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C


No. 1215.

FATHER LACASSE TO FATHER TETU
REPORTING ON THE NASKAPI MISSION.

ANNALES DE LA PROPAGATION DE LA FOI POUR LA PROVINCE DE QUEBEC,   JUIN 1878.
St. Sauveur, 1er Avril 1878.
Révérend M.H. Têtu, Ptre.,
    Aumônier de l'Archevêché de Québec,
Monsieur L'Aumônier,
Comme nos missions ne vivent que par les secours de la Propagation de la Foi, il est bien juste que je fasse connaître aux lecteurs de vos Annales que Dieu s'est plu à bénir leur générosité. Excusez le retard apporté à l'envoi de ces quelques notes promises depuis longtemps. Mais l'homme propose et Dieu dispose: j'avais tenu un journal des dix-huit longs mois passés au milieu des tribus infidèles; un naufrage est venu l'engloutir. La mer rend ses victimes, dit-on ; oui, mais les manuscrits exceptés. Sans autre préambule, je commence de suite, car je vois que le temps ne me permettra même pas de finir ce rapport.
Les Sauvages que les Révérends Pères Oblats de Bethsiamites ont à visiter, habitent un littoral de plus de neuf cents lieues, si on y comprend le pays des Esquimaux qui ont aussi été les objets de leur zèle et au milieu desquels ils ont l'espoir d'établir une résidence. Les Montagnais habitent le littoral du golfe depuis Bethsiamites, distant de soixante-et-dix lieues de Québec, jusqu'au Détroit de Belle-Isle. Ils sont disséminés par petites bourgades, vivent dans l'été à l'embouchure de certaines petites rivières qu'ils remontent pendant l'automne. Ils hivernent dans les bois, y font la chasse et reviennent au printemps vendre leurs pelleteries et se munir de provisions. Pendant leur séjour à la mer, ils font leur mission là où le prêtre va les attendre et se hâtent de retourner dans leurs bois. Comme ces Sauvages sont catholiques depuis longtemps et qu'ils n'ont rien qui les distinguent de la classe des Sauvages connus de vos lecteurs, je me hâte de vous introduire au milieu de mes chers Naskapis, autre tribu qui vit dans l'intérieur des terres. Quelques uns d'entre eux qui vivaient à la hauteur des terres des Sept-Iles et de Mingan, viennent maintenant faire leur mission à ces postes respectifs. Mais il y a des Naskapis qui vivent autour des grands lacs et le long des rivières qui donnent leurs eaux au détroit d'Hudson. Ce sont ces Naskapis que je viens vous présenter aujourd'hui. Comme ils ne peuvent ni ne veulent

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venir ici, il vous reste, M. l'Aumônier, l'obligation de faire route avec moi. Dites adieu à Québec que vous courez grand risque de ne plus revoir, et à bord d'une goëlette, faites route pour St. Augustin, poste distant de trois cents lieues. Vous êtes à bord du capitaine Narcisse Blais de Berthier. Ne craignez rien. Le chapelet et la prière commune de chaque jour sont votre sauvegarde. Le capitaine, que tous les missionnaires de la côte connaissent, sera plein d'égards pour vous; il vous donnera même son lit, en dépit de vos récriminations, et permettra à ses braves matelots de rire à gorge déployée quand, sous l'influence du mal de mer, vous irez jeter à l'ocean impitoyable, l'écume de votre courroux. Pauvre mal de mer ! Qu'il est acharné à tourmenter ses victimes! Après cinq ans de courses continuelles, il n'est pas encore satisfait de moi et il crie toujours: encore, encore! Et moi, penché sur le bastingage, de lui répondre: en voici!
Mais hâtons nous de passer à un sujet plus gai, car rien qu'au souvenir de la mer, mes yeux s'embrouillent, je ne distingue plus les lignes de mon papier, et mon coeur me supplie d'attendre au moins la débâcle, avant de prendre passage à bord d'un bateau. Nous sommes donc à St. Augustin: nous allons faire la mission aux pauvres Montagnais de cet endroit, et, de là, en compagnie de deux guides, traverser une langue de terre de 80 lieues pour tomber dans le fond de la Baie des Esquimaux, qui mêle ses eaux à celles de l'Atlantique. Les Rev. Pères Arnaud et Babel ont souvent visité cette mission. Voyez ces pauvres Naskapis accourir en foule au rivage. Si les haillons qui les couvrent vous invitent peu à les approcher, que leur timide sourire et les poignées de main qu'ils vous donnent vous déterminent à les presser sur votre coeur; n'en passez pas un seul, car ils sont jaloux de cette marque d'amitié de la Robe noire, et ils regardent, comme une recompense de leur bonne conduite, la faveur de presser la main du prêtre du Grand Manito. Vous avez devant vous de bons enfants, bien disposés à la piété, mais encore ignorants et superstitieux. Ils ont abandonné, sauf une exception ou deux, la jonglerie, qui rendait leur âme coupable de péchés mortels, mais ils ont encore une foule de craintes, de remarques, d'observances qui font comprendre aux missionnaires pourquoi il y a encore des superstitions en Canada, après tant de siècles de civilisation.
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Mais le coeur serré, il faut se séparer de ces chers néophytes, et vous aventurer encore plus de 300 lieues plus loin. Il y a des Sauvages à l'intérieur des terres; ils ont une âme et personne ne pense à eux. Il faut aller les voir, se rendre chez eux jusqu'au Détroit d'Hudson.
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Les premiers jour, vous mangez les quelques livres de farine que vous aviez apportées; puis viennent les portages et comme le canot et le bagage posent, il faut renoncer à apporter des provisions pour le voyage. Mes deux guides me disent qu'on en trouvera, et qu'ils préfèrent être deux jours sans manger que d'apporter un biscuit de trop. La rivière que vous montez est la rivière Naskapise; comme elle est trop rapide pour pouvoir la suivre

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jusqu'au bout, vous la laissez pour suivre une chaine de lacs qui vous conduiront jusqu'à la hauteur des terres. Avant d'y parvenir, vous aurez 57 portages à faire le collier au front et la charge sur le dos. Cinq de ces portages vous prennent plus de 4 heures de marche. Permettez-moi de vous mettre en connaissance avec le portage que les Sauvages appellent "Bossu"; son souvenir m'est si vivace surtout dans les jambes que je ne puis résister au plaisir de vous en parler. Il y a huit jours que nous avons lassé la mer, et, chaque jour, nous nous élevons toujours de quelques centaines de pieds. Nous arrivons aux montagnes du Loup-marin dont la cîme est toujours couverte de neige. Une barrière de roches vient intercepter la rivière qui, ne pouvant arrêter son cours, devient furieuse en cet endroit. L'entendez-vous se heurter contre ces imposantes murailles de pierre, s'y faire un jour et venir tomber d'une hauteur d'une cinquantaine de pieds, en une immense nappe blanche, dans le bassin où se trouve votre petit canot tremblant? Il ne peut se frayer un passage â travers l'imposant rideau blanc que vous contemplez et qui apporte à votre oeil étonné toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Détournez le regard; voyez à gauche cette montagne dont la paisible majesté contraste avec la turbulente grandeur de la rivière qui est à sa base. Le sommet est loin, la pente est raide et les lits inegaux des rochers, rendus glissants par la pluie qui appesantit votre bagage, vous promettant plus d'un baiser fraternel, sans que ces rigides messieurs veulent se charger de faire la moitié du chemin. Cette condition vous donne des doutes sur la sincérité de leur amitié et l'expérience vous montrera que leurs caresses ne sont pas douces. Prenez un bon diner aux poissons frais; qu'importe le sel, quand l'appétit y est? Il faut des forces pour gravir le portage Bossu. Le guide qui porte le canot, a jugé prudent d'ôter ses souliers. Les doigts des pieds sont libres et adherent mieux aux crevasses des rochers. Pour moi, je résolus de garder ma chaussure quoique le sauvage m'avertit de mon imprudence. “Apres tout, Père, il vaut mieux se déchirer les pieds que de se casser la tête.”
On commence l'ascension; les genoux, les mains, les dents qui saisissent les branches, la crosse du fusil, voire même les pieds, tout est utilisé. Plus vous montez, plus vous admirez la perpendicularité de la côte. Vous faites halte; et puis vous reprenez courage. Vous montez, vous descendez, vous remontez, vous redescendez. Vous donnez un nouveau coup, coup fatal! La bande du collier casse; chapelle, chapelets, fusil, hache, chaudière, tout part. Le missionnaire veut tout retenir par un mouvement instinctif et trop prompt pour lui être imputable; son bras le sert mal; il perd l'équilibre, et en vertu de la loi de gravitation, il parcourt promptement et en sautillant... de roche en roche, un chemin qu'il croyait plus long. Inutile, M. l'aumônier, de dire à vos intelligents lecteurs, que ce n'est plus en montant qu'il va. Un sapin se trouve sur son passage: chapelle, fusil et missionnaire y trouvent refuge, à la grande surprise de ce dernier qui ne sait comment et pourquoi il est là. Il tient d'une main son chapeau, et de l'autre une partie d'une des jambes de son pantalon qui se plaint par de grands déchirements de la violence qu'on lui a faite. Et puis pas un brin de mal. N'est ce pas que

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ceci donne confiance au missionnaire? Marie Immaculée garde bien ceux qu'elle garde, se dit-il, quand arrivé au sommet de la montagne, il peut adresser ses remerciements à sa bonne, si bonne Mère.
Pour vous reposer, vous jouissez d'un des plus beaux coups d'oeil du monde: d'un côté, la mer et ses banquises, la mer avec ses baies, ses îles ses rochers et ses récifs, la mer dont l'orgueil des flots vient se briser sur un petit grain de sable qui se rit de la pesanteur et du bruit de ses vagues. De l'autre côté, des pics, des vallées, des lacs, des rivières, des chaînes de montagnes dont les capricieuses formes vous étonnent encore plus que leur imposante grandeur.
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Mais continuons notre voyage et hâtons-nous d'arriver à l'endroit que les Sauvages appellent la grande traverse. Tous les Naskapis sont là qui pêchent le poisson et attendent le caribou. Ils aperçoivent votre canot, et pendant qu'ils accourent au rivage en s'écriant “des étrangers, des étrangers,” étudiez leur physionomie. Le Naskapis est un grand homme habillé de peaux de caribou. Il paraît robuste et ses longues jambes vous disent que le caribou est mal à l'aise lorsqu'il est à sa poursuite. Les traits de son visage annoncent de la douceur et beaucoup d'ouverture. Son teint est couleur de cuivre, recouvert d'un enduit de graisse de caribou qui, en vertu de la prescription, réclame des droits imprescriptibles de séjour sur cette peau qui ignore encore l'existence du savon. Ses beaux cheveux noirs pendent sur ses épaules. On n'y voit pas de frisures, mais en revanche, ces cheveux sont ornés de petites perles blanches, qui au besoin, se rougissent couleur sang.
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ZACH. LACASSE, O.M.I., Ptre.

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