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à ce monsieur s'il avait reçu des ordres relativement à ma mission dans l'intérieur des terres, s'il avait un canot et les autres choses nécessaires pour un tel voyage. “M. Smith, me dit-il, est encore en Angleterre; je n'ai reçu aucun ordre concernant votre mission, et beaucoup d'effets nécessaires pour un tel voyage me manquent. J'attends moi-même avec impatience l'arrivée de la goëlette, car elle doit m'apporter des choses dont j'ai un besoin pressant. Si vous n'avez pas reçu d'ordres, dis-je à mon tour, ils ne tarderont à venir, et comme vous n'avez pas de canot, vous ferez bien de vous procurer de l'écorce à bord de la goëlette du capitaine Turgeon; il en est amplement pourvu pour faire la traite aux sauvages.”
Pendant ce temps, nos sauvages de Mingan commençant à arriver au poste, je dus me disposer, ainsi que mon compagnon, à leur donner les exercices de la Mission . . . . J'avais cent trente-six enfants bien ignorants auxquels il me fallait apprendre la lettre du catechisme. . . .
Quand tous ces travaux furent terminés, je songeai à partir pour mon excursion dans l'intérieur des terterres; mais plusieurs obstacles me retinrent d'abord. J'allais partir enfin, j'avais trouvé deux hommes, deux sauvages de la baie des Esquimaux, Jean Maskouaro et Jean-Marie, quand le commis du fort reçut une lettre de M. Smith, qui lui disait que, dans dix jours, il serait à Mingan avec le steamer de la compagnie, et que si je n'étais pas encore parti, je ferais mieux de l'attendre pour me rendre avec lui à la baie. Ce plan me souriait beaucoup, parce qu'il assurait le succès de mon excursion. Six ou sept jours auraient suffi au steamer pour me transporter à la baie des Esquimaux avec mon canot et mes hommes; de là, je serais monté par la rivière Pétastekoupaw jusqu'au poste de Winnaukoupa, et de là j'aurais gagné Mingan sans être inquiet de mes hommes, qui auraient ramé avec courage pour rejoindre au plus vite leurs familles. J'attendis vainement ce steamer jusqu'au 17 juillet: ne le voyant pas arriver, et n'en recevant aucune nouvelle, je dis à M. Mackenzie de me préparer mes effets de voyage, de façon que je fusse en état de partir le lendemain par la rivière St. Jean. “Mes sauvages, lui dis-je, commencent à s'ennuyer, et s'ils me laissent, il sera absolument inutile de me rendre à la baie, où, probablement, je ne trouverais personne pour me conduire dans l'intérieur des terres.”
La Compagnie n'avait rien envoyé pour mon voyage, et le poste de Mingan ne pouvait me fournir que des provisions grossières, telles qu'il les auraient données à un sauvage. Que dois-je faire, me dis-je, dois-je remonter à Québec ou entreprendre un voyage dans de telles conditions? M. Smith n'agit pas en gentilhomme à mon egard, et c'est la première fois que la Compagnie traite ainsi un Missionnaire. Mais, si je n'entreprends point ce voyage, je ne pense pas qu'on fasse une nouvelle tentative; je l'entreprendrai donc. Je sais qu'il est tard, bien tard pour rencontrer les sauvages, mais ne ferais-je que paraître chez eux, mon voyage aura un bon resultat, car, une autre année, je les trouverai réuni en grand nombre. Le 18, au soir, je quittai Mingan, et le lendemain matin j'entrai dans la rivière St. Jean. Là, je rencontrai vingt-cinq familles qui se disposaient à suivre la même route. . . . Je fis, pendant la matinée, tracer par un sauvage une carte de chemin à suivre jusqu'au poste de Winnaukoupaw ou nouveau Mingan. . . . .

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Le portage Atsouk pakatagan (portage du loupmarin: ces amphibies ne montent pas plus haut) m'attendait, et j'avais hâte de faire sa connaissance. . . . .
Mon voyage, dans la rivière Saint-Jean, s'effectua sans autre incident; et le 22, nous la laissions à soixante-trois milles de son embouchure, pour fixer notre tente à l'entrée du portage Ratishk pakatagan (portage fréquenté). Nous entrons alors dans une chaine de lacs et de portages que nous avions à franchir avant de pouvoir entrer dans la rivière Romaine. . . . .
Nous avions devant nous cent quatre milles à franchir avant d'arriver à la rivière Romaine. Dans ce trajet, nous avions vingt-neuf portages longs et difficiles à travers les montagnes. . . .
Le 30, nous arrivions enfin à la rivière Romaine, que je devais suivre jusqu'à la hauteur des terres. . . .
Le 3 août, nous quittâmes momentanément la rivière Romaine. Son humeur vayageuse la portant à faire un contour qui ne nous allait pas, nous coupâmes au plus court, traversant jusq'au grand lac Apouabowshkaw une suite continue de lacs et de portages. Ce lac une fois traversé, nous remontâmes de nouveau la rivière Romaine jusqu'au- grand lac Thsinikamaw, que nous devions traverser avec elle. Nous la suivîmes encore trois ou quatre milles au-dessus. . . . .
Le 9, nous suivîmes quelque temps la rivière Natouakamou, puis nous nous engageons de nouveau dans une suite de lacs et de portages qui devaient nous faire atteindre un affluent de la grand rivière Petastekoupaw. . . . A trois heures du soir nous arrivions à la hauteur des terres, à cinq heures, nous descendîmes jusqu'à sept ou huit milles l'affluent dont j'ai parlé, puis nous entrâmes dans le lac Mouakosteton (nid des huards). . . . .
Le 13, dès l'aurore, nous sommes en route; . . . . à onze heures nous apercevons à trois milles la rivière Petastekoupau, ce fleuve roi de la côte nord. A la vue de cette grand rivière, j'entonnai le Salve Regina pour recommander à la bonne Mère les nombreux Naskapis qui la fréquentent. . . . A trois heures, nous étions devant le poste de Winnaukoupau, à cinq cent dix milles de Mingan. Mais, o cruelle deception ! je devais renouveler, à ce poste, nos provisions de voyage et ce poste est vide. Le commis et tous les sauvages sont descendus à la baie avec leurs berges, pour remonter leurs provisions et les effets.
Les sauvages, fatigués d'attendre le missionnaire et se croyant encore trompés, sont partis, et je ne trouve que leurs campements. D'apres leurs dimensions, il devait y avoir ici une centaine de sauvages. Mes deux hommes me regardent et semblent me dire: Qu'allons-nous faire?—“Voulez-vous, leur dis-je, me descendre à la baie? En suivant le cours de la rivière nous y serons dans deux ou trois jours.” Xavier me dit, après avoir jeté les yeux sur Jean-Marie: “C'est impossible.” Jean-Marie, en effet, était fatigué; tous les jours il saignait du nez et laissait à Xavier les lourds fardeaux. “Alors, dis-je, nous passerons ici la journée de demain, et après-demain nous partirons.”
La riviere Petastekoupau ou Riviere de la baie des Esquimaux, bien
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qu'elle soit rapide et profonde, a bien un demi-mille de largeur: elle roule trois fois autant d'eau que l'Ottawa. C'est sur ce fleuve que sont bâtis tous les postes de la Compagnie, pour traiter avec les Naskapis. Winnaukoupau se trouve à moitié chemin entre la baie des Esquimaux et le poste Naskapis ou Petastekoupau. . . . A Winnaukoupau, l'an prochain, une bonne partie des Naskapis de Petastekoupau se trouveront réunis; ils savent qu'un Missionnaire y est monté, car les Naskapis descendus à la baie, pour monter les affaires du poste de Petastekoupau, doivent passer à Winnaukoupau, et le commis du fort ne manquera pas de leur montrer ma chapelle de Mission que j'y ai laissée, ainsi qu'une lettre.
Ce poste est-il bien situé pour une Mission naskapise? Non, et cela pour une raison majeure. Il faut absolument aux Naskapis et à tous les sauvages des terres poissonneuses et une place abondante en gibier, en caribou. Winnaukoupau n'a rien de tout cela. . . . Je ne comprends pas comment la Compagnie a fixé là un poste quand il y a, à une vingtaine de lieues plus loin, sur la même rivière, deux grands lacs très poissonneux et abondance de toute sorte de gibiers. Ces deux lacs sont les lacs Atikonak et Michikoman; ils sont bien plus rapprochés de Petastekoupau et de Mingan. Les Naskapis sont obligés de traverser ces lacs quand ils descendent à la baie. . . . .
L. BABEL. O.M.I.



No. 1209
C

FATHER BABEL TO PROVINCIAL OF CANADA.
MISSIONS DU LABRADOR.

MISSIONS DES OBLATS, 1869
Betsiamits, le 10 novembre 1867.
Mon Révérend et bien cher Père,
Je suis enfin de retour de ma longue excursion dans l'intérieur du Labrador. Je suis rentré à la maison de notre chère mission des Bethsiamits, le 28 octobre, après une absence de cinq mois et demi.
*            *             *             *
Pour me conformer aux instructions que j'avais reçues de m'avancer dans l'intérieur du Labrador et de visiter les diverses peuplades qui l'habitent, je me suis rendu à Mingan, dès les premiers jours du printemps, afin de donner la mission aux sauvages qui fréquentent ce poste.
*            *             *             *

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Je quittai Mingan le 9 juillet à bord d'un steamer de la compagnie de la baie d'Hudson, qui devait me conduire à la baie des Esquimaux. Le temps était calme et beau, j'étais sur un superbe bateau à vapeur, entourée des prévenances et des attentions les plus délicates, par M. Smith, officier de la compagnie, et par l'excellent capitaine de notre navire, qui avait eu la gracieuseté de me céder sa propre cabine. J'étais Missionnaire à bon marché, nous verrons plus tard les choses changer de tournure; mais je me fais un bonheur et un devoir de dire ici que l'honorable compagnie de la baie d'Hudson ne néglige rien pour nous aider dans nos différentes voyages, et nous comptons sur cette bienveillance dans toutes nos courses apostoliques.
Arrivés au delà du détroit de Belle-Ile, nous nous trouvâmes au milieu des glaces. Les ice bergs (montagnes de glaces) sont loin d'y rechauffer la température, aussi nous fûmes obligés d'y reprendre nos vêtements d'hiver. Après cinq jours d'un froid très-vif, nous jetâmes enfin l'ancre devant un poste de la compagnie appelé Rigoulette.
Ce poste se trouve au fond d'une large baie à 40 milles de l'Ocean.
*            *             *             *
Quelques Irlandais qui s'occupent de la pêche reçoivent de temps à autre la visite d'un prêtre de Terre-Neuve dont ils dépendent.
Je vis arriver avec grand plaisir le moment du départ de Rigoulette pour North-West-River, poste situé à 90 milles plus haut dans l'intérieur des terres. C'était là que je devais rencontrer les premiers sauvages Montagnais que j'avais mission d'évangéliser. J'y trouvai quatorze familles chrétiennes et deux familles infidèles. Après quinze jours de travail j'eus la consolation de donner le baptême à quinze adultes et sept enfants. Il y avait aussi à North-West-River vingt-deux Naskapis infidèles, venus du poste de Pettaustickopau pour monter les effets de traite.
Une double route s'ouvrait alors devant moi, celle de Hungava et celle de Pettaustickopau, mais je ne pouvais être longtemps indécis sur le choix que j'avais à faire, parce que mes Naskapis me demandaient d'aller les instruire et j'étais sûr de faire bon voyage en leur compagnie; il n'y avait de difficulté que pour mon retour. Cette fois encore M. Smith, par son obligeance, me vint en aide, il me promit deux hommes pour me ramener à la mer. Je me mis donc en canot avec les Naskapis et pendant trente-neuf jours que dura le voyage, j'eus le loisir de les instruire, je parvins même à leur apprendre à lire.
*            *             *             *
Dans un petit poste qui se trouvait sur mon passage et qui s'appelle Winnaukapau, je m'arrêtai trois jours; j'y étais connu et j'eus le bonheur d'y baptiser quelques enfants.
*            *             *             *
Je quittai Pettaustickopau et mes bons Naskapis, le 17 septembre, et je pris la route de Mingan en compagnie de deux sauvages. J'avais à faire un voyage de 575 milles, c'est-à-dire près de 200 lieues avant d'y arriver. J'aurais pu avec deux hommes robustes faire ce trajet en treize ou quatorze jours,

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mais je n'avais malheureusement avec moi qu'un vieillard et un tout jeune homme; il me fallut endurer avec eux un long martyre de trente-trois jours.
*            *             *             *
BABEL, O.M.I.
Prêtre missionnaire.



No. 1210
C

FATHER BABEL TO HIS SUPERIOR ON THE MISSION AMONG THE NASKAPIS, ESQUIMAUX BAY.

Betsiamits, le 3 novembre 1868.
Mon Révérend Père,
Me voilà enfin de retour de ma longue excursion; c'est le 22 octobre que le suis arrivé à Betsiamits, heureux de déposer la tente et l'aviron. J'ai pu visiter tous les postes que j'avais vus l'année précédente, parcourir la même route, seulement au lieu de descendre du poste de Pètatstèkupau à Mingan, je suis descendu aux Sept-îles par la rivière Moisie. En suivant cette nouvelle route, j'ai abrégé mon chemin de quatre-vingt-dix milles en canot et quatre-vingt-sept milles par mer. Mon voyage a été heureux, bien qu'il n'ait pas été exempt de fatigues et de privations; ma santé a été excellente; je n'avais pas le temps d'être malade.
Je ne vous parlerai pas des péripéties de mon voyage que les tempêtes continuelles, qui ont régné pendant l'été, ont rendu un peu difficile. Je n'ai pas eu d'été; de fréquentes giboulées de neige et de pluie entretenaient dans les terres une température glaciale; et le 3 octobre, jour où je revoyais la mer à Moisie, j'avais déjà reçu quinze fois la visite de la neige, et deux fois nous avions dit briser la glace devant notre canot.
La première mission que j'ai faite, est celle de Mingan, où j'ai passé un mois. Je trouvai là quatre-vingt-onze familles montagnaises, trois cent cinquante-trois âmes qui souffraient de la faim. Le gouvernement, avec ses lois de pêche, tue ces pauvres sauvages et les réduit à la misère. J'ai entendu deux cent soixante-cinq confessions, donné deux cent vingt-quatre communions, administré treize baptêmes d'enfants et béni quatre manages.
De Mingan, je me suis rendu avec le steamer de la compagnie, à la Bais. des Esquimaux, jusqu'à N.W.-River; là je trouvai trente-six familles, cent cinquante-quatre âmes, avec lesquelles je demeurai quinze jours. Parmi elles se trouvaient trente-deux Naskapis, pour la plupart infidèles et venus d'Hungava. Ils avaient appris que l'année précédente j'avais pénétré jusqu'à Pétatstékupau, et ils n'avaient pas hésité à faire trois cents lieues pour me voir. Je les trouvai déjà passablement instruits; un bon sauvage

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