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No. 1164.

EXPEDITION OF JESUIT MISSIONARIES TO HUDSON'S BAY.



JESUIT RELATIONS, Vol. lvi. Relation of 1671-1672.

CHAPITRE VI.

VOYAGE DE LA MER DU NORD PAR TERRE, & LA DÉCOUVERTE DE LA BAYE DE HUTSON. MISSION DE SAINT FRANÇOIS XAVIER EN 1671. & 1672.

La mer que nous avons au Nord, est la fameuse baye, à qui Hutson a donné son nom, & qui a piqué, de puis long-temps, de curiosité nos François pour en faire la découverte par le terres, & pour sçavoir sa situation à nostre égard, sa distance, & quels sont les peuples qui l'habitent. Le desir de prendre connoissance de cette mer, s'est augmenté depuis que nous avons appris par nous Sauvages, que tout fraischement quelques navires y avoient paru, & mesme y avoient commencé le commerce avec ces Nations, qu'on nous a toujours dit estre nombreuses & riches en pelteries.
C'est pour cela, que Monsieur Talon nostre Intendant a jugé qu'il ne devoit rien obmettre de ce qui seroit en son pouvoir, pour faire cette decouverte; & parce qu'il sçait que l'intention de sa Majesté est, que tous les Peuples de Canada soient instruits dans le Christianisme, il a demandé quelqu'un de nos Peres, qui pust ouvrir le chemin à nos François vers cette baye, en mesme-temps qu'il y porteroit l'Evangile.
On jetta donc les yeux sur le Pere Charles Albanel ancien Missionnaire de Tadoussac, parce que depuis long-temps, il a beaucoup pratiqué les Sauvages, qui ont connoissance de cette mer, & qui seuls peuvent estre les conducteurs par ces routes, jusqu'à present inconnuës.
Monsieur de saint Simon avec un autre François ayant esté choisis pour cette entreprise, & Monsieur l'Intendant les ayant tres-bien fournis de tout ce qui estoit necessaire, pour la faire reussir, le Pere partit de Quebec le 6. Aoust 1671. & leur donna rendez-vous à Tadoussac, où il devoit faire choix d'un Sauvage adroit, & intelligent pour luy servir de guide pendant tout ce voyage.
Nous le suivrons pas à pas, & nous sçaurons mieux tout ce qui s'est passé en cette expedition, mettant icy son journal, tel qu'il l'a dressé pendant sa marche.

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Le I. de Septembre, nous couchames au delà d'vn petit lac qu'on appelle Kinougamichis, renommé pour la multitude des grenoüilles à longues queuës

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qui l'habitent, & qui y font un croacement continuel ; on tient qu'elles sont fort venimeuses, quoy qu'en ces païs les crapaux, les serpens, & les viperes ne le soient pas.

Le 2. nous logeames sur l'entrée du la S. Jean nommé Pingagami, qui a 30. lieuës de longueur, 10. de largeur, 12 rivieres entrent dans ce lac, & il n'y en a qu'une seule, qui en sorte, laquelle forme cette belle, & grande riviere qu'on appelle le Saguenay. Ce lieu est beau, les terres sont fort unies, & paroissent bonnes, il y a de belles prairies; c'est le païs des loutres, des originaux, des castors, & principalement du porc epi; c'est pour cela que les Sauvages; qui y font leur residence, s'appellent Kakouchac, prenant leur nom du mot Kakou, qui en leur langue signifie porc epi: c'estoit autrefois l'endroit, ou toutes les Nations, qui sont entre les deux Mers, de l'est, & du Nord, se rendoient pour faire leur commerce, j'y ay veu plus de vingt Nations assemblées.

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Le 17. cinq canots s'Attikamegues, ou poissons blancs, & de Mistasirinins nous vindrent joindre; ils nous apprirent pour nouvelles que 2. navires avoient moüillé dans la baye de Hutson, & qu'ils avoient fait grande traite avec les Sauvages, s'y estant establis pour le commerce, ils nous firent voir une hache & de tablac, qu'ils avoient en d'un Papinachois, qui avoit esté en traite vers la mer du Nord, cet Esté méme. Ils adjoustoient qu'il n'y avoit point d'asseurance de vie pour nous, qu'ons s'y battoit rudement, qu'un Sauvage avoit esté tué dans leur demelé, & qu'un autre avoit esté emmené prisonnier. Ils en avoient assez dit pour jetter l'epouvante dans l'esprit de tous nos gens, mais comme ce n'estoit plus le temps de continuer nostre route, à cause de l'Hyver, qui nous pressoit, ce discours ne fit aucune impression sur nom esprit.
Neantmoins pour ne pas agir sans conduite en cette affaire, voyant que je n'avois aucun passeport, je pris resolution d'envoyer à Quebec, pour m'en pourvoir, donnant en méme-temps advis de tout ce que je venois d'entendre, & pour sçavoir quelles mesures je devois garder en ce circonstances.
Deux Sauvages, & un François partirent le 19. Septembre avec mes lettres: je m'occupay cependant à instruire cette petite bande, que Dieu m'envoyoit bien à propos; je baptisay un petit enfant, & deux adultes, apres les instructions necessaires, & m'emploiay a cultiver ceux qui estoient Chrestiens jusqu'aux dixiéme Octobre, nostre canot estant retourné ce jour là, avec des patentes de Monseigneur nostre Evesque, & des passe-ports de Monsieur de Courcelles nostre Gouverneur, & de Monsieur Talon nostre Intendant, je reçeus aussi leurs advis, qui m'ont servy dans cette conjoncture d'affaires.
La saison estant trop avancée pour se rendre à la mer avant les neiges, & les glaces, par lesquelles nous fumes arrestez le dernier jour d'Octobre, nos Sauvages choisirent ce lieu pour y passer l'hyver à cause de la chase, qui s'y trouve abondante.

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Le dixieme (Juin) sur les six heures du matin nous arrivames à Paslistaskau, qui divise les terres du Nord & du Sud, c'eft une petite langue de terre d'environ un arpent en largeur, & de deux en lõgueur, les deux bouts de cette pointe sont terminez par deux petits Lacs, d'où sortent deux rivieres, l'une descend à l'Est, & l'autre au Noroüest, l'une entre dans la mer à Tadoussac par le Saguenay, & l'autre dans la baye de Hutson par Nemeskau, où est le milieu du chemin entre les deux mers. Sur le soir, nous fimes rencontre de trois Mistassirinins dans un canot, qui estoit en fort bon estat, ils venoient au devant de nous, ayant apperceu de grandes fumées que nous faisons de temps en temps approchant de cette Nation, pour signal de nostre arrivée. Ce canot prit congé de nous sur l'entrée de la nuit, feignant de pousser plus avant, & tout soudain apres avoir tourné l'Isle, dans laquelle nous estions placez, il se vint joindre à nous dés le soir mesme, considerant de pres le plus âgé des trois, qui s'appelle Moukoutagan, comme qui diroit cousteau crochu, j'entray dans la défiance, qu'il ne nous voulut faire achepter le passage, mais s'estant apperceu de ma défiance, il essaya de cacher son dessein, & ce fut le matin en partant, qu'il s'en expliqua, en me disant, Robe noire, arreste icy, il faut que nostre viellard, maistre de ce païs, sçache ton arrivée, je m'en vay l'avertir.
Ce n'est pas d'aujourd'huy que les Sauvages, par une maxime de leur politique, ou de leur avarice, sont extremement reservez à donner passage par leurs rivieres aux estrangers, pour aller aux Nations éloignées. Les rivieres sur sont ce que sont aux François leurs champs, dont ils tirent toute leur subsistance, soit pour la pesche & la chase, foit pour le traffic. Je fis neanmoins semblant de m'offenser de ce langage; c'est pourquoy je luy repondis un peu brusquement, est-ce toy qui m'arreste? Non ce n'est pas moy, & qui donc? Le Vieillard Sesibaourat; où est-il? bien loin d'icy, me dit-il, hé bien tu luy feras sçavoir, qu'aujourd'huy je me veux reposer estant fort fatigué, mais si demain au matin, ton Vieillard ne paroist, tu luy diras que je suis pressé, & que je continueray ma route. Il s'embarque, & part à l'heure mesme, mais je fus tout estonné que le soir quatre canots parurent, qui me vinrent prier de la part du Vieillard, de l'excuser, s'il n'estoit pas venu, qu'un vent contraire l'arrestoit jusqu'au lendemain.
Ce fut le 13. de Juin que dix-huit canots arriverent, la pluspart ayant peints leurs visages, & s'estant parez de tout ce qu'ils avoient de precieux, comme de tours de teste, de colliers, de ceintures, & de brasselets de porcelaine. Ils vinrent descendre tout proche de nous, & le Capitaine mettant pied à terre, je le fis saluer de dix coups de fusils en signe de réjoüissance, & dés le mesme soir je le fis appeller, avec les principaux d'entr'eux. pour leur parler par deux riches presens. En cette maniere.
Sesibahoura, ce n'est pas pour achepter le passage de cette riviere, & de ton Lac, que je te veux regaler de deux presens. Le François ayant deslivré tout ce pais des incursions de Iroquois vos ennemis, merite bien qu'on luy fasse un droit d'aller, & de venir avec toute liberté sur cette terre, qu'il a conquise par ses armes. De plus, Dieu, que vous dites vous mesme estre la maistre de toutes choses, puisque c'est luy qui a tout fait, & qui gouverne tout, m'en

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voyant pour le faire connoistre par toutes ces contrérs; me donne le droit de passer librement par tout. L'Annié, L'Oneiout, L'Onontagueronon, l'Oiogouen, ny le Sonnontouan, le Nepissirininin, l'Outaouac, ny toutes les Nations estrangeres, n'ont jamais rien exigé de mes freres, lorqu'ils passent & repassent librement sur leurs terres pour les intruire, & les informer des Loix de l'Evangile.
En qualite de vostre amy, de vostre allié, & de vostre parent, ce present est une natte pour couvrir les fosses de vos morts, qui ont este tuez par l'Iroquois vostre ennemy, & à vous, qui avez échapé leurs feux, & leur cruautez, il vous dit, que vous vivrez à l'avenir; Onnontio luy a osté des mains la hache d'arme; vostre païs estoit mort, il l'a fait revivre, il a arraché les arbes, & les rochers qui traversoient vos rivieres, & interrompoient le cours de leurs eaux; peschez, chassez, & trafique par tout, sans crainte d'estre découverts de vos ennemis, ny par le bruit de vos armes, ny par l'odeur du tabac, ny par la fumée de vos feux, la paix est generale par tout.
Ce deuxieme present vous dit que l'Iroquois prie Dieu maintenant, depuis que le François luy a donné de l'esprit, & qu'il pretend aussi que vous l'imitiez maintenant qu'il vous a rendu vostre liberté. J'aime Dieu, vous dit le François, je ne veux point avoir d'alliez, ny de parens, qui reconnoissent le Demon pour leur maistre, & qui recourent à luy dans leurs besoins. Mon amitie, mon alliance, & ma parenté ne doit pas estre seulement sur la terre, & en ce monde, je veux qu'elle soit de durée en l'autre, apres la mort, & qu'elle subsiste dans le Ciel.
Et pour cela quittez le dessein d'avoir commerce avec les Europeans, qui traitent vers la mer du Nord, où on ne prie point Dieu, & reprenez vostre ancien chemin du Lac S. Jean, où vous trouerez toujours quelque robe noire pour vous instruire & baptiser.
Tout ce soir là ne fut qu'un grand festin pour nous bien recevoir, & nous faire part à leur mode, de tout ce qu'ils avoient de meilleur; & sur la nuit s'estant tous assemblez apres le cry qu'en fit le Capitaine, pour nous mieux témoigner les transports de leur joye, on ordonna une danse publique, ou joignant quelquefois la voix & le tambour, ils passerent la nuit dans cette réjoüissance, en laquelle ne se passa rien que dans l'honnesteté.
Le jour suivant, le Capitaine parla à son tour apres un beau festin, en cette maniere.
C'est aujourd'huy, mon Pere, que le Soleil nous luit, & que nous favorisant de ta douce presence, tu nous fais le plus beau jour que ce païs ait jamais veu; jamais nos peres, ny nos grands peres n'ont eu tant de bonheur. Que nous sommes heureux d'estre naiz en ce temps, pour joüir à plaisir des biens que tu nous fais! Le François nous oblige bien fort, en nous donnant la paix, il nous fait tous revivre.
Mais il nous oblige bien plus en nous voulant instruire, & nous faire Chrestiens, nous le regarderons comme celuy par le moyens de qui, nous pouvons, apres nostre mort, éviter les peines eternelles. Il conclut par un present qu'il me fit, en me disant, mon Pere, nous t'arrestons icy pour nous instruire, & nous baptiser tous, à ton retour tu diras à Onnontio que nous prions tous Dieu, & que nous avons écouté sa parole.

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Il me seroit difficile d'exprimer quelle fut nostre joye, de voir en ce païs de si bonnes dispositions pour la Foy, & quel fut nostre zele pour seconder l'affection qu'ils faisoient paroistre pour le Christianisme. Apres les remereimens qui se pratiquent icy en ces occasions. Je leur dis que pour les enfans, je les baptiserois, parce qu'il leur seroit trop incommode de les porter au Lac de S. Jean. Mais que pour les Adultes, estant pressé de partir, je ne les pouvois pas informer pleinement de tous nos mysteres, & que ceux qui parloit tout de bon, allans au Lac de S. Jean pour leur trafic, m'y pourroient attendre, & qu'à mon retour je les satisferois tous, à quoy ils s'accorderent.
Le 15. tous les particuliers nous regalerent à leur mode, & je continuay à faire nos fonctions, & à les instruire.
Le. 16. apres avoir dit la sainte Messe, nous partismes & arrivasmes à Kimaganusis. Le 17. à Pikousitesinacut, c'est à dire, au lieu où l'on use les souliers, c'est ainsi qu'il est nommé pour expliquer la difficulté du chemin.
Le 18. nous entrasmes dans ce grand Lac des Mistassirinins qu'on tient estre si grand, qu'il faut vingt jours de beau temps pour en faire le tour, ce Lac tire son nom des rochers dont il est remply, qui sont d'une prodigieuse grosseur, il y a quantité de tres-belles Isles, du gibier, & du poisson de toute espece, les orignaux, les ours, les cariboux, le porcepy, & les castors y sont en abondance. Nous avions déja fait six lieuës au travers des Isles qui l'entrecoupent, quand j'apperçeus comme une eminence de terre, d'aussi loin que la veuë se peut estendre; je demanday à nos gens, si c'estoit vers cet endroit qu'il nous falloit aller, tais-toy, me dit nostre quide, ne le regarde point, si tu ne veux perir. Les Sauvages de toutes ces Contrées s'imaginent, que quiconque veut traverser ce Lac se doit soigneusement garder de la curiosité de regarder cette route, & principalement le lieu où l'on doit aborder; son seul aspect, disent-ils, cause l'agitation des eaux, & forme des tempestes, qui font transir de frayeur les plus asseurez.
le 19. nous arrivasmes à Makoüamitikac, cest à dire, à la pesche des Ours, c'est un lieu plat, & l'eau y est fort basse, au reste fort abondante en poissons, les petits esturgeons, le brochet, & le poisson blanc y font leur demeure; il y a du plaisir à voir les ours qui marchent sur les bords de cette eau, & qui prennent de la patte en passant avec une adresse admirable, tantost un poisson, & tantost un autre.
Le 22. nous allasmes à Oüetataskouamiou, cette journée nous fut bien rude, il fallut quitter la grande riviere, les cheutes d'eau, & les rapides estants trop violens, & prendre nostre route parmy des petits lacs, à la faveur de dix-sept portages pour retomber dans la mesme riviere. Ce fut icy, où nostre guide s'égara par deux fois, ce qui nous obligea de faire un portage de deux grandes lieuës, par des rivieres, des descentes, & des montagnes, des pleines noyées, & des ruisseaux qu'il fallut traverser ayant l'eau jusqu'à la ceinture.
Le 23. & le 24. nous trouvasmes un païs qui n'est pas si montagneux, l'air y est bien plus doux, les campagnes sont belles, & les terres y produiroient beaucoup, & seroient capables de nourir de grands peuples, si on les faisoit valoir. Ce païs, le plus beau de toute nostre route, a continué jusqu'à Nemiskau, où nous arrivasmes le 25. Juin sur le midy.

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