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No. 1156.

ESTABLISHMENT OF MISSION AT TADOUSSAC.



THE JESUIT RELATIONS AND ALLIED DOCUMENTS CLEVELAND, THE        BURROWS BROTHERS COMPANY, 1900. Vol. XXI.



RELATION DE CE QUI S'EST PASSÉ EN LA NOUVELLE FRANCE, ÉS ANNÉE 1640 ET 1641.

D'UNE MISSION FAICTE À TADOUSSAC.

Encor que les Sauuages de Tadoussac soient quasi premiers que nos vaisseaux recontrent, si est-ce qu'on ne leur a porté les bonnes nouuelles de l'Euangile qu'apres plusiers autres, & encor faut-il confesser que ce n'est pas nous qui les auons attirés; mais nos Neophytes, ou nouueaux Chrestiens de la Residence de Sainct Joseph. Comme ils se sont visités de part & d'autre, & qu'ils ont veu que les principaux Sauuages de cette Residence, faisoient profession publique de la foy, ils s'en sont mocqués au commencement; mais efin, le bon exemple & le bon discours de leur Compatriotes leur ont fait aimer ce qu'ils haïssoient, & rechercher ce qu'ils abhorroient. L'an passé nos Neophytes, comme i'ay remarqué, les allerent inuiter par vn beau present, de venir demeurer auec eux à Sainct Joseph, pour entendre parler des biens de l'autre vie; Ils respondirent par vn autre present, qu'ils n'estoient point allienés de la foy; mais qu'ils desiroient qu'on les vint instruire en leur païs; En effet, ils deleguerent Charles Meiachka8at, qui n'estoit pas encor baptisté, pour venir querir vn Pere de nostre Compagnie, & l'emmenerent à Tadoussac, où quelques Sauuages des peuples du Sagné, se deuoient aussi trouuer; comme le Pere qu'ils demandoient estoit occupé ailleurs, on leur promit qu'on ne manqueroit pas de la secourir au Printemps.
Le douziesme de May, le Capitaine de Tadoussac vint sommer nostre Reverend Pere Superieur de sa promesse, le Pere luy accorda tres-volontiers celuy de nostre Compagnie qu'il demandoit: si tost que nos Chrestiens de Sainct Joseph eurent connoissance de ce voyage, ils vindrent trouuer le Pere le suppliant de parler à Tadoussac, c'est à dire, de faire des presens pour attirer à Sainct Joseph le reliqua de ces pauures peuples. Prie Monsier nostre Capitaine, luy disoient-ils, qu'il parler aussi, peut-etre qu'ils respecteront sa parole, s'ils viennent demeurer auec nous, nous parlerons de nostre costé, c'est à dire, nous leur ferons des presens pour applanir la terre, su laquelle ils placeront leurs cabanes, ou leurs maisons. Monsieur le Gouverneur voiant

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que ce dessein tendoit à la gloire de nostre Seigneur, fit son present auec lequel nous ioignismes le nostre, pour les offrir selon l'instruction que nos Neophytes nous avoient donnée; car ils nous informerent par le menu, comme il falloit parler. Cela fait, le Pere monte dans vne barque, qui desendoit à Tadoussac, les vents contraires le retarderent assés long temps en chemin, mais écoutons-le parler de son voyage.
Le Mercredy veille du tres-Sainct Sacrement, vn canot de Sauuages nous vint aborder, comme ie vy que les vents, qui sembloient vouloir faire quelque tréue avec nous, recommençoient leur guerre, ie m'embarquay auec eux, promettant à nos François, que ie leur viendrois dire la saincts Messe le oiur suivant, si le temps le permettoit; les Sauuages m'emmenerent en vn lieu où il n'y avoit ny terre ny bois; c'estoit sur des roches, où ils auroient passé la nuict sans autre couuerture que le ciel, si ie ne me fusse trouué auec eux; ie les exicite incontinent à chercher quelque meschant lieu pour nous cabaner; en ayant fait recontre, ils jettent leurs écorces sur cinq ou six perches: & bien leur en prit, & à moy aussi, dit le Pere; car nous fusmes battus tout la nuict du vent & de le pluïe.
Le lendemain ne pouuant aborder la barque, ie passay la grande feste de nostre Seigneur dans cette maison tres-pauure des biens de la terre, mais richement pourueuë des biens du ciel: La meilleure partie des Sauuges estoient Chrestiens; ie leur parlay de l'honneur qu'on rendoit ce iour là au Fils de Dieu auec pompe & magnificence, dans toute L'Europe: Là-dessus ie dresse vn petit Autel pour dire la sainct Messe; ils m'aidoient auec tant d'affection que i'en estoit tout attendry: voyans que le lieu où ie deuois marcher, estoit tout humide and fangeux, ils jettent par terre vne robe pour me seruir de marchepied. J'estendy vne petite nappe de communion au travers de la cabane, pour separer les fideles d'auec les infideles: Là dessus ie commence la sainct Messe, non sans estonnement, que le Dieu des dieux s'abaissast vne autre fois, dans vn lieu plus chetif que l'estable de Bethleem; ce bonnes gens se vouloient confessor & communier, mais ie les remis au Dimanche suiuant; les Sauuages qui n'estoient pas baptistés, garderent vn profound silence pendant ce diuin Sacrifice; aussi ont-ils bonne enuie d'estre Chrestiens.
La tempeste nous retint deux iours & deux nuicts prisoners sous ces écorces, plus ouuertes qu'vne porte cochere; Comme nous songions à nostre depart, le sieur Marsolet qui commandoit la barque, m'escriuit ce peu de mots par vn ieune Sauuage, qui m'apporta la lettre; le Sauuage surnommé Boyer, est arriué en nostre barque, il dit, qu'il vous est venu querir tout exprés, pour vous mener à Tadoussac; il vous attend icy, faites luy, s'il vous plaist, vn petit mot de response; i'ay donné au present porteur vn peu de pain & de pruneaux, sçachant bien que vous en auiés besoin.
Aiant receu ce petit mot, ie vais trouuer la barque, le Sauuage qui estoit venu au deuant de moy, me presse d'entrer à Tadoussac, disant, que tous ceux qui estoient là, souhaitoient ardemment d'estre instruits: Ie m'y transporte dans les canots qui me vindrent querir; estant arriué, ils me témoignerent toute sorte de bonne volonté, ils m'accueillirent tous auec beaucoup de bienueillance; ie visite les malades, ie trouue vne femme en danger, ie

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l'industry, ie la baptiste, & Dieu l'enleue au ciel: Cuius vult, miseretur. Dieu choisit ceux qui luy plaist; cette pauure femme attendoit ce passesport pour entre en Paridis.
Si tost que ie fus arriué, poursuit le Pere, les Sauuages me bastirent vne maison à leur mode, elle fut bien-tost dressée, les ieunes hommes vont chercher des écorces, les filles & les femmes, des branches de sapin pour la tapisser d'vn beau verd, les hommes plus âgés, en font la charpente, qui consiste en quelques perches qu'ils arrondirent en berceau; in iette là-dessus des écorces de fresne ou de prusse; & voila vne Eglise & vne maison bien-tost bastie; Au commencement ie songeois, où on coupperoit les écorces pour faire des fenetres: mais la maison estant faite, ie reconnu qu'il ne falloit point prendre cette peine; car il y auoit assés de iour & de lumiere sans fenetres, ie dresse là dedans vn Autel, ie fay ma petite retraite tout auprés, & ie me trouue plus content, & aussi bien logé, que dans un Louure; la porte seule me mettoit en peine, car ie desirois la pouuoir fermer quand je sortirois, les Sauuges qui ne se seruent que d'vne ecorce, ou d'vne peau pour fermer leurs cabanes, ne me sembloient pas assés bons charptiers pour fermer, mon palais; Mais Charles Meiachka8at, me monstra que si; il s'en va chercher deux bouts de planche, les cloüe par ensemble, faite vne petite porte: j'auois auec moy vn cadenat pendu à vn petit sac, il trouue l'inuention de s'en seruir pour fermer ma maison à clef: me voila done logé comme vn petit Prince dans vn Palais, basty en trois heures: comme ie craignois l'importunité des enfans, le Capitaine fait vn grand cry par les cabanes, & recommande à la ieunesse de ne point entrer en ma demeure, que par ma permission: Ieunesse, disoit-il & vous enfans, respectés nostre Pere, allés le visiter: mais quand il priera, ou qu'il sera empesché, retires vous sans bruit, portés luy du poisson, quand vous en prendrés; les enfans me suiuoient par tout, & m'appelloient leur Pere; ils m'apportoient de leur pesche, & ie leur donnois vn peu de galette; en vn mot, i'estois en paix quand ie voulois, dans ma maison d'écorce; car ie pris la liberté dés le premier commencement, de renuoyer tous ceux que je voudrois, quand j'auois quelque empeschement: encor que ce soit chose inoüie, qu'vn Sauuage refuse la porte de sa cabane à vn autre Sauuage, personne neantmoins ne se formalisoit de la façon d'agir du Pere: Il faut dés vostre premiere entrée donner le ply que vous desirés à ces bonnes gens, capables de raisons, & ils ne s'estonnent pas que nous ayons des façons de faire differentes des leurs.
Quelque temps apres mon arriuée ie fis festin auec les Sauuages d'vn bled d'Inde, qu'ils aimt beaucoup, ie l'auois fait apporter exprés dans la barque pour ce sujet, ie voulu parler pendt ce festin, mais les Sauuages ayans éventé mon dessein, me remirent en vn autre temps; sur le soir le sieur Marsolet & moy, voulans produire les presens de Monsieur le Gouverneur & les nostres, le Capitaine nous courut au deuant, & me parla en ces termes. Mon Pere, il n'est pas besoin de nous faire des presens pour nous inuiter à croire en Dieu, nous y sommes desia tous resolus: le Ciel est vne assés grande recompense, nous ne desirons point d'estre orgueilleux, ny nous vanter d'estre honorés de vos presens, pour toute parole suffit, que vous nous enseigniés le

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chemin du ciel: Sans entrer en d'autres discours, tous ceux que vous voiés icy sont dans la resolution de prier, mais non pas de quitter leur païs pour monter là haut; il apporta plusiers raisons, pour faire voir qu'il leur estoit important, de ne se point retirer de Tadoussac: En effet, son discours estoit bon, mais fondé sur les considerations humaines & temporelles: Voila donc nos presens arrestés, Charles Meïachka8at, qui s'est retiré, comme i'ay desia dit, de Tadoussac pour viure en enfant de Dieu, à Sainct Joseph, leur parla plusiers fois tres-fortement, mais pardessus leur portée; car les hommes ne se deprennent pas si tost des interests de la terre, quoy qu'elle ne soit qu'vn point, à comparaison du ciel. Ah! ie voy bien, fit ce bon-homme, que le Diable vous arreste icy, il vous donne des pensées, que vous serés pauures, si vous quittés vostre païs, il vous fait apprehender que les richesses de la terre sont de grande importance; & que vous seruira tout cela à l'heure de la mort? il voit bien qu'il ne sçauroit vous rauir la volonté que vous aués de croire en Dieu; il vous iettera dans l'impossibilité de l'executer, vous attachant en un lieu, où vous ne pouués estre instruits : Si tost que vous ne verrés plus le Pere, vous ne penserés plus à Dieu; qui vous conseillera dans vos difficultes? qui vous empeschera de retomber dans vos chants superstitieux, & dans vos festins? Si quelqu'vn a vn tambour, qui prendra la hardiesse de luy oster? Nous les auons tous iettés, dirés-vous? comme si vous n'en pouuiés pas refaire d'autres: Moy mesme, encor que ie croye de tout mon coeur, il me semble que quand ie suis long-temps absent des Peres, que mes vieilles idées veulent retourner; voila pourquoy, quand ie deurois estre le plus pauure du monde, ie ne le quitteray iamais. Ce bon Neophyte ne cessoit matin & soir, & la nuict mesme, de presser ses Compatriotes, de venir demeurer auprés de ceux qui enseignent le chemin de salut. Les Sauuages pressés de ces raisons, ne concluoient pas qu'il a fallust monter à Kebec, mais qu'il estoit à propos que nous descendissions à Tadoussac, pour y dresser vne Maison, afin de les instruire: Les Nations voisines y viendront demeurer, disoient ils, elles embrasseront la foy sans contredit: Mais ce païs est si miserable, qu'à peine y trouue-t'on de la terre pour leurs sepulcres, ce ne sont que rochers, steriles & affreux, si neantmoins Monsieur le general, & la flotte de Messieurs de la Nouuelle France, qui passe tous les ans quelque mois à Tadoussac, y faisoit bastir vne maison par leur ordre, comme Monsieur de Plessis Bochart auoit commencé, cela feroit du bien à tout son équipage & aux pauures Sauuages; car quelques Peres de nostre Compagnie se pourroient retirer là, depuis le Printemps iusques au depart des vaisseaux, pour secourir les François & les Sauuages dans leurs besoins spirituels; d'y demeurer pendant l'hyuer, c'est chose que ie ne conseillerois à aucun François; car les Sauuages s'en éloignent pendant ce temps-là, abandonnans leur rochers au froid, & à la neige, & aux glaces, dont on voioit encor quelques reliquats, cette année bien auant dans le mois de Iuin. Au reste, ie ne doute nullement, que si la fureur des Hiroquois peut estre arrestée, que tous les sauuages de Tadoussac, du Sagné, & de plusiers autres petites Nations, ne montent plus haut, si on continuë de les secourir; mais voions toutes les remarques du Pere.

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Pendant le seiour que i'ay fait là, ces bonnes gens, dit-il, m'appelloient ordinairement à leurs conseils, ils me communiquoient leurs petites affaires, ils m'inuitoient à leurs festins, me traitant comme leur pere: Ils firent vn festin sur les fosses de leurs morts, incontinent apres non arrivée, auquel ils emploierent huict originaux & dix castors; le Capitaine haranguant, dit, que les ames des defuncts prenoient grand plaisir à l'odeur de ces bonnes viandes, ie voulus parler pour refuter cét erreur; mais ils me dirent, ne te mets pas en peine, ce n'est pas cela qui nous empeschera de croire, nous allons bien-tost jetter à bas nos vieilles façons de faire.
Voicy comme i'emploiois le temps auec eux, dés le petit jour, qui estoit enuiron trois ou quatre heures du matin, ie m'en allois faire prier Dieu par les cabanes; puis ie disois le saincte Messe, où tous les Chrestiens qui estoient descendus à Tadoussac, pour aller en traicts, assistoient tous les iours, se confessans & communians assés souuent. La Messe estans dite, ie me retirois à l'écart, hors le bruit des cabanes, pour vacquer un petit à moy mesme, i'allois en suitte visiter les malades, puis i'assemblois les enfans pour leur faire le Catechisme, le Soleil ne regloit ny mon leuer, ny mon coucher, ny l'heure de mes repas : mais la seule commodité qui n'estoit guere auantageuse ny favorable au corps.
Ie donnois vn temps apres le disner, tantost aux hommes, & puis aux femmes qui s'assembloient pour estre instruites, & sur le soir, apres m'estre retiré quelque temps, ie faisois faire les prieres auec vne instruction publique, où les enfans rendoient compte deuant leurs peres & meres, de ce qu'ils auoient apris au Catechisme, cela les encourageoit, & consoloit infiniment leurs parens.
I'en ay veu de si ardens à se faire instruire, qu'ils ont passé les nuicts auprés de nos Chrestiens, se faisans dire & redire vne mesme chose, pour la mettre dans leur memoire. I'interrogeois les plus âgés publiquement comme des enfans, & tous me rendoient compte de ce que ie leur auois enseigné: En vn mot, si cette Mission est penible, elle est assaiaonnée de beaucoup de consolation.
Ie leur disois certain iour, que quelques François m'auoient dit à mon depart de Kebec, que ie ferois d'eux tout ce que ie voudrois deuant le venuë des Vaisseaux; mais qu'à l'abord des Navires, on ne les pourroit plus retenir, qu'ils seroit yures depuis le matin iusques au soir: L'vn d'eux prenant la parole, me dit auec bonne grace; Mon Pere, fay gageure auec ceux qui t'ont dit cela, & nous te ferons gagner; car assurement nous ne nous enyurerons point, demeure auec nous iusques à la flotte, & nous t'apporterons toutes les boissons que nous aurons, tu en seras l'Echanson & le distributeur, tu nous en verseras de tes mains, & nous ne passerons point la mesure que tu nous donneras.
Ie vy aborder icy quelques ieunes gens du Sagné, qui n'auoient iamais vue de François; ils furent bien estonnés de m'entendre parler leur Langue: Ils demandoient de quel païs j'estois; on leur dit, que j'estois de Kebec, & de leurs parens; mais ils n'en pouuoient rien croire: car nos barbes mettent vne difference quasi essentielle, pour ainsi dire, entre un European & un Sauuage: I'ay communiqué auec quelques familles, venuës des Terres, ce sont gens simples, & tres-capables de recevoir le bon grain, & la riche semence de l'Euangile.

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