Moratoire sur la pêche de la morue

L'industrie historique de la pêche de la morue à Terre-Neuve et au Labrador a attiré des flottes locales et internationales pendant près de cinq siècles avant que le gouvernement canadien n'y mette un terme indéfiniment en juillet 1992. À ce moment-là, les stocks jadis abondants avaient été décimés jusqu'à la quasi extinction, et l'Administration a craint que la poursuite de la pêche entraînerait leur disparition pure et simple. Ce moratoire a mis au chômage quelque 30 000 habitants de la province et provoqué la disparition d'un mode de vie qui s'était perpétué au fil des générations dans de nombreux petits villages isolés de la côte. Il a aussi marqué deux évidences : les ressources maritimes sont vulnérables à la surexploitation et les régimes réglementaires en place se sont révélés insuffisants pour protéger les stocks de morue.

Morue sur les Grands Bancs, 1949
Morue sur les Grands Bancs, 1949
L'industrie historique de la pêche de la morue à Terre-Neuve et au Labrador a attiré des flottes locales et internationales pendant près de cinq siècles avant que le gouvernement canadien n'y mette un terme indéfiniment en juillet 1992.

Reproduit avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada/Office national du film du Canada (PA-110814). Photo : Atlantic Guardian.

Divers facteurs ont contribué à l'extinction commerciale de la morue du Nord en 1992. Des technologies de plus en plus efficaces permettaient de traquer et de capturer des quantités sans précédent de morues, tandis que le renforcement des bateaux rendait les flottilles du monde entier aptes à pêcher sans interruption pendant des mois sur les Grands Bancs. En outre, les règlements visant à préserver les stocks n'évoluaient pas au même rythme que la capacité de pêche des divers pays; les gouvernements ou les organisations internationales ont parfois fixé les contingents en se fondant sur des facteurs plus économiques qu'écologiques. Même après les années 1960, alors que la conservation devenait une préoccupation de plus en plus pressante, les autorités ont constamment surestimé la taille des stocks de morue et, par conséquent, la part que les pêcheurs pouvaient en prélever de façon viable. Tous ces facteurs ont entraîné une surexploitation de la morue du Nord, qui allait au bout du compte forcer Ottawa à imposer un moratoire.

Technologies de pêche

Avant le moratoire, les pêcheurs de Terre-Neuve et du Labrador poursuivaient la morue dans les eaux côtières et hauturières. La pêche côtière était une industrie locale qui se déroulait le long du littoral de la province, tandis que la pêche hauturière sur les Grands Bancs attirait des flottes du monde entier, dont les navires étaient libres de pêcher partout où ils le désiraient jusqu'à ce que le Canada étende sa juridiction, en 1977, sur toute la zone en deçà de 200 milles (370 km) de ses côtes. Il s'agissait là d'une expansion considérable de la limite précédente, de 12 milles, établie en 1970 en vertu de la Loi sur la mer territoriale et les zones de pêche. Antérieurement, en application d'une convention datant du 18e siècle, le Canada et nombre d'autres pays traçaient la limite de leurs eaux territoriales à trois milles de leurs côtes.

Bien que la pêche de la morue ait soutenu ses travailleurs durant plusieurs siècles, certains changements allaient rendre l'industrie beaucoup moins viable au 20e siècle que jamais dans le passé. En tout premier lieu, les progrès des technologies de pêche ont considérablement accru la capacité pour les pêcheurs de pourchasser et de capturer de vastes quantités de morue; ces progrès ont été réalisés en modifiant la conception des navires et des filets, ainsi qu'en adoptant divers instruments électroniques de navigation et de détection du poisson.

Sur la scène de la pêche côtière, les pêcheurs ont remplacé les petites barques ouvertes par des palangriers, bateaux pontés plus grands et plus puissants. Capables de naviguer plus loin et plus vite que les doris, les barques et les goélettes, ces bateaux permettaient aux pêcheurs d'atteindre plus aisément que jamais les lieux de pêche les plus productifs. Des engins de pêche plus efficaces se sont aussi largement répandus dans la pêche côtière durant le 20e siècle : grands filets maillants, trappes à morue en forme de boîtes et palangres (longues lignes de pêche portant des centaines de lignes secondaires appâtées).

Palangrier amarré à St. John's, 2007
Palangrier amarré à St. John's, 2007
Les palangriers sont devenus de plus en plus populaires auprès des pêcheurs côtiers de Terre-Neuve et du Labrador durant la deuxième moitié du 20e siècle.
Reproduit avec la permission de Jenny Higgins, 2009. Photo : Jenny Higgins

C'est toutefois la pêche hauturière qui aura vu les changements les plus dramatiques et les plus dévastateurs du point de vue écologique. Les moteurs à la vapeur et diesel se sont rapidement répandus au début des années 1900, et ont permis aux chalutiers (aussi appelés dragueurs) de remplacer les goélettes sur les bancs. Plus grands, plus puissants et plus performants que les goélettes, ces navires permettaient à leurs équipages de pêcher par presque tous les temps. Durant les années 1950 et 1960, l'arrivée des chalutiers-usines congélateurs a bouleversé encore davantage la pêche en haute mer; en plus d'être les navires les plus grands et les plus puissants à jamais avoir pêché sur les bancs, ils pouvaient passer des mois en mer : à bord ces véritables usines flottantes, les travailleurs apprêtaient et congelaient des centaines de tonnes de morue.

À compter des années 1960, des percées dans les technologies du sonar, du radar et des autres instruments de détection du poisson ont rendu la pêche encore plus efficace. Au moyen de sondeurs acoustiques, de systèmes de radionavigation comme Loran C et d'autres instruments, les pêcheurs étaient en mesure de localiser et d'exploiter les lieux de pêche les plus productifs avec plus de facilité que jamais. Alors même que les stocks diminuaient, ces technologies ont aidé les pêcheurs à traquer et à capturer les rares concentrations de morue restantes dans les eaux côtières et hauturières.

Taux de capture et organismes de réglementation

Avec tous les perfectionnements apportés aux technologies de pêche, les taux de capture de morues du Nord ont augmenté constamment, pour en venir à dépasser la capacité pour le stock de se rétablir. C'est la lucrative pêche hauturière qui a mérité la part du lion des captures. Avant que le Canada ne repousse à 200 milles la limite de ses eaux territoriales en 1977, des flottilles de chalutiers du monde entier avaient retiré des Grands Bancs des quantités de poisson sans précédent. La plupart étaient de pays d'Amérique du Nord et d'Europe (surtout d'Union soviétique, d'Espagne, de France et du Portugal), mais il en venait aussi un certain nombre d'Asie, des Antilles et d'ailleurs.

Le chalutier soviétique Andrey Markin, années 1980
Le chalutier soviétique Andrey Markin, années 1980
Avant que le Canada ne repousse à 200 milles la limite de ses eaux territoriales en 1977, des flottilles de chalutiers du monde entier avaient retiré des Grands Bancs des quantités de poisson sans précédent.
Avec la permission des Archives d'histoire maritime (PF-001.1-M17a), Memorial University, St. John's (T.-N.-L.)

Le recours croissant à des chalutiers-usines a plus que doublé les prises de poisson de fond dans les Grands Bancs, soit de 360 000 tonnes en 1959 à 810 000 tonnes (un record de tous les temps) en 1968, les flottes étrangères capturant quelque 80 p. 100 de ces poissons. Cette exploitation intensive des bancs allait gravement affaiblir les stocks de morue du Nord dans les eaux hauturières et côtières; durant les années suivantes, les taux de capture ont été marqués par un déclin progressif.

En 1970, pour aider à conserver la morue et les autres poissons de fond, la Commission internationale pour les pêcheries de l'Atlantique Nord-Ouest (CIPAN) a introduit un système de contingentement appelé « total autorisé des captures » (TAC). L'organisme attribuait ces TAC en fonction de la quantité maximale de ressources qui pouvaient être prélevées de l'océan sans pour autant décimer le stock. En 1974, des TAC avaient été fixés pour la plupart des espèces de poissons pêchées dans l'Atlantique du nord-ouest, notamment pour la morue du Nord.

Malgré ses efforts pour gérer les pêches, la CIPAN a surestimé l'abondance et le taux de croissance du stock de morues du Nord durant les années 1970, fixant par conséquent des TAC trop généreux pour être durables. La surexploitation par les flottilles internationales a forcé un déclin de l'espèce. Entre 1962 et 1977, la biomasse récoltable de morue du Nord a plongé de 82 p. 100, ce qui a entraîné un quasi-effondrement du stock et de l'industrie.

En 1977, dans un effort pour protéger ces stocks menacés, le Canada, les États Unis et plusieurs autres nations côtières ont repoussé la limite de leurs eaux territoriales à 200 milles de la côte. Le Canada obtenait ainsi le contrôle sur la plupart des poissons des Grands Bancs, sauf sur ceux de leurs pointes sud et est (dénommées le « nez » et la « queue ») et sur ceux du Bonnet Flamand, qui restaient en eaux internationales, vulnérables aux flottilles du monde entier. En 1979, l'Organisation des pêches de l'Atlantique nord-ouest (OPANO) a été constituée en vue de remplacer la CIPAN et de gérer les stocks de poisson en dehors des eaux territoriales du Canada. Au nombre de ses premières interventions, l'OPANO a réduit les TAC de 100 p. 100 à 60 p. 100 du rendement maximal durable; le Canada a emboîté le pas et établi des contingents similaires dans ses eaux.

Sciences halieutiques et poursuite de la surpêche

Même après que l'OPANO ait abaissé les TAC et que le Canada ait mis fin à l'essentiel de la pêche étrangère en deçà de 200 milles de ses côtes, la surexploitation de la morue du Nord en zone hauturière est demeurée un grave problème tout au long des années 1980. Plusieurs pays craignaient que les efforts de conservation se traduisent par des pertes économiques – après tout, la pêche était un des plus importants employeurs au monde et une réduction des contingents risquait d'entraîner une chute proportionnelle des emplois et des revenus. Pour éviter de créer un chômage dévastateur et une crise économique, le Canada et d'autres pays membres de l'OPANO ont cherché à maintenir les contingents aussi élevés que possible.

Simultanément, le Canada et l'OPANO persistaient à surestimer les populations de morue dans l'Atlantique, continuant de la sorte à fixer des TAC dangereusement élevés. Ces chiffres optimistes étaient surtout dus à la pratique courante de baser le calcul des populations sur les taux de capture de la pêche commerciale : si les pêcheurs atteignaient leurs contingents sans difficulté, les responsables en déduisaient que les stocks étaient suffisamment abondants. Or, les progrès technologiques des années 1970 avaient rendu la pêche redoutablement efficace : les dispositifs électroniques de détection pouvaient trouver des poissons, si peu abondants soient-ils, et les chalutiers capturaient la plupart des espèces sans trop de mal. Les taux de capture commerciaux restaient donc anormalement élevés, alors que la population de morues s'effondrait à des niveaux dangereusement bas.

À partir de la fin des années 1970 et tout au long des années 1980, les sciences halieutiques telles que pratiquées par le ministère fédéral des Pêches et des Océans (MPO) ont contribué à la surpêche et à la décimation des stocks en fournissant régulièrement des valeurs surestimées sur l'abondance de la morue du Nord. Cette pratique aura donné aux décideurs la caution morale requise afin de fixer des contingents trop élevés pour préserver les stocks. En 1982, ce Ministère annonçait que les stocks de morue se rétablissaient et prévoyait un rendement soutenable à long terme de 550 000 tonnes métriques; cependant, un examen interne réalisé en 1989 a révélé que le MPO avait surestimé les populations de morue (par un incroyable 100 p. 100) durant les années 1980 et jusqu'au moratoire. Pour fausser à ce point le processus d'évaluation des stocks de morue, divers facteurs se sont conjugués.

Les sciences halieutiques avaient fondé leurs évaluations de stocks sur des données recueillies presque exclusivement des chalutiers commerciaux, mais négligé d'analyser les répercussions des technologies de plus en plus efficientes sur la taille des stocks. Elles ont aussi oublié dans leurs calculs les nombreuses petites morues rejetées à la mer par les pêcheurs hauturiers, ce qui a faussé à la baisse le taux de mortalité due à la pêche. Les pêcheurs côtiers se plaignaient que les morues étaient plus petites et moins abondantes, mais étaient ignorés par les scientifiques du MPO, qui se voyaient plutôt au service du secteur hauturier. Ils n'ont pas davantage reconnu que les populations de morue du Nord étaient constituées de sous-populations, capables de fonctionner différemment les unes des autres dans l'environnement complexe du plateau continental. Par conséquent, les chercheurs du secteur des pêches ont basé leurs évaluations des stocks de morue sur des modèles exagérément simplifiés de la dynamique des populations et des écosystèmes.

Surexploitation du nez et de la queue des Grands Bancs

Braconnage et surexploitation du nez et de la queue des Grands Bancs ont persisté tout au long des années 1970 et 1980. Même si l'OPANO fixait des contingents de prises dans cette région, certains pays les excédaient régulièrement. Après que l'Espagne et le Portugal se soient joints à l'Union européenne (EU) en 1985, celle-ci a demandé à l'OPANO de relever les TAC de 60 p. 100 à 100 p. 100 du rendement maximal soutenable. Devant le refus de l'OPANO, l'EU a décidé de se retirer des politiques de conservation de l'Organisation. À compter de 1986, elle a fixé ses propres contingents à des niveaux de beaucoup supérieurs à ceux de l'OPANO : de fait, la récolte de morues, de poissons plats et de sébastes par les pays de l'UE entre 1986 et 1991 aura été de cinq fois supérieure aux contingents de l'OPANO.

Certains pays ont évité les règlements de l'OPANO en immatriculant leurs navires sous les pavillons de nations non-membres de l'Organisation. Ainsi, des navires espagnols ont parfois été immatriculés dans divers autres pays, notamment au Panama, au Mexique et au Venezuela. Le recours à des filets illégaux a aussi contribué à la décimation des stocks de morue. Pour empêcher les jeunes poissons d'être attrapés en même temps que les morues adultes, l'OPANO avait imposé des restrictions sur la largeur des mailles des filets de chalutiers, de manière à ce qu'ils capturent les gros poissons et laissent échapper les plus petits sans les blesser. Durant les années 1980, à mesure que les gros poissons se raréfiaient, certains chalutiers ont remis en service des filets à mailles plus petites pour cibler des poissons plus jeunes.

Bien que la surpêche en eaux internationales ait causé des dommages terribles à la morue du Nord, le Canada n'a pas mieux réussi à assurer une pêche durable à l'intérieur des 200 milles de ses eaux territoriales. Ignorant les avertissements des pêcheurs côtiers et des chercheurs universitaires sur les dommages subis par les stocks de morue, le gouvernement a choisi de continuer de fixer des contingents, plutôt que de diminuer l'effort de pêche, pour l'essentiel afin de prévenir les pertes économiques et le chômage à grande échelle.

Au début des années 1990, après des décennies de pêche intensive constante par des flottilles du Canada et d'ailleurs dans le monde, les stocks de morue du Nord se sont effondrés. En 30 ans seulement, la biomasse féconde de morue du Nord avait chuté de quelque 93 p. 100 passant de 1,6 millions de tonnes en 1962 à entre 72 000 et 110 000 tonnes en 1992. En juillet de cette année-là, le Canada a mis un terme à une industrie internationale vieille de près de 500 ans en imposant un moratoire sur la pêche de la morue du Nord. Bien qu'Ottawa ait depuis autorisé des périodes occasionnelles de pêche à des fins alimentaires durant l'été, en date de 2008, on ne savait toujours pas dans combien de temps – ou même si jamais – les stocks se redresseraient et le moratoire serait annulé.

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