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Société, économie et culture
Les Européens qui ont suivi les traces de Cabot à Terre-Neuve après 1497
n'étaient attirés ni par les fourrures, ni par l'or, ni par le territoire, contrairement
à ce qui se faisait ailleurs dans les Amériques... Ce qui les intéressait,
c'était la morue.
Séchage de la morue, vers 1890.
Il pourrait s'agir de l'établissement
Crosbie, à St. John's. Durant l'essentiel de son histoire, St. John's a été un
centre névralgique de débarquement et d'exportation de la morue pour Terre-Neuve et le Labrador.
Gracieuseté des Provincial Archives of Newfoundland and Labrador (PANL B4-39), St. John's, Terre-Neuve.
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Ainsi s'est formée la structure économique de la terre neuve et de ses eaux territoriales,
telle qu'elle existe encore aujourd'hui. Au départ, il n'était pas dans leurs intentions
de créer ou de maintenir une société à Terre-Neuve, la pêche n'étant
qu'une activité transatlantique saisonnière. Au XVIIe siècle, les autorités
ont bien entériné quelques tentatives de colonisation dans l'espoir de susciter une économie
mixte, mais la pêche saisonnière est restée l'activité essentielle. Même
si l'établissement permanent de colons n'était pas encouragé, la population de l'île a
lentement augmenté au cours des XVIIe et XVIIIe siècles.
À la fin du XVIIIe siècle, la pêche migratoire a connu un déclin rapide
en faveur de la pêche résidante. Les trente ou quarante premières années
du XIXe siècle ont été marquées par une rapide croissance démographique
à Terre-Neuve. La grande majorité des immigrants étaient ces mêmes marins
du sud-ouest de l'Angleterre et du sud-est de l'Irlande qui avaient servi sur la flotte de pêche
migratoire britannique. Après 1840, l'influx d'immigrants s'est tari. Par la suite, les grandes
vagues d'immigration européenne vers les États-Unis et le Canada allaient presque
complètement éviter Terre-Neuve. De fait, vers la fin du siècle, Terre-Neuve
elle-même a modestement contribué à cette vague, la pêche traditionnelle
ayant atteint sur l'île un point où elle ne pouvait plus absorber de nouvelles générations
de travailleurs.
Bien sûr, les immigrants apportaient avec eux leurs connaissances, leurs idées, leurs
croyances, leurs relations sociales, leurs loyautés, leurs préjugés et leurs animosités,
mais la société qu'ils ont fondée dans le Nouveau Monde s'est révélée
différente de celles qu'ils avaient quittées, et différente aussi de celles qui
se sont constituées sur le continent américain. À titre de société
exportatrice de morue, Terre-Neuve a maintenu des contacts avec nombre d'autres villes du littoral de
l'Atlantique, tandis que sa position géographique et son régime politique particulier l'ont
tenue quelque peu à l'écart de ses voisins du Canada et des États-Unis. La population
de l'île elle-même s'est pour l'essentiel dispersée dans des petits villages accrochés
tout autour de sa côte accidentée, éloignée des grands centres et isolée par
l'hiver et les intempéries. Ces conditions ont imprégné la culture des immigrants et
favorisé l'émergence de nouvelles façons de voir et d'agir. C'est là que trouvent leur
origine les coutumes, croyances, chansons et dialectes de Terre-Neuve et du Labrador, tout aussi nombreux que
distincts les uns des autres. En même temps, une histoire commune et les contraintes d'une économie
axée sur le commerce de la morue expliquent les similarités des structures et des pratiques
sociales qu'on observe dans la Province.
La colonie en pleine croissance s'est donné un gouvernement représentatif en 1832,
et a commencé à gouverner ses affaires internes en 1855. Conscientes du caractère provisoire
de l'industrie de la pêche, les diverses administrations ont essayé de diversifier l'économie;
ces efforts, poursuivis de toutes sortes de façons jusqu'à nos jours, n'ont jamais réussi
à supplanter la pêche de la morue, qui est demeurée la seule ressource de centaines de
villages côtiers.
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Sortie des membres de la Sons of England Benefit Society (S.O.E.), juillet 1898.
Malgré la pauvreté qui caractérisait la vie quotidienne de nombreuses familles
de pêcheurs, l'industrie de la pêche avait aussi ses magnats. Les sorties de sociétés
de bienfaisance étaient des éléments importants de la vie sociale du XIXe siècle pour
les classes affluentes.
Gracieuseté des Provincial Archives of
Newfoundland and Labrador (PANL VA19-112), St. John's, Terre-Neuve.
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La Première Guerre mondiale a eu un effet puissant et durable sur la société terre-neuvienne.
Sur une population d'un quart de million, 5 482 soldats sont partis pour le front. De ceux-ci, près de
1 500 allaient trouver la mort et 2 300 autres être blessés. Le 1er juillet 1916, à
Beaumont-Hamel, 753 hommes du régiment de Terre-Neuve se sont lancés à l'assaut
des positions ennemies; au matin suivant, il n'en restait que 68 pour répondre à l'appel.
Même aujourd'hui, alors que le reste du Canada célèbre la Confédération
le 1er juillet, nombre de Terre-Neuviens prennent part à des cérémonies solennelles de
commémoration. À d'autres égards, les deux premières décennies du
XXe siècle ont tout de même été des années fastes : l'industrie de
la pêche était florissante, le niveau de vie était en pleine croissance et le Gouvernement
de Terre-Neuve était traité par la Grande-Bretagne sur le même pied que les plus
grands dominions de l'Empire britannique, comme le Canada.
Cette prospérité n'a pas duré. Quand la Crise internationale de 1929 a éclaté,
l'économie était déjà en très sérieuse difficulté.
Les années de dépression allaient semer la misère partout dans le territoire. En
1934, le Gouvernement responsable était suspendu, et l'assemblée élue était
remplacée par une Commission gouvernementale désignée par Londres.
En 1940, alors que les États-Unis préparaient leur entrée dans la Deuxième
Guerre mondiale, le gouvernement britannique signait avec les Américains un accord leur donnant
le contrôle sur trois régions de l'île pour y bâtir des bases militaires. À
partir de 1941, la présence de milliers de soldats américains aura des répercussions
économiques, sociales et culturelles majeures. Bien des régions vont retrouver une certaine
prospérité, et de nombreuses Terre-Neuviennes vont épouser des Américains.
La guerre terminée, en 1949, la population de Terre-Neuve a choisi par une faible majorité
de se joindre au Canada, un pays dont l'histoire, l'économie, la culture et les institutions politiques
lui étaient largement étrangères. Terre-Neuve s'est alors engagée sur la
voie d'une série de changements et d'ajustements, dont certains sont toujours en cours.
Au début des années 1970, une nouvelle génération née après
la Confédération s'est appliquée à revitaliser la culture orale de Terre-Neuve,
en particulier par les arts dramatiques, réévaluant l'histoire de l'île et remettant
en question son rôle dans la Confédération. Cette réévaluation se devait
d'être faite, et elle se poursuit... Terre-Neuve est aujourd'hui le résultat d'une suite
complexe et unique d'événements centrés, durant la plus grande partie de son histoire,
sur l'industrie de la pêche. Même si celle-ci a perdu sa place de principal moteur de l'économie,
elle continue de rester le soutien dominant, sinon le seul, pour nombre de localités côtières.
L'effondrement de la pêche de la morue en 1992 a provoqué une grave crise dans un grand
nombre de ces localités. La survie de Terre-Neuve est en jeu.
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Maison abandonnée, British Harbour, baie de la Trinité.
Reproduit avec la gracieuse permission de Brian C. Bursey. Tiré de son livre Discovering
Newfoundland, Harry Cuff Publications, St. John's ©1993, p. 65.
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