Les bûcherons au début du 20e siècle

Le travail de bûcheron durant la première moitié du 20e siècle, difficile et souvent dangereux, était pourtant l'un des moins bien rémunérés à Terre-Neuve et au Labrador. Du lever du soleil au crépuscule, les bûcherons abattaient des arbres, halaient des billes (billots) et facilitaient le transport du bois jusqu'aux usines. Le soir venu, ils rentraient s'entasser dans des cabanes crasseuses et pleines de courants d'air. Dans bien des cas, ils passaient de cinq à neuf mois dans ces camps, loin de leurs familles. Même si la nourriture était abondante, elle était peu variée et nombre de bûcherons souffraient de carences nutritives.

Bûcherons, vers les années 1920
Bûcherons, vers les années 1920
La plupart des bûcherons passaient de cinq à neuf mois en forêt, travaillant dix heures par jour à abattre les arbres et à transporter le bois jusqu'à l'usine.

Reproduit avec la permission des Archives d'histoire maritime (PF-107.001), Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L. Photographe inconnu.

En outre, en raison de la nature du travail, les accidents n'étaient pas rares. Ce n'est que durant les années 1950 que les tronçonneuses, les camions et les autres équipements mécanisés se sont généralisés dans les forêts de Terre-Neuve et du Labrador. Jusqu'alors, les bûcherons devaient abattre les arbres à la main, avec des haches et des scies à bûches, et haler les lourdes billes hors des bois au moyen de traîneaux attelés de chevaux. Même si le travail en forêt était beaucoup plus exigeant physiquement que la plupart des autres métiers, les bûcherons n'étaient pas payés pour les heures non travaillées pour cause de blessure ou d'épuisement.

Le travail dans un camp de bûcherons

Le travail en forêt était une industrie à forte concentration de main-d'œuvre; les compagnies papetières embauchaient chaque année jusqu'à 9 000 bûcherons. La plupart des activités de foresterie étaient menées dans le centre et l'ouest de Terre-Neuve, des régions peu peuplées qui ne pouvaient satisfaire à la demande de main-d'œuvre. Cette demande était donc comblée par des travailleurs, surtout saisonniers, de villages côtiers de l'île, qui venaient dans des camps abattre des arbres à l'automne et en hiver, puis rentraient chez eux pour pêcher durant l'été.

Ces hommes devaient souvent voyager de longues distances jusqu'à un camp : dans bien des cas, ils s'y rendaient à pied, avec sur le dos leurs vêtements, leur literie et leurs autres avoirs dans des havresacs pesant parfois jusqu'à 25 kilos. Même s'il y avait souvent du travail en forêt, tous n'étaient pas pour autant assurés d'un emploi à leur arrivée. Un contremaître à Lomond, sur la côte ouest de l'île, racontait qu'il lui était souvent arrivé, durant les années 1930, de renvoyer chez eux des travailleurs qui avaient parcouru jusqu'à 200 kilomètres.

Les bûcherons étaient embauchés par des entrepreneurs, eux mêmes employés par les compagnies papetières. Durant la première moitié du 20e siècle, les papeteries de Corner Brook et de Grand Falls auront été les plus importants employeurs de travailleurs forestiers. Chaque saison, ces compagnies payaient une somme fixe à l'entrepreneur pour qu'il récolte sur leurs terres un volume de bois spécifique. Avec cette somme, l'entrepreneur devait payer son propre salaire, exploiter des camps, nourrir les bûcherons et leur fournir de l'hébergement. Souvent, ce que la compagnie versait à l'entrepreneur ne lui permettait pas à la fois d'en retirer un profit et de répondre adéquatement à tous les besoins des travailleurs; bien des entrepreneurs s'arrangeaient donc pour hausser leurs propres revenus en réduisant les dépenses pour la nourriture et le logement des bûcherons.

Pour cette raison, les conditions de travail dans les camps étaient souvent exécrables : les dortoirs crasseux étaient pleins de courants d'air et le toit fuyait souvent, et il n'y avait pas assez de lavabos et de latrines pour des douzaines d'hommes. Dans les dortoirs où s'entassaient de 20 à 100 travailleurs, l'intimité était virtuellement inexistante. Si quelqu'un voulait un matelas sur sa couchette, il devait en louer un à 25 cents par mois de la compagnie; ceci dit, même ces matelas étaient souvent souillés, et nombre de travailleurs préféraient simplement s'en faire un avec des rameaux d'arbres. Pour se tenir au chaud durant les froides nuits d'hiver, certains dormaient aussi deux par couchette.

Le cuisinier et ses aides préparaient amplement de nourriture, mais le menu du camp n'était pas très varié. Ainsi, il y avait souvent des fèves au lard au petit déjeuner et au déjeuner. Le pain, la morue, le bœuf ou le porc salé, la soupe aux pois, le gruau et le thé revenaient aussi souvent sur les tables. À part les pommes, les pommes de terre et les navets, fruits et légumes étaient rares, ainsi que les desserts, même si le cuisinier faisait parfois du gâteau à la mélasse ou de la tarte aux pommes.

Transport du déjeuner des bûcherons, entre 1907 et 1928
Transport du déjeuner des bûcherons, entre 1907 et 1928
Les bûcherons devaient souvent apporter leurs propres repas dans la forêt, mais il arrivait dans certains camps que le repas du midi leur soit livré.
Reproduit avec la permission des Archives d'histoire maritime (PF-310. 03.02.001), Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L. Photographe inconnu.

Certains propriétaires de camps s'écartaient de la norme. Ainsi, le promoteur Harry Crowe, engagé dans l'industrie forestière terre-neuvienne à partir de 1902, était vu favorablement parce qu'il offrait de meilleures conditions de travail et de logement dans les camps sous sa gouverne. Après avoir exploité des camps de bûcherons aux environs de Botwood et de Point Leamington, il a fondé en 1923 une localité forestière modèle à Hampdon, dans la baie White. Crowe y avait prévu des logements pour les bûcherons célibataires et les familles, et fournissait aux habitants des services médicaux, éducatifs et sanitaires complètement inimaginables pour les bûcherons du temps. La façon dont Crowe a traité les bûcherons lui a valu l'admiration de la Fishermen's Protective Union, qui essayait à cette époque de syndiquer ce corps de métier.

Dans la forêt

À Terre-Neuve et au Labrador, les bûcherons abattaient surtout des épinettes et des sapins pour l'industrie du papier journal. Leur métier comportait trois phases étalées sur neuf mois. Après l'abattage en automne et au début de l'hiver, venait le halage de mi-hiver durant lequel on transportait le bois de pulpe jusqu'à un étang ou une rivière, suivi de la drave printanière (le flottage) qui amenait le bois à la papeterie. De ces phases, l'abattage était la plus longue et employait le plus de travailleurs.

Une fois les bûcherons au camp, l'entrepreneur ou le contremaître leur assignait à déboiser une parcelle qui faisait normalement deux kilomètres de long par quelque 100 mètres de large. Les bûcherons qualifiaient ces parcelles de hasard (chances en anglais), car personne ne savait à l'avance si le hasard leur avait réservé une parcelle avec du bois de qualité; ainsi, quelqu'un pouvaient écoper d'une parcelle en terrain marécageux ou à flanc de montagne, où le bois serait difficile à récolter. La qualité de la parcelle avait un impact direct sur les gages du bûcheron, car les compagnies payaient à la corde plutôt qu'à l'heure. Les contremaîtres tendaient à donner les pires parcelles aux bûcherons les moins expérimentés.

La plupart des bûcherons travaillaient 10 heures par jour, six jours par semaine. Tôt chaque matin, ils se rendaient du camp jusqu'à leur parcelle, parfois distante de plus d'une heure. Une fois sur place, ils abattaient autant d'arbres que possible au moyen d'une hache et d'une scie à bûches. Ils ébranchaient ensuite les arbres et les coupaient en billes de quatre pieds. Certains écorçaient aussi leurs billes, parce que les compagnies payaient davantage pour du bois sans écorce. Un bûcheron visait habituellement à récolter autour de 1,25 corde de bois par jour.

Une ou deux fois par mois, un mesureur employé par la compagnie venait recenser le nombre de cordes coupées par chaque bûcheron. Ces fonctionnaires avaient un pouvoir redoutable, car les gages des bûcherons étaient déterminés par leurs calculs. Plusieurs croyaient que les mesureurs estimaient à la baisse le nombre de cordes afin de plaire à la compagnie et de protéger leurs emplois. Tout au long de la première moitié du 20e siècle, les compagnies ont payé divers montants pour le bois de pulpe. En 1926, les bûcherons étaient payés entre 2,30 $ et 2,50 $ la corde; durant la Crise de 1929, ce taux a chuté à entre 1,34 $ et 1,45 $ la corde.

Comme les gages continuaient de diminuer durant les années 1930, nombre de bûcherons, mécontents, ont décidé d'arrêter de travailler pour protester contre leurs conditions. En 1934, la Commission de gouvernement a chargé l'avocat F. Gordon Bradley de mener une enquête dans les camps forestiers. Le rapport de Bradley concluait que les bûcherons étaient sous-payés et surmenés, et recommandait que les compagnies papetières accroissent leur salaire mensuel de 20,25 $ à 50 $. Cependant, de crainte que le rapport ne déplaise aux compagnies et provoque une grève des bûcherons s'il était rendu public, les représentants du gouvernement ont proposé aux compagnies de payer les bûcherons au moins 25 $ par mois, en échange de quoi le rapport resterait confidentiel.

Le halage de mi- hiver (ou tractage)

Au début de décembre, la plupart des bûcherons avaient complété la phase d'abattage et rentraient chez eux pour un bref répit jusqu'en janvier, début de la phase de halage. Pour ce travail, qui requérait la moitié des travailleurs employés pour l'abattage, les contremaîtres ne rappelaient que les bûcherons les plus expérimentés; ils trouvaient aussi des chevaux de halage, qu'ils devaient parfois importer du Canada, plus robustes que les races locales.

Durant le halage, les ouvriers forestiers se voyaient confiée une des quatre tâches suivantes : les chargeurs empilaient le bois sur des traîneaux tirés par des chevaux; les conducteurs d'attelage amenaient les traîneaux jusqu'au bord d'une rivière ou d'un étang, et devaient aussi prendre soin des chevaux; les responsables de l'entretien des chemins débarrassaient ceux-ci des souches, des pierres ou des débris afin de faciliter le passage des traîneaux; et les déchargeurs empilaient les billes sur la rive de la rivière ou de l'étang.

Halage du bois, entre 1907 et 1928
Halage du bois, entre 1907 et 1928
Durant la première moitié du 20e siècle, les bûcherons de Terre-Neuve et du Labrador halaient le bois au moyen de traîneaux à traction chevaline.
Reproduit avec la permission des Archives d'histoire maritime (PF-310. 03.01.001), Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L. Photographe inconnu.

Les conducteurs d'attelages avaient les plus longues journées de travail. Tous les matins à 5 h, ils devaient nourrir les chevaux. Après le petit déjeuner, ils commençaient à haler le bois des lieux de coupe jusqu'au cours d'eau, et ce, jusqu'à 18 h, en faisant une pause pour le repas du midi. Une fois rentrés au camp, il leur fallait encore nourrir et panser leurs chevaux. La plupart des hommes ne finissaient leur journée qu'à 20 h. De plus, même s'ils ne halaient pas de bois les dimanches, ils devaient quand même prendre soin des chevaux sans être payés pour leur peine.

Le halage durait normalement du début de janvier à la mi-mars, lorsque la neige devenait trop fondante pour supporter les lourds traîneaux. Encore une fois, les hommes rentraient chez eux retrouver leurs familles et attendre le début de la drave, au printemps. Pour cette dernière phase, on avait besoin d'encore moins d'hommes que pour le halage, et le contremaître n'invitait que les plus chevronnés de ses ouvriers forestiers.

La drave du printemps (ou flottage)

Dès que les glaces de rivière et d'étang se brisaient, la dernière phase de l'exploitation forestière pouvait débuter. Appelée drave, cette phase avait pour objet de faire flotter les billes sur l'eau jusqu'au site de la papeterie ou de la gare ferroviaire. Avant de faire rouler le bois dans la rivière ou l'étang, les bûcherons devaient dégager le cours d'eau de toute roche ou autre obstacle susceptible d'emprisonner ou de ralentir les billes. Ils construisaient aussi des digues et d'autres ouvrages pour hausser le niveau de l'eau et accélérer son débit.

Drave, vers 1907-1928
Drave, vers 1907-1928
La drave avait pour objet de faire flotter les billes sur l'eau jusqu'au site de la papeterie ou de la gare ferroviaire.
Reproduit avec la permission des Archives d'histoire maritime (PF-310. 03.02.004), Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L. Photographe inconnu.

Comme c'était le cas pour le halage, les draveurs avaient certains rôles spécifiques. Les rouleurs poussaient à l'eau les billes accumulées sur les berges; les draveurs se servaient de gaffes (grandes perches terminées par un crochet de fer) pour guider les billes sur la rivière jusqu'à leur destination finale; et les racoleurs récupéraient toute bille écartée du lot et la ramenaient dans la rivière.

La drave était un travail épuisant. Les hommes travaillaient 13 heures par jour, la plupart du temps trempés jusqu'aux os. Une fois la drave terminée, ils rentraient passer l'été chez eux dans l'attente de la phase de l'abattage, à l'automne suivant. Seuls les hommes qui prenaient part aux trois phases de l'exploitation étaient considérés bûcherons à temps plein. Même s'ils étaient les mieux rémunérés, ils étaient contraints de passer jusqu'à neuf mois par an loin de leurs foyers et de leurs familles.

English version

Vidéo: A Logger's Life Before Confederation (en anglais seulement)