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Estant certain iour en vne assemblée, où les Sauuages traitoient d'enuoyer la ieunesse en marchandise vers ces Nations plus éloignées; ie me presentay pour les accompagner, afin de parler de Dieu à ces pauures peuples; cela les mit vn peu en peine, car ils ne veulent pas que les François ayent connoissance de leur commerce, ny de ce qu'ils donnent à ces autres Sauuages pour leurs pelteries; & cela se garde si bien que personne ne le sçauroit découurir: Ils me faisoient les chemins horribles & épouvantables, comme ils le sont en effet; mais ils en augmentoient l'horreur pour m'etonner, & pour me divertir de mon dessein. Aiant reconnu leur crainte, ie me mets à discourir des malheurs, & des biens eternals; les voiant touchés, ie leur demanday, s'ils seroient bien aises que ces pauures peuples de leur connoissance, tombassent dans ces feux: Ils respondent, que non. Il les faut donc instruire, reparty-je, Qui le fera si vous me fermés la porte? Il est vray, dit l'vn des principaux, il faut qu'il soit permis au Pere d'aller par tout, il n'est point chargé ny de cousteaux, ny de haches, ny d'autres marchandises, c'est nostre Pere, il nous aime, ie suis d'auis qu'il aille où il voudra. Tous les autres s'y estans accordés; un Capitaine s'écria: Va où tu voudras, mon Pere, la porte t'est ouuerte dans toutes les Nations dont nous auons connoissance, nous t'y porterons dans nos canots; mais demeure auec nous pour ce Printemps: car estant venu pour nous instruire, il ne faut pas nous quitter que nous ne sçachions les prieres, tu pourras aller visiter ces bonnes gens vne autre année. Les voiant dans cette apprehension de leur dis, qu'ils sçavoient bien mon dessein; Il est vray, fit l'vn des principaux, le Pere ne vient pas icy pour nos pelteries, il n'a aucune marchandise entre les mains, il nous aime, c'est nostre Pere, il faut que la porte luy soit ouuerte par toutes les Nations dont nous auons connoissance; Tous les autres furent de mesme auis; mais ils me prierent neantmoins de rester là; Ceux qui n'estoient pas baptistés, me demanderent des Chrestiens pour les embarquer & pour parler de ma part à ces peuples. Je mis des presens entre les mains de deux Chrestiens pour inuiter deux Nations à venir prester l'oreille aux bonnes nouuelles de l'Euangile; Ils me renuoyerent d'autres presens auec parole, que si ie voulois m'arrester à Tadoussac, qu'ils y viendroient, l'vn de nos Chrestiens de Sainct Joseph, frere d'vn Capitaine des Sauuages qui sont dedans les Terres, l'inuitant de venir vois leurs champs, & leur bleds, pour l'inciter à cultiuer la terre; celuy-cy respondit: travaillés courageusement, priés les François de vous aider fortement à defricher la terre, si tost que vous aurés des bleds, pour nous pouuoir secourir, nous irons tous vous voir, & demeurer auprés de vous; mais nous craignons les Hiroquois.
Quelque temps apres Charles Meiachk8at alla de luy mesme, inuiter une autre Nation, de croire en Dieu, il trouua ces gens si bien disposés, qu'il s'en estonna; voicy comme il entra en discours auec eux: comme ils auoient desia ouy parler de nostre creance, par le bruit qui en court par tout ces grands bois; ils luy demanderent s'il en auoit quelque connoissance: Ouy dea, fit-il, moy mesme ie suis baptisté, & ie croy en celuy qui a fait le ciel & la terre; Instruy donc, dirent-ils, ce pauure malade, que tu as visité, & qui s'en va mourant, il l'aborde, luy parle du pouuoir de Dieu sur tous les hommes, du

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recours qu'il deuoit auoir en luy, le fait prier, & demãder secours à sa bonté; Le malade apres cette priere, se trouue à demy guery, il se leue, il marche, auec l'estonnement de ses Compatriotes, Charles les voyant attentifs, leur parle de la creation du mõde, de l'Incarnation du Verbe; en vn mot, leur enseigne ce qu'il a appris; & nous estans las de parler, il se retiroit seul, recitoit son chapellet, & s'entretenoit en quelque saincte pensée, se pourmenant à l'écart; sans avoir égard si ses gens s'en estonnient, ou non, imitant ce qu'il auoit veu faire au Pere, qui instruisoit les Sauuages de Tadoussac. Si tost qu'il rentroit dans la cabane du malade, tous les autres Sauuages accouroient, ils se mettoient en rond à l'entour de luy, dans vn profond silence, & luy instruisoit selon sa portée, ne sçachant plus que dire, il se mit à crier si fort contre leurs superstitions, contre leurs festins à tout manger, monstrant la brutalité de leurs moeurs, & benissant Dieu, d'auoir quitté son ancienne barbarie, il dit tant de chose contre l'inutilité, & la foile de leurs tambours que tous ceux qui en auoient, les allerent tout soudainement querir, & les mirent en mille pieces en sa presence, cela l'estonna, & le consola fort: quand il fut de retour, il ne sçavoit se comprendre: Nikanis, me faisoit-il, ie les ay pensé amener icy auec moy; s'il eussent eu dequoy acheter des viures pour pour passer l'hiuer, ils m'auroient suiuy, tous ceux que i'ay veus sont dans la resolution de se faire instruire, & de quitter leurs anciennes coustumes, pour embrasser les nostres. Enfin, ie ne doute point que toutes ces pauures petites Nations qui sont dans les bois, où nos Chrestiens frequentent, ne se viennent ranger au bercail de l'Eglise, si on les peut secourir.
Pour conclusion, le Pere arriua à Tadoussac le secound iour de Iuin, & en fut rapellé le vignt-neuf, il baptisa quatorze ou quinze Sauuages, notamment des enfans & des personnes âgées; il en auroit baptisé bien dauantage, si ces pauures gens eussent esté en un lieu, où ils pourroient estre conserués en la foy, tout cela arriuera en son temps: Le Dieu qui les a touchés, & qui les appelle, leur ouurira la porte, & leur donnera le moyen d'executer ses sainctes volontés. Ainsi soit-il.

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