p. 3774
C

No. 1435.

EXTRACTS FROM “ REMARQUES SUR LA CARTE DE L'AMERIQUE SEPTENTRIONALE,”1



Les Traités de Géographie ne nous donnent pas une connoissance bien juste & suffisamment détaillée de l'Amerique Septentrionale. Les Cartes qui ont été publiées pour cette Partie du Monde, à la fin du siecle dernier & au commencement de celui-ci, ne sont pas plus exactes, & si on les compare entre elles, on sera frappé des differences considérables qui s'y trouvent, tant sur l'étendue que sur la situation des mêmes Parties ; mais on peut execuser leurs Auteurs sur le peu de connoissances qu'on en avoit alors, & qui ne commencent à se developper que depuis une dixaine d'années : & quoique nous soions encore loin de la précision nécessaire, à laquelle il y a tout lieu d'esperer que nous parviendrons clans quelques années ; en attendant ces connoissances, j'ai cru qu'il étoit utile de fixer celles que nous avons aujourd'hui, & d'en faire connoître le degré de certitude.
Parmi les Cartes les plus recentes, & qu'on doit avec justice regarder comme les meilleures celle qui a été faite en 1746, par M. Danville, Géographe du Roi & de l'Académie des Inscriptions, doit tenir le premier rang : ensuite viennent deux Cartes Angloises, publiées a Londres ; la premiere en 1753 par M. Green, en trop petit point à la vérité pour y trouver les détails nécessaires que l'on y a même trop négligés ; mais elle est accompagnée d'un Mémoire rempli de Remarques utiles à la perfection de la Géographie ; la seconde a pour titre, Carte des Possessions des Francois & des Anglois dans l'Amérique Septentrionale, par M. Mitchell en 1755. Elle est en huit feuilles, & contient les mêmes Parties que la nouvelle Carte dont il s'agit. On pent joindre a ces Cartes celle que M. Robert a pubilée en 1753. Je crois qu'il est inutile de rappeller ici ce que j'ai donné en 1744 sur l'Amérique ; & surtout ces trois Cartes du Canada & de la Louisiane, qui, si je l'ose dire, ont servi de base a ceux qui ont travaillé depuis, comme il est aisé de s'en convaincre à la premiere inspection, malgré les changements & les améliorations qu'ils peuvent y avoir faits, & dont je crois être en droit de profiter.
Qu'on ne croie pas quo j'aie envie d'attaquer ni les Auteurs, ni leurs Ouvrages ; je connois le mérite des uns & des autres, & je leur rends la

1By M. Bellin, Ingénieur do la Marine & du Dépôt des Cartes, Plans Journaux, Censeur Royal, de l'Académie de Marine, & de la Société Royale de Londres. (Paris : 1755, pp. 4-6, 20-27.)

p. 3775

justice qui leur est dûe : si je suis forcé d'emploier la critique, je ne m'en servirai que comme d'un flambeau pour m'éclairer, & me conduire dans une carriere obscure où il est si facile de s'égarer ; que si malgré cet aveu, quelques Auteurs, soit François, soit Anglois, s'en trouvoient offensés, ce mot sera toute ma réponse :
Caedimus, inque vicem prebemus crura sagittis.*
Un écueil qu'il faut éviter avec soin, & contrele quel beaucoup d'Auteurs ne sont pas assez en garde, c'est cette prévention particuliere, soit pour sa Nation, soit pour quelques idées séduisantes, auxquelles on sacrifie toute autre connoissance, & que l'on défend souvent avec aigreur.
La Géographie n'est qu'une, & par conséquent vraie : c'est la dégrader, que de s'en servir pour appuyer de fausses conjectures, ou d'injustes prétentions ; c'est cependant ce qu'on a vu dans plusieurs Cartes de l'Amerique Septentrionale, & surtout dans celles que les Géographes Anglois ont publiees recemment ; mais il est certain que l'amour de la Patrie n'est pas plus une excuse pour le Géographe, que sa façon de representer les choses ne sait loi pour les Nations voisines.
En effet, qu'un Géographe, Anglois ou François, change les noms recus anciennement pour chaque Pays, qu'il les porte aux Contrees voisines, qu'il en resserre ou étende les limites, suivant certaines circonstances ; qu'il ajuste sa Carté à des idées particulieres qu'il a adoptées, on n'en peut assurément rien conclure, & de pareils Ouvrages ne sont pas des titres qu'on opposer sérieusement en cas de contestation. Mais le Geographe qui cherche le vrai, remonte aux premieres découvertes, & suit leurs progrès ; il connoît les premiers noms, & les changemens que le tems & les circonstances leur ont sait essuyer ; il distingue les premiers établissemens, de ceux qui les ont suivis, & ne marque de limites que celles qui sont constatées par des Traités.
Voilà les regles que je me suis imposées, c'est au Public à juger si'je ne m'en suis pas écarté.
Après ces réflexions préliminaires, qui m'ont paru essentielles dans les circonstances présentes, je vais entrer dans la discussion géographique des principales Parties de l'Amerique Septentrionale, refermées entre le 28 & le 72e dégré de Latitude, & pour le faire avec quelqu'ordre, je diviserai cette grande étendue de Pays en six Parties principales, en commençant par le Nord, & suivant vers le Sud, ordre assez naturel en Géographie, ce qui forme autant d'articles différens.

1°. La Baie de Hudson, & les Pays voisins.

2°. La nouvelle France, ou le Canada.

3°. Les Cotes Orientales de l'Amerique, depuis l'Acadie jusqu'à la Floride, contenant les Pays possédés par les Anglois, entre les Montagnes des Apalaches & l'Ocean.

*Perse, Satyre 4.


p. 3776

ARTICLE II.

LA NOUVELLE FRANCE, OU LE CANADA.

Le Canada est un grand Pays découvert1 & possedé depuis plus de deux siecles par les François. On lui donne également le nom de Nouvelle France.
Pour donner une juste idée de son état, tel qu'il étoit possedé par les François au commencement de ce siecle, il faut le diviser en Partie Orientale & Partie Occidentale.
La Partie Orientale comprend I'Isle de Terre neuve2 les Terres de Labrador ou NouveIle Bretagne, le Golfe S. Laurent, le Fleuve de ce nom dans toute l'étendue de son cours, depuis son embouchure jusqu'au Lac Ontario, la Gaspesie, le Pays des Etchemins, & l'Acadie.3
La Partie Occidentale contient ces grands Lacs connus aujourd'hui sous les noms de Lac Ontario, Lac Erié, Lac Huron, Lac Superieur & Lac Michigan, avec les Pays qui en sont au Nord & au Sud, jusqu'aux Montagnes des Apalaches, les cours des Rivieres d'Ohio, d'Ouabache & des Ilinois, jusqu'au Fleuve Mississipy ; ensin les Terres qui sont à l'Ouest, comme le Lac des Bois, celui de Gouynipique, le Lac Bourbon, celui des Prairies &c, avec les Postes que nous y avons établis.
Au Nord de l'Isle de Terre neuve, on trouve le Détroit de Belle-Isle, qui fait une des entrées du Golfe S. Laurent ; ce Détroit a au moins 40 lieues

1 La decouverte du Canada & de ses diverses Parties, ne peut leur être contestée, étant établie sur des titres auxquels on ne peut rien opposer, au lieu que les nouvelles prétentions des Anglois sur ces Pays, n'ont aucun sondement ; c'est en vain qu'ils cherchent à s'appuyer sur le Voyage que Jean Cabot, Venitien, entreprit en 1497 a'ses dépens, & mit Pavilion d'Angleterre, pour chercher un passage à la Chine & au Japon par le Nord-Ouest. Ce Navigateur vit en passant les Côtes Orientales de l'Isle de Terre neuve, & quelques Parties du Continent voisin, mais il ne débarqua en aucun endroit de l'Isle ni du Continent, & les Anglois ne peuvent rien montrer qui puisse le prouver ; au lieu que toute l'Europe sait que des l'annee 1504, & même de tems immémorial, des Pêcheurs Basques, Normands & Bretons, faisoient la pêche de la Morue sur le grand Banc & le long des Côtes do Terre neuve, & qu'ils avoient un Etablissement pour le pêche au Cap de Rase; on sait encore qu'en 1506 un Habitant de Honfleur, nommé Jean Denis, avoit tracé une Carte du Golfe, qui porte aujourd'hui le nom de Saint Laurent; enfin en 1508 un Pilote Dieppois, nommé Thomas Aubert, amena en France des Sauvages du Canada. Depuis ce tems jusqu'en 1534, les François firent différens Voyages aux Côtes de Terre neuve & dans le Golfe, traitant avec les Sauvages. Mais en 1534, Jacques Cartier fut prendre possession de ces Pays pour le Roi de France. Alors les Anglois n'avoient pas encore mis le pied dans cette Partie de l'Amérique, à-peine en avoient-ils in connoissance, & ce ne fut qu'en 1583 que le Chevalier Humfrey Gilbert fit la vaine cérémonie de prendre possession, au nom de la Refine Elizabeth d'Angleterre, des Côtes orientales de l'Isle de Terre-neuve seulement, sans y faire aucun Etablissement. On sait encore qu'en mil cinq cent vingtcinq Jean Verazani, charge par Francois Premier du continuer les découvertes de l'Amerique, commencees par les Francois, en parcourut les Cotes depuis le 34e degré de latitude jusqu'au 50e degré ; on en trouve la preuve dans les Lettres que ce Navigateur écrivit au Roi à son retour.
2 Elle a été cédée aux Anglois par le Traité d'Utrecht en 1713, avec réserve.
3 Cédée aussi aux Anglois par le même Traité.


p. 3777

de long sur 10 à 12 de large. Au Nord du Détroit de Belle-Isle sont les Côtes de Labrador, grand & vaste Pays, que les François avoient nommé anciennement nouvelle Bretagne ; mais le nom de Labrador (qui veut dire Terre du Laboureur), qu'on prétend lui avoir été donné par les Espagnols, a prévalu. Les François ont seuls droit sur ces Pays, puisqu'ils l'ont découvert en même tems que le Golfe Saint Laurent dont il fait partie, & que dés les premiers terms ils ont commercé & qu'ils y commercent encore seuls avec les Naturels du pays. A la Côte Orientale de ce Pays, on trouve la grande Baie des Esquimaux, situee par les 55 dégrés 30 minutes de Latitude, concédée aux Habitans de Quebec par le Gouverneur du Canada ; cette Baie est très grande & très profonde, semée de beaucoup d'Isles à son entrée, & s'enfonçant dans les Terres plus de 40 lieues. Le sieur Joliet, qui fut envoye en 1694 par M. de Frontenac, Gouverneur du Canada, pour visitor la Côte de Labrador, la nomma Baie S. Louis ; il y trouva parmi les Sauvages qui vinrent faire la traite avec lui, des vestiges fort anciens de commerce fait avec des Vaisseaux François, & nous avons continue depuis de fréquenter cette Baie & d'y faire le commerce. Les Peuples qui habitent cette Contrée sont connus sous le nom genéral des Esquimaux, ils sont errans & vagabonds & très sauvages ; le commerce qu'on fait avec eux consiste en peaux de Loups marins & quelques Pelleteries.
Le Cap Charles fait la Pointe la plus Orientale de Labrador, & forme l'entrée du Golfe de Saint Laurent du côté du Nord ; il est situé par les 52e degrés 4 minutes de Latitude, & par les 55 dégrés 40 minutes de Longitude. Depuis ce Cap en allant a l'Ouest-Sud-Ouest, jusqu'à la Riviere Saint Augustin (autrement Pegouatchiou) il y a près de 80 lieues. La Côte entre deux est arrosée de beaucoup de Rivieres, dont quelques-unes sont considérables & tombent dans des Baies, à l'entrée desquelles il y a quantité d'Isles. Les principales sont la Baie des Chateaux, la Baie Rouge, le Grand & le Petit Saint Modeste, la Baie de Forteau, la Baie Phelippeau & autres où nous avons des Habitations & de petits Forts, entr'autres le Fort de Pont-Chartrain.

GOLFE SAINT LAURENT, & FLEUVE SAINT LAURENT.

Ce Golfe, qui a pris son nom du Grand Fleuve S. Laurent qui s'y décharge, a pour bornes du côte de l'Est la Côte Occidentale de l'Isle de Terreneuve, du côte de l'Ouest & du Midi les Côtes de la Nouvelle France, & au Nord la Côte de Labrador qui est aussi de la Nouvelle France.

[1927lab]


Partnered Projects Government and Politics - Table of Contents Site Map Search Heritage Web Site Home