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Nemiskau est un grand lac de dix journées de circuit, entouré de grandes montagnes, depuis le Sud jusqu'au Nord, formant un demy cercle, on voit à l'emboucheure de la grande riviere, qui s'etend de l'Est au Nordest, des vastes pleines, qui regnent mesme au dessous des montagnes qui font le demy rond, & toutes ces campagnes sont entrecoupées si agreeablement d'eau, qu'il semble à la veuë que ce soient autant de riveres, qui forment un si grand nombre d'Isles, qu'il est difficile de les pouvoir conter. On voit toutes ces Isles tellement marquées des pistes d'orignaux, de castors, de cerfs, de porc-epy, qu'il semble qu'elles soient le lieu de leur demeure, où ils font leurs courses ordinaires; cinq grandes rivieres se déchargent dans ce lac, qui font que le poisson y est si abondant qu'il faisoit autrefois la principale nouriture d'une grande nation sauvage qui l'habitoit, il n'y a que huit ou dix ans. On y voit encore les tristes monumens du lieu de leur demeure, & les vestiges sur un islet de roches, d'un grand fort fait de gros arbres, par l'Iroquois, d'où il gardoit toutes les avenuës, & où il fait souvent des meurtres; il y a sept ans qu'il y tua ou emmena en captivité, quatre-vingt personnes, ce qui fut cause que ce lieu fut entierement abandonné, les originaires s'en estant escartez. Il y avoit grand trafic, & on y abordoit de divers endroits à cause de la riviere qui est grande, & du voisinage de la mer. Cette riviere fait un grand coude tirant au Nordest, il nous fallut faire quatre portages de tresmauvais chemin, par des petits lacs, pour la couper droit au Nordest, & nous fusmes coucher a Nataoüatikoüan.
Le 26. à Tehepimont, païs fort montagneux. Le 27. nous achevasmes de franchir les portages. Jusques icy nous n'avions point ressenti les incommoditez qu'apporte la persecution de ces petites mouches fort picquantes, qu'on nomme mousquites & maringouins; mais ce fut icy où il nous fut impossible de pouvoir dormir, estans continuellement ooccupez à nous deffendre par les fumées, que nous faisons de tous costez, de la cruelle guerre que nous faisoient ces petits animaux, dont le nombre paroissoit infiny.
Le 28, à peine avions nous avancé un quart de lieuë, que nous rencontrames à main gauche dans un petit ruisseau, un heu avec ses agrez de dix ou douze tonneaux, qui portoit le Pavillon Anglois, & la voile latine; delà à la portée du fusil, nous entrasmes dans deux maisons desertes; un peu plus avant on découvrit que les Sauvages avoient hyverné là proche, & que depuis peu, ils en estoient partis, nous poursuivismes donc nostre route, jusques à une pointe esloignée de six lieues de la maison des Europeans. Là, la marée estant basse, & le vent contraire, nous nous en retirasmes les vases jusqu'au ventre, dans une petite riviere à main droite, tirant au Nordest, ou en tournant, & cherchant, nous rencontrâmes deux ou trois cabanes, & un chien abandonné, qui nous firent connoistre que les Sauvages estoient proche, & qu'il n'y avoit que deux jours qu'ils avoient délogé. Tout ce soir nous arrestames-là, tirant de grands coups de fusils pour nous faire entendre, & nous divertissant à considerer la mer que nous avions tant recherchée, & cette si fameuse baye de Hutson, de laquelle nous parlerons cy-apres.
Le 29. un de nos canots partit pour aller à Miskoutenagachit, là où nos gens pensoient que les Sauvages devoient estre. Le 30, mon host s'estant

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mis en mauvaise humeur, perdit coeur de passer outre, & ne songeant plus qu'à son retour, disoit qu'il estoit en peine de sa petite fille agée de quatre mois, qu'il avoit laissée, nous retournasmes à la maison des Anglois, il me fallut faire violence pour condescendre à cette humeur brutale, & dissimuler mes ressentimens.
Le matin du premier de Juillet apres avoir dit la sainte Messe, je taschay de luy representer que nostre canot n'estant pas de retour, il falloit par consequent qu'il eust rencontre des Sauvages & qu'il nous attendit.
Il proposa d'abord de grandes difficultez pour faire une traverse de vingt lieuës en canot sur la mer, je crus deslors qu'il estoit gagné; neanmoins pour l'obliger de se declarer davantage, je luy repartis; il est de ton honneur, & de ceux qui t'envoyent de ne te point arrester, estant si proche; apres tant de fatigues passées, il n'est rien de si difficile que tu ne puisse aisément vaincre avec le secours de Dieu. S'il n'y a rien de si noble, & de si grand que de porter la Foy parmy les infideles, & d'estendre l'Empire de Dieu, tu te devrois estimer heureux de cooperer au salut de quelque personne, qui s'en ressouviendra méme apres sa mort, & priera Dieu pour toy, & au contraire tu auras juste sujet de craindre à l'heure de ta mort, les reproches qu'on te pourra faire, si quelqu'un perit par ta lâcheté; ce fut ce qui le gagna entierement, & l'apprehension des jugemens de Dieu à ce dernier passage, luy fit resoudre de continuer la route. J'ay toujours experimenté que les Sauvages sont fort susceptibles des impressions des peines de l'Enfer, & de l'attrait des delices de Ciel.
Alors tout brusquement, il me repartit, dépeche-toy donc, embarquons-nous. Nous partimes ce mesme jour sur les six heures, & à dix lieuës de là sur les deux heures, nous rencontrasmes un canot que le Capitaine, sçachant nostre arrivée envoyoit en diligence au devant de nous, pour nous conduire.
Du plus loin qu'on nous vit approcher, ils sortirent tous de leurs cabanes, & se rendirent sur le bord de l'eau, le Capitaine s'écrie à pleine teste pour nous complimenter, la Robe noire nous vient visiter, la Robe noire nous vient visiter, & soudain une bande de jeunesse se détache du gros, qui accourut à nous ayant l'eau jusqu'au ventre, les uns nous porterent à terre, les autres s'attacherent à nos canots, & le reste à nostre équipage. Le Capitaine me prend d'une main, & de l'autre se saisit de mon aviron, me conduit droit à son logis, fait porter toutes nos hardes, & met les deux François à mes deux costez. Nous restâmes là, jusqu'à ce qu'il nous eust fait dresser une cabane, à laquelle pendant que les femmes travailloient, ie tiray un beau calumet, & trois brasses de tabac, & les donnay au Capitaine pour petuner, & regaler sa jeunesse. C'est le plus grand plaisir, & la plus grande civilité qu'on puisse faire à un Sauvage de luy donner à petuner principalement en ce pays-là & dans un temps, ou le petun estoit tres-rare.
Dés que nous fumes logez le Capitaine prepara un beau festin, chacun tascha à l'envy de nous caresser, nous apportant ce qu'ils avoient de meilleur, ils vinrent tous l'un apres l'autre, pour nous visiter, les femmes mesme, menoient leurs enfans pour voir une robe noire, n'en ayant jamais veu.
Je n'estoit pas pourtant pleinement satisfait de ces civilitez extra-

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ordinaires. Une chose me tenoit au coeur, i'avois fait reflexion, dans l'en entretien que i'auois eu avec ceux du canot, qui estoient venus au devant de nous, que sous pretexte de quelque interest de la Nation, avec laquelle ils avoient commerce ces gens entr(er)oient en ombrage de nostre visite, & de nos pretentions, nostre intention ne leur estant pas bien connue.
Pour leur faire prendre les justes sentimens de nostre conduite, ie me resolus de leur persuader que j'estois parfaitement desinteressé dans la visite, que ie leur rendois, & que ie n'estois pas venu pour exercer aucun trafic. n'y m'enrichir à leurs despens, ou au prejudice du peuple avec lequel ils trafiquoient, mais plustost pour les enrichir en leur distribuant liberalement tout ce que nous avions apporté de si loin, avec tant de peine.
Je fis donc assembler tous les Capitaines, & tous les principaux, & leur parlay de cette sorte.
I. present. Kiaskou, c'est le mon du Capitaine, qui veut dire, mauve. Nous joüissons souvent, & avec plaisir d'un bienfait sans en connoistre l'auteur, & sans en sçavoir la cause. Le bien de la paix avec l'Iroquois que tu gouste maintenant est de cette nature, tu ne connois pas celuy qui te donne cette paix, ny ce qu'il a pretendu en te la donnant.
Regarde ce present, qui t'ouvrira les yeux pour connoistre ton bien-facteur. C'est moy, te dit Onnontio, qui ay fait la paix à ton insceu; l'Iroquois depuis cinq ans ne vous inquiete plus, il ne fait plus d'incursions sur vos terres, je luy ay ravy son Pakamagan, sa hache d'arme, & méme j'ay retiré du feu tes deux filles, & beaucoup de tes parens; à la bonne heure vivez en paix, & en asseurance, je te rends ton pais, d'où l'Iroquois t'avoit chassé. Peschez, chassez, & trafiquez par tout, & ne craignez plus rien.
II. present. Ce n'est point l'attrait du traffic, ny du commerce qui m'amene icy. Si j'ay souffert le fatigue d'un si long voyage au travers de tant de hazards, ce n'est point pour autre motif, que pour vous éclairer de la lumiere de la Foy, vous enseigner le chemin du Ciel, & pour vous rendre bien-heureux apres cette vie, ce sont mes pensées, & ce sont les pensées mesme des François, qui m'ont envoyé icy, pour te dire, par ce present que la raison, pour laquelle ils vous ont procuré la paix, avec l'Iroquois, c'est pour vous obliger à prier Dieu tout de bon; vostre conversion au Christianisme doit estre la reconnoissance de ce grand bien, c'est le deuxiesme present.
Je sçay bien qu'il n'appartient qu'à Dieu seul de toucher les coeurs, & de rendre efficace la parole de ses ouvriers, qui l'annoncent en son nom, & pour sa gloire. Mais ces presens eurent un tel effet sur leurs esprits, qu'ils prirent sur le champ, par le mouvement du Saint-Esprit, qui les touchoit, la resolution de se faire tous instruire ; tous ensuite ont voulu embrasser la Foy, & estre baptisez; & celuy qui en est le chef a frayé le chemin à tous les autres, ne m'ayant point voulu laisser partir que je ne l'eusse baptisé.
Je prenois plaisir de disputer avec ce bon vieillard quand il me pressoit pour recevoir le baptesme, & de luy faire beaucoup d'oppositions pour l'affermir davantage dans ses bonnes resolutions.
Vous estes si chancelans, luy disois-je, & si peu fermes dans la croyance d'un Souverain esprit, qui gouverne toutes choses, qui fait tout, & de qui tout

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dépend, qu'au moindre danger de la vie, de la santé, ou de quelque mauvais succez dans les affaires, qui ne dependent que de la seule volonté de cet esprit souverain, tu auras recours aussi-tost au malin esprit, & to retomberas dans tes anciennes coutumes, & ce genereux dessein, qui t'anime maintenant à prier, à la moindre disgrace, qui t'arrivera comme un beau-feu au moindre vent, s'esteindra, & s'en ira en fumée.
Cela seroit bon, si j'estoit un enfant, respondit il, tu aurois sujet de eraindre que ie ne fusse pas ferme, dans la resolution que ie prens de prier tout de bon. Celuy qui me donne ces bons sentimens maintenant, me les conservera à l'avenir par sa grace, & s'il a esté si bon, & si puissant pour allumer en moy le feu de ce bon dessein, il ne ; l'esteindra pas, & qui le peut esteindre, puisque luy seul fait tout, & gouverne tout!
Attends, luy repartis-ie, à une autre fois, ie suis pressé de songer à mon retour, il me faudroit trop de temps pour t'instruire à fonds; l'année suivante, ou moy, ou quelque autre viendra, & demeura icy pour vous enseigner tout ce qu'il faut croire, faire, ou eviter pour aller au Ciel, ouy mais, dit il, & qui t'a assure que tu seras en vie l'année suivante, ou que celuy, qui partira de Quebec pour venir icy, y arrivera? & qui t'a dit qu'on me trouvera moy-mesme en vie? ie suis desia vieux, & malade depuis deux lunes, si je meurs sans baptesme, veux to que je sois bruslé? ie diray à celuy, qui a tout fait, que ie voulois estre baptisé, & prier tout de bon, mais que tu n'as pas voulu m'accorder cette grace.
Ce bon-homme disoit cela, d'un si bon coeur, qu'il me tira les larmes des yeux, il estoit toujours apres moy, pour que je le           ba(p)tisasse, & il m'avoit déja retenu trois jours faisant naistre divers incidens pour m'arrester. Le soir ie luy dis resolument demain ie partiray, ha! me repartit-il, je ne suis pas baptisé, he bien demain matin avant mon depart ie te baptiseray; voila qui va bien, dit-il, tu n'es pas menteur.
Le soir nous ayant assemblé, il parla de la sorte. Ce n'est pas la difficulté de parler, qui m'a fait differer de tenir ce Conseil, mais le rapport que tu dois faire aux François, qui me met fort en peine; les presens nous servans de paroles pour declarer nos sentimens, comment veux tu expliquer à Quebec, ce que ie dis, situ ne peux porter, ny recevoir ce que je veux donner? on dira à Quebec, que je n'ay point de bouche, que je suis en enfant, qui ne sçais pas parler. Comme tu es tout epuisé de force, que tu fais grande diligence pour te rendre au plustost, & que les chemins sont si penibles, ce seroit achever de ruiner la santé qui te reste, si je t'allois charger de beaucoup de pacquets. Adieu donc, adieu va t'en, quand tu voudras, prens seulement ces lourtres pour dire au François, que voulant menager le reste de tes forces, & pour luy temoigner l'estime que j'ay fait de tes riches presens, ma jeunesse portera ma parole, & mon remerciment au lac de saint Jean l'année suivante.
Le quartriesme Juillet on luy accorda sa juste demande, je le baptisay, il fut nommé Ignace. Un vent contraire nous ayant arresté toute cette journée luy donna moyen de faire paroistre qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire en luy, & que ce n'estoit pas en vain qu'il avoit receu le baptesme, il fit assembler tout son monde en nostre presence, & paroissant comme tout transporté d'une secrette impression due Ciel:

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Mes neveux, dit-il, vous sçavez tous le bonheur qui m'est arrivé de matin, j'ay esté baptisé. Je prie Dieu maintenant, je suis Chrestien, une forte pensée de vouloir eviter les peines eternelles, & de jouir un four des delices du Ciel, m'a touche tout de bon; ie ne suis plus ce que i'ay esté autrefois, ie desavoue tout le mal que i'ay fait, i'ayme de tout mon coeur celuy qui a tout fait, c'est en luy seul, que ie veux croire, c'est en luy seul que ie veux esperer; voila ce que ie dis, chacun y est pour soy, & ainsi que chacun pense pour soy, ce qu'il aura à faire.
Il anima ce discours d'un air si plein de l'esprit de Dieu, & l'accompagna de tant de devotion, que tous ses gens en furent si emeus & si fort penetrez, qu'il est certain que si i'eusse voulu condescendre à l'extreme envie de tous tant qu'ils estoient, ie leur aurois donné le saint baptesme, apres quelques iours d'instructions, cependant il nous falloit partir.
Le cinquiesme, ce me fut un sujet de douleur bien sensible, de nie voir obligé de quitter si soudainement le lieu d'une Mission si belle, principalement apres avoir gousté ces premieres douceurs, ie ne cru pas pourtant la quitter tout à fait les laissant dans l'attente de mon prochain retour. Cette separation ne fut pas moins sensible à tous ces bons Sauvages, plusieurs versans des larmes, en me disant adieu, firent assez paroistre la douleur de leur coeur. Ils nous accompagnerent iusques sur le bord de l'eau, & suivirent long-temps de veuë nostre canot, il plut à Dieu nous donner assez bon vent, nous fismes voile, & avançâmes nostre chemin iusqu'à la demeure des Anglois où nous couchâmes.
Avant que de sortir de la baye de Hutson, il faudroit vous en donner le plan. Mais le peu de sejour que j'ay fait à Meskoutenagasit ne m'a pas donné le loisir de la visiter, ny de m'instruire à fond des particularitez de cette baye, & du pays voisin, outre que j'ay esté obligé d'employer la meilleure partie de ce temps à instruire & a baptiser soixante-deux personnes tant enfans, qu'adultes ; C'est pourquoy je n'en feray pas icy l'exacte description qu'on peut trouver dans les cartes, qui en ont esté faites.
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Nous avons trouvé que l'embouchure de la riviere est au cinquantiesme degré d'élevation, & nous avons veu, que dés son entrée, elle couppe la baye par quantité de detours, qui forment des Isles propres pour estre habituées.
A la pointe de l'Ouest sont logez les Kinistinons, & dans la baye, les Mataoüakirinouek, & les Monsounik ; chaque nation est separée par de grandes rivieres. Les gens de la mer habitent au coste du Nordest sur la riviere de Miskoutenagasit où nous avons esté, & avancé vingt lieuës dans la mer, c'est une longue pointe de roches, située au cinquanteuniesme degré, où de tout temps les Sauvages s'assemblent pour faire leur commerce ; & plus avant, en prenant au Nordest, sont placez les Pitchiboutounibuek, les Koüakoüikoüesioüek, & beaucoup d'autres nations; à trois journées dans le profondeur de la baye au Norouest, est une grand riviere, que quelques Sauvages appellent Kichesipiou, & quelques autres, la riviere des orignaux, Mousousipiou; sur laquelle il y a beaucoup de nations, & sur le chemin on laisse à main gauche



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