marchands.

Chalutier prêt au lancement, Port Arthur (Ontario), 1917
Chalutier prêt au lancement, Port Arthur (Ontario), 1917
L'industrialisation de la pêche à Terre-Neuve et au Labrador au cours du XXe siècle a radicalement transformé la façon dont les pêcheurs de la province travaillaient et subsistaient.

Reproduit avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada (R5434 C-002545). Photographe inconnu.

Les changements dans la pêche ont affecté les modes de peuplement dans toute la province et modifié la démographie de plusieurs villages de pêche. Tandis que la population augmentait dans les villages proches des usines de transformation, elle diminuait dans celles qui en étaient éloignées. Des programmes de relocalisation financés par le gouvernement ont aussi encouragé la centralisation des populations de villages isolés vers de grands pôles de croissance. Même si la plupart des collectivités s'élevaient toujours sur la côte, à proximité des lieux de pêche productifs, on en comptait moins qu'au début du siècle et elles étaient plus populeuses que les villages traditionnels. L'exode des régions rurales s'est encore aggravé durant les années 1990, alors que l'effondrement des stocks poussait de nombreux jeunes à déménager pour trouver de l'emploi. À la fin du XXe siècle, dans bien des villages isolés, il ne restait plus que des personnes âgées.

Industrie du poisson salé

L'industrie de la morue salée a été le pilier de l'économie de Terre-Neuve et du Labrador durant une bonne part du XIXe siècle. Elle était menée de trois façons : une pêche côtière le long des côtes de l'île, une pêche d'été au Labrador et une pêche hauturière sur les bancs. La plus importante des trois était la pêche côtière, une activité familiale saisonnière. Les pêcheurs se rendaient sur leur lieu de pêche à la rame ou à la voile, dans de petites embarcations ouvertes, et les remplissaient de poisson qu'ils ramenaient ensuite sur la côte. Tous les membres de la famille étaient mis à contribution pour préparer la morue, dont il fallait trancher la tête et retirer l'arête centrale et les entrailles, pour la saler et la sécher au soleil sur des vigneaux de branches. Une fois complétée l'étape du séchage, les pêcheurs troquaient leurs prises à des marchands en retour de fournitures et de crédit.

Des pêcheurs de l'île appareillaient aussi tous les étés vers la côte du Labrador pour y pêcher, mais cette pratique allait décliner après les années 1920. La pêche au Labrador était surtout profitable aux populations de régions où la pêche côtière était surpeuplée ou aux populations des coins où les stocks étaient épuisés par la surpêche, notamment de la baie de la Conception. On distinguait deux types de pêcheurs au Labrador : les stationers (qui passaient l'été dans des camps, d'où ils allaient pêcher chaque jour dans de petites barques) et les floaters (qui vivaient dans de gros navires à partir desquels ils pêchaient au large de la côte).

Goélettes au Labrador, avant 1921
Goélettes au Labrador, avant 1921
Durant les premières décennies du XXe siècle, des pêcheurs de Terre-Neuve appareillaient tous les étés vers le Labrador pour y pêcher.

Reproduit avec la permission de la Division des archives et collections spéciales (Coll. 137 22.06.001), bibliothèque Queen Elizabeth II, Memorial University of Newfoundland, St. John's (T.-N.-L.). Photographe inconnu.

Le troisième volet de l'industrie, la pêche hauturière sur les bancs, exigeait des pêcheurs qu'ils quittent leurs foyers durant des semaines. D'ordinaire, dans les premières décennies du XXe siècle, ils se rendaient sur les Grands Bancs à bord de goélettes de bois, de vapeurs phoquiers et de divers autres navires océaniques. Une fois sur les bancs, les pêcheurs partaient tôt le matin à bord de doris ou de barques, ramant jusqu'à des lieux de pêche voisins pour y pêcher la morue au moyen de lignes à main, de lignes de fond ou de turlutes. Ils rentraient plusieurs fois par jour sur leur navire-mère pour décharger leurs prises, qu'ils éviscéraient, tranchaient et salaient en haute mer. Chaque saison, qui durait normalement de mars à octobre, les navires effectuaient jusqu'à quatre sorties sur les bancs, s'y attardant plusieurs semaines avant de rentrer à terre. La pêche sur les bancs était surtout menée par des hommes et des adolescents, dont les familles demeuraient à la maison.

Industrialisation de la pêche

Les progrès des techniques de pêche et de transformation après la Deuxième Guerre mondiale ont favorisé une industrialisation graduelle des pêcheries de Terre-Neuve et du Labrador. De plus en plus de pêcheurs côtiers ont troqué leurs petites embarcations ouvertes pour des palangriers à moteur diesel, tandis que des chalutiers (aussi appelés dragueurs) remplaçaient les goélettes sur les Grands bancs. Avec les gains d'efficacité des filets, des dispositifs de poursuite et de divers autres engins, les pêcheurs récoltaient plus de poisson que jamais, et des bateaux plus solides leur permettaient de rester en mer plus longtemps.

Salle des machines d'un chalutier, avant 1949
Salle des machines d'un chalutier, avant 1949
Les moteurs à vapeur et diesel se sont répandus tôt durant les années 1900, permettant aux chalutiers (aussi appelés dragueurs) de supplanter les goélettes sur les Grands Bancs.

Reproduit avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada (e002713141). Photographe inconnu.

Après la Confédération de 1949, la pratique familiale de longue date de préparation de la morue salée a lentement été supplantée par le secteur industrialisé du poisson congelé. Dorénavant, les pêcheurs allaient se faire payer leur morue en argent par des usines de transformation, au lieu d'avoir à la préparer et à l'échanger aux marchands locaux. Le secteur de la transformation connaissait lui aussi de profonds changements. Au lieu de sécher la morue sur des vigneaux appartenant à leur famille, les travailleurs de la pêche se rendaient dans l'usine de la compagnie où, debout devant des chaînes de traitement, ils avaient comme tâches le dépouillement, le filetage, la séparation chair-arêtes et l'emballage du poisson destiné à l'exportation vers les marchés d'Amérique du Nord. Quant aux travailleurs des Grands Bancs, ils transformaient leurs prises en mer, à bord d'énormes chalutiers-usines.

À mesure que ces progrès technologiques la rendaient plus efficace, l'industrie devenait de moins en moins écologiquement viable. Des décennies de surpêche avaient gravement épuisé les stocks de morue jusqu'à leur effondrement dans les années 1990. En 1992, le gouvernement canadien a imposé un moratoire sur la pêche de la morue, jetant au chômage quelque 30 000 Terre-Neuviens et Labradoriens et mettant fin à une industrie vieille de près de 500 ans.

La pêche et ses modes de peuplement

Tout au long des années 1900, les modes de peuplement à Terre-Neuve et au Labrador ont reflété sa dépendance envers le commerce de la morue salée. Au tournant du XXe siècle, la vaste majorité des villages avaient des populations relativement faibles. Ils étaient éparpillés au long de la côte, souvent au voisinage de lieux de pêche productifs. De cette façon, les habitants avaient un accès facile aux stocks de morue et de larges terrains où bâtir les vigneaux, les chafauds et les autres structures associées à la pêche. Le recensement de 1911 dénombrait 1 447 collectivités abritant en moyenne 167 habitants chacun. Quand les lieux de pêche devenaient surpeuplés, la population excédentaire déménageait souvent vers d'autres régions côtières, ce qui a favorisé la dispersion de petits villages au gré d'un interminable littoral de havres, d'anses et de péninsules.

Fogo, vers 1900
Fogo, vers 1900
Au tournant du XXe siècle, la vaste majorité des collectivités de Terre-Neuve et du Labrador avaient des populations relativement faibles.

Reproduit avec la permission de la Division des archives et collections spéciales (Coll. 137 13.12.002), bibliothèque Queen Elizabeth II, Memorial University of Newfoundland, St. John's (T.-N.-L.). Photographie de Robert Holloway.

Après la Deuxième Guerre mondiale, dans la foulée de l'industrialisation des pêcheries, les modes de peuplement ont commencé à changer. Bien que la vaste majorité des collectivités soient restées à proximité de la côte, leur nombre a diminué et leur population s'est accrue. Le remplacement des petits vigneaux par de grandes usines de transformation employant des centaines de travailleurs a contribué à ces changements. Fréquemment, des familles ont émigré dans les régions qui alimentaient ou voisinaient ces usines pour trouver des emplois convoités dans le secteur de la transformation. Au moment du recensement de 1945, la colonie compte 1 379 collectivités, d'une population moyenne de 233 personnes.

En outre, des programmes de relocalisation financés par le gouvernement allaient encourager la centralisation de la population de Terre-Neuve et du Labrador dans des pôles de croissance désignés : ainsi, entre 1954 et 1975, près de 24 000 personnes ont abandonné plus de 315 villages isolés pour aller vivre dans de grandes localités centralisées, si bien qu'en 1975 on ne comptait plus que 1 000 collectivités dans la province, d'une population moyenne de 500 habitants. En appliquant ces programmes controversés, les représentants des gouvernements provincial et fédéral souhaitaient réduire les coûts de la fourniture d'électricité, de routes, d'écoles et d'autres services à des centaines de villages isolés.

Le moratoire de 1992 a entraîné d'autres changements dans la nature du peuplement de Terre-Neuve et du Labrador, et spécialement dans la démographie des villages de pêche isolés. Bien que l'exode de la côte vers les centres urbains ait été engagé depuis longtemps dans la province, l'ampleur de la migration de sortie s'est intensifiée après l'effondrement de la pêche à la morue. Lorsque quelque 30 000 travailleurs de la pêche se sont soudain retrouvés au chômage, un grand nombre ont quitté leurs villages pour chercher de l'emploi et faire des études ailleurs dans la province ou au pays. Accusant entre 1991 et 2001 une perte nette de quelque 48 000 habitants, les villages de la côte se sont retrouvés avec des populations à la fois plus âgées et moins nombreuses que jamais dans leur histoire.

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