Les industries forestières

L'île de Terre-Neuve contient 15 millions d'acres de forêt, dont plus de neuf millions sont considérés productifs. Ils sont pour la plupart situés dans les régions de l'ouest et du centre de l'île, et représentent quelque 56 p. 100 de son territoire total. Au Labrador, on relève 13 millions d'acres de forêt productive, situés surtout dans les vallées des rivières Churchill, Alexis, Eagle et Kaipokok. La plupart des forêts productives de Terre-Neuve sont constituées d'essences résineuses (conifères), soit de sapins baumiers et d'épinettes noires. Le bouleau est la principale essence de bois franc (feuillus) dans la région.

Avant l'arrivée des Européens, les ressources forestières de Terre-Neuve et du Labrador ont joué un rôle clé dans la culture matérielle des peuples autochtones, qui se servaient de sapin et d'écorce de bouleau pour leurs maisons, leurs entrepôts et leurs contenants. Ils utilisaient aussi du bois pour fabriquer des outils, des armes et des articles ménagers, en plus de se servir des produits de la forêt à des fins alimentaires et médicales.

Dès le début de l'exploration de Terre-Neuve par les Européens, la principale activité économique, la pêche, a dépendu des ressources forestières. Tant les pêcheurs que les marchands qui pratiquaient la pêche migratoire avaient besoin de bois pour construire leurs vigneaux, leurs bateaux et leurs tonneaux. Ils ont aussi abattu du bois le long de côtes pour se chauffer et s'abriter, et pour servir de bois de fardage.

La colonisation et le passage à une pêche familiale au début du 19e siècle ont favorisé l'éclosion d'une industrie forestière à petite échelle, qui allait éventuellement devenir un secteur important de l'économie provinciale.

Développement de la foresterie commerciale

L'utilisation commerciale des forêts a débuté graduellement au milieu du 19e siècle. Des scieries s'établissent au gré de la croissance démographique. Ainsi, en 1857, on comptait 14 scieries concentrées dans la péninsule d'Avalon, la région la plus densément peuplée de l'île. Des scieries sont aussi apparues dans la baie Notre Dame sur la côte nord-est, ainsi que dans la baie Trinity et dans la baie des Îles, sur la côte ouest.

Scierie à Botwood, vers 1900
Scierie à Botwood, vers 1900
Vers le milieu du 19e siècle, des scieries ont commencé à apparaître autour de l'île.

Reproduit avec la permission de la Division des archives et collections spéciales (Coll. 137, 20.03.001), bibliothèque Queen Elizabeth II, Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

À cette époque, il n'existait virtuellement aucune loi ou politique pour réglementer les forêts ou l'utilisation des terres publiques (terres de la Couronne). En 1875, l'administration a bien adopté la Crown Lands and Timber Act (loi sur les terres publiques et le bois d'œuvre), inspirée de la législation canadienne, mais ne l'a jamais appliquée dans les faits. En 1885, la loi a été modifiée afin d'encourager une industrie du sciage systématique à grande échelle, qui allait prendre de l'essor après 1890 avec la construction du chemin de fer.

Toutefois, dans son développement après 1900, l'industrie forestière en est venue à être dominée par la production de pâtes et papiers. C'est en 1897, à Black River, baie Placentia, que l'on a produit pour la première fois à Terre-Neuve de la pâte à papier. À son apogée, cette usine a produit 20 tonnes de pâte par jour, mais elle a fermé ses portes en 1903.

Usines de pâtes et papiers

L'usine de pâtes et papiers de l'Anglo-Newfoundland Development Company (AND), ouverte à Grand Falls en 1909, aura été la deuxième sur l'île. Au départ, cette usine a produit 27 000 tonnes de papier par an sur trois machines pour alimenter le marché britannique. Elle fut plus tard exploitée par la compagnie Abitibi Price, mais ferma ses portes en 2009.

En 1925, la Reid Newfoundland Company et d'autres bailleurs de fonds ouvraient une autre grande usine à Corner Brook, la Newfoundland Power and Paper Company, pour la vendre rapidement à l'International Power and Paper Company. Un temps la plus grande usine papetière au monde, l'entreprise de Corner Brook, prise en main en 1938 par Bowater-Lloyd, est toujours exploitée de nos jours par son plus récent propriétaire, Kruger International.

Usine de pâtes et papiers de Corner Brook, vers 1930
Usine de pâtes et papiers de Corner Brook, vers 1930
Vue de la ville de Corner Brook, et de la papeterie.

Reproduit avec la permission de la Division des archives et collections spéciales (Coll. 137, 16.03.001), bibliothèque Queen Elizabeth II, Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

Exploitée dans le cadre d'ententes très généreuses, l'industrie des pâtes et papiers n'avait que peu de comptes à rendre au gouvernement de Terre-Neuve. Elle détenait la plupart de ses terres en vertu d'ententes de propriété perpétuelle et libre, qui incluaient des droits sur toutes leurs ressources aquatiques, minérales et forestières. Sur les terres à bail, les compagnies versaient une faible rente annuelle. Elles n'avaient pas à payer de droits de coupe sur le bois de pâte. Leur plus importante contribution à l'économie de Terre-Neuve, par conséquent, se limitait aux emplois créés. Dès leur ouverture, les papeteries de Corner Brook et de Grand Falls ont chacune embauché plus d'un millier de travailleurs.

En contraste avec les emplois des secteurs de la pêche et de la foresterie, ceux des papeteries étaient à temps plein et bien rémunérés. Dans ce nouveau contexte, les travailleurs se sont syndiqués : la section 88 de l'International Brotherhood of Paper Makers a été instituée en 1910 à Grand Falls, et une section a également été créée à Corner Brook à l'ouverture de la papeterie, en 1925; d'autres travailleurs de l'industrie des pâtes et papiers se sont joints à des sections de l'International Brotherhood of Pulp, Sulphite and Paper Mill Workers à compter de 1913.

Gestion gouvernementale

Le gouvernement a fait quelques modestes tentatives pour gérer la ressource, d'abord en 1905 en matière de lutte contre les incendies. En 1911, il a créé la Forest Protection Agency, dont la Commission de gouvernement allait élargir le mandat en 1934 pour en faire la division de foresterie du ministère des Ressources naturelles et lui confier la mission de gérer toutes les terres publiques inaliénées. Ceci dit, essentiellement, Terre-Neuve n'a fait aucun aménagement forestier durant la période précédant son union avec le Canada.

Les années 1950 ont été prospères pour l'industrie des pâtes et papiers, le prix et la demande de papier journal ayant atteint des sommets sans précédent; ceci dit, en termes de revenus pour l'économie de Terre-Neuve, l'industrie minière allait la dépasser durant les années 1960. Bien que la production de papier journal soit restée stable depuis les années 1950, les progrès technologiques ont réduit le nombre d'emplois en forêt et dans les usines; dans certains cas, des travailleurs syndiqués ont été contraints d'accepter des réductions de salaire pour conserver les emplois restants.

En 1972, la Labrador Linerboard Company a construit à Stephenville une usine de fabrication de carton ondulé pour tirer parti du bois du Labrador. Cette entreprise n'a jamais prospéré et le gouvernement provincial a dû y investir des sommes considérables pour la garder en vie. Vers la fin des années 1970, l'usine est devenue la propriété de la société Abitibi Price, qui l'a convertie pour la production de papier journal.

Fabrique de carton doublure, Stephenville, s.d.
Fabrique de carton doublure, Stephenville, s.d.
Après l'échec de ses tentatives de produire du carton ondulé, l'usine a été achetée par Abitibi Price quelques années à peine après sa construction et transformée pour la production de papier journal

Artiste inconnu. Reproduit avec la permission de la Division des archives et collections spéciales (Coll. 75, 5.04.076), bibliothèque Queen Elizabeth II, Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

Durant les années 1970, on a aussi observé une légère relance de l'industrie du sciage, ainsi qu'un effort par le gouvernement pour mieux contrôler l'aménagement forestier. Toutefois, conscientes des forts taux de chômage, les administrations successives ont cherché à assurer un équilibre entre la croissance de la productivité et des emplois, d'une part, et les préoccupations de développement durable et de protection de l'environnement, d'autre part. Donc, même s'ils se sont souciés par moments de reboisement et de contrôle de l'environnement, ils ont aussi accordé des concessions aux compagnies forestières pour sauver des emplois dans la province.

Au cours de l'année 2000, quelque 90 p. 100 de la récolte commerciale de bois dans l'île était destinée aux pâtes et papiers, et deux grandes compagnies, Abitibi Consolidated et Kruger International, contrôlaient environ 60 p. 100 des forêts productives. À Terre-Neuve comme ailleurs, le climat économique rendait de plus en plus ardu tout effort pour réglementer l'industrie.

English version