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No. 1204.

FATHER ARNAUD, O.M.I., TO THE ARCHBISHOP OF QUEBEC.

MISSIONS DU DIOCESE DE QUEBEC, No. 11.

Québec, 10 novembre 1854.
Monseigneur,
Lors de mon départ pour les terres des Nascapis, Votre Grandeur a bien voulu me témoigner le désir d'avoir à mon retour quelques détails sur le voyage que j'entreprenais. Je viens donc aujourd'hui m'acquitter d'un devoir, en vous faisant le récit de ce que, cette fois, je ne puis appeler que mon exploration chez les Nascapis.
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Les préparatifs terminés, nous nous mîmes donc en route. C'était vers la fin de juin 1853. . . . . . . Dès notre arrivée à Manikuagan, nous trouvâmes une dizaine de familles montagnaises, que le vent contraire retenait sur la côte; . . . . . . Comme ils etaient là depuis plusieurs jours, ils souffraient de la faim. Nous leur fîmes part de quelques petites provisions.
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Sous ces heureux auspices, le lundi dès la pointe du jour, nous entrâmes dans la rivière. La navigation était tantôt facile et agréable, tantôt fatigante et perilleuse, selon le cours plus ou moins difficile de l'eau des rapides.
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Nous naviguions ainsi, lorsque dans un rapide le canot cédant à la force du courant est entrainé, chavire et renversé dans sa chute hommes et bagages. . . . . . . Cet accident avait glacé d'effroi mes sauvages; ils étaient immobiles de stupeur.
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Lorsque mes sauvages furent revenus un peu de leur frayeur, on se mit à la recherche des autres effets, on en trouva une partie; mais mes hommes n'en étaient pas moins découragés; . . . . . . Je les engageai a faire un nouvel effort; mais ce fut en vain. . . . . . . Que faire? Nous n'avions que peu de vivres; je crus leur conseil sage et le retour prudent.
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Quelques Nascapis, que j'avais baptisés l'année précédente dans les postes, avaient encore quitté leurs forêts cette année pour venir voir leur grand père, le grand chef de la prière, le grand priant (Tshe ka iamituat set); c'est ainsi qu'ils désignent l'evêque.

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Ayant appris que j'avais tenté de visiter leur nation et que par le découragement de mes conducteurs j'avais été obligé de rebrousser chemin, ils vinrent me prier de commencer de nouveau le voyage, s'offrant de me conduire.
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Ce jour même, le R. P. Durocher fit part à Monseigneur de la demande et du désir des sauvages. Sa Grandeur touchée des beaux sentiments qu'exprimaient ces Indiens qui, sous un extérieur si simple, pour ne pas dire si repoussant, cachaient un coeur si noble, accéda à leur demande.
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Dès ce moment, on s'occupa des préparatifs du voyage. Quelques jours plus tard, Monseigneur de Tloa, après nous avoir tous bénis, reprenait le chemin de Québec; et nous, après un dernier adieu au R. P. Durocher, mon superieur, et au R. P. Babel, nous nous dirigions vers les bois. Nous devions bientôt voguer sur des rivières et des lacs connus seulement des Indiens.
Le 29 août, nous arrivâmes à l'embouchure de la rivière Manikuagan. Notre petite flottille se composait de onze canots d'écorce; six autres canots, montés par des Nascapis, nous avaient dévancés de quelques jours dans la rivière, afin d'avertir de notre prochaine arrivée les sauvages qui se trouvaient dans l'intérieur.
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Notre voyage sur la riviere Manikuagan n'offrit aucune particularité intéressante;
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Après un mois de fatigues et de marche, nous arrivions sur les bords du lac Muskualagan. Nous étions alors au commencement d'octobre. Les Montagnais qui m'accompagnaient avaient choisi cet endroit, comme le plus favorable pour passer l'hiver, et y rencontrer en plus grand nombre les infidèles au printemps, époque à laquelle ils ont l'habitude de se réunir; époque aussi par conséquent à laquelle je devais commencer ma mission auprès d'eux.
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Avec mes Montagnais, nous dressâmes donc nos petites huttes auprès du lac Mushualagan, dans l'intention d'y passer l'hiver . . . . . peu après notre arrivée, mes Montagnais levèrent leur camp pour aller tenter fortune ailleurs.
Les Nascapis, qui étaient également montés avec moi depuis la mer, m'avaient quitté depuis plusieurs jours, pour aller rejoindre ceux de leur nation qui s'étaient fixés sur les bords du lac Pletpi, à trois journées de marche de Mushualagan; et je restai là, seul avec une famille montagnaise.
J'avais deja passé trois semaines dans cet isolement, et alors seulement arriva la petite caravane que nous avions laissée derrière nous en partant.
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Bientôt les Indiens, ceux-mêmes qui m'avaient quitté, il y avait quelques semaines seulement, et s'étaient transportés dans les bois avec leurs familles

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pour faire la chasse, ne réussissant pas, se remirent en marche pour venir me rejoindre et me faire part de leur désappointment.
Les nouvelles qu'ils donnèrent de la chasse étaient bien tristes; à eux tous, ils n'avaient tué que deux cariboux.
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En attendant, comme il fallait trouver des vivres pour tout ce monde, et afin de ne pas épuiser le peu de provisions qu'on avait, chaque matin tous nos chasseurs se dispersaient et parcouraient la forêt dans toutes les directions. Mais peu ou point de gibier. Il leur faut donc avoir recours aux provisions d'hiver.
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Le temps du caribou arrive enfin; on lève le camp;
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Nous étions alors aux premiers jours de mai; dix familles d'Indiens, misérables comme nous, se trouvaient dejà réunies sur les glaces de notre lac, avec leurs petits effets, et leurs canots chargés sur des traines, comme pour descendre à la mer; pour le moment, elles étaient indécises si elles continueraient leur route, ou si elles attendraient la mort sur cette glace. . . . . . Tel était notre état, lorsque nous nous décidons au départ, et que ces familles prennent aussi le parti de nous suivre. Entre tous, nous n'avions pas une bouchée de provisions, et nous étions à une distance de 90 à 100 lieues du terme de notre voyage, obligés de nous trainer nous-mêmes et de trainer aussi nos canots et nos bagages; les lacs et les rivières étaient encore tout couverts de glace.
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Chaque jour nous donnait quelque nouveau malade, qui devenait même incapable de se conduire seul. Il nous fallut alors nous défaire de tous nos effets; je laissai, moi-même, ma chapelle dans le bois, pour mettre, sur nos traines, les malades et les enfants. Nous étions alors à moitié chemin seulement. Nous continuâmes ainsi notre route, non sans beaucoup de peines et de dangers. La glace devenait de jour en jour plus mauvaise; aussi était-ce avec la plus grande attention qu'il fallait marcher.
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Trois ou quatre jours après, un sauvage signale l'odeur de la fumée. Dieu soi béni! nous allons échapper aux atteintes de la faim. Le chasseur n'avait pas été trompé par son odorat, nous étions en effet dans le voisinage d'un campement indien. La joie devient générale, on oublie les fatigues; là nous comptons recevoir quelqu'assistance. Nous ne fûmes pas deçus dans notre attente; les braves gens nous reçurent à bras ouverts, et quoiqu'ils n'eussent de provisions que ce qu'il leur en fallait pour se rendre au poste, ils voulurent les partager avec nous et s'associer à notre sort.
A partir de cet endroit, la rivière est libre; et nos canots, mis à flot et entrainés par le courant, descendent avec la plus grande vitesse.
Pendant ce trajet, qui ne fut que de quatre jours, nous rencontrions ça et là quelques bon sauvages, qui se faisaient un bonheur de nous assister.
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On a pu remarquer que, dans ce voyage, j'ai rencontré peu de sauvages Nascapis. Le lac Mushualagan est cependant le lieu où ils devaient se réunir ; mais il parait que ces pauvres gens ne s'attendaient plus à la visite du missionnaire, vu que, depuis plusieurs années, on leur avait fait espérer cette visite d'un printemps à l'autre. J'ai même appris q'un bon nombre avaient prouvé leur bonne volonté, mais se voyant ainsi frustrés dans leurs espérances, les quelques familles qui, dans l'espoir de cette visite, étaient venues de loin se fixer en attendant sur les environs du lac, avaient repris le chemin de la baie d'Hudson, ou s'étaient établies sur le versant, de l'autre côté de la hauteur des terres. Aussi, les sauvages qui, cette aimée, étaient partis avant moi de la mer tout exprès pour leur annoncer ma venue, ne les retrouvèrent plus. Ces derniers Indiens sont ceux qui ont tant souffert des horreurs de la faim, cette année.
Egalement, d'après ce que j'ai pu conclure des observations des Nascapis, étant au milieu d'eux, ce lieu aurait été mal choisi pour point de réunion d'un grand nombre de familles, vu le manque total de ressources de chasse ou de pêche, à certaines époques, et l'absence totale de magasins où les sauvages puissent échanger leurs pelleteries pour les objets les plus indispensables, tels que poudre, plomb, fusils, haches, couvertes, etc. Aussi se portent-ils naturellement du côté où sont les postes, car là en cas de besoin, ils reçoivent toujours quelques secours.
Il resulterait de ces mêmes rapports que les Nascapis sont nombreux sur la côte orientale de la baie d'Hudson et sur le versant de la hauteur des terres. La chasse y est abondante; les magasins de la compagnie y sont disséminés de distance en distance.
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Monseigneur,
De Votre Grandeur,
Le très-humble et très obéissant serviteur,

CH. ARNAUD, O.M.I.

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