Les bases militaires

Le gouvernement de Terre-Neuve n'a jamais entretenu d'armée mais, au fil des siècles, la position stratégique de l'île a favorisé la construction d'installations militaires par les Britanniques, les Français, les Américains et les Canadiens. Celles-ci ont fourni des emplois aux civils et ont donc stimulé l'économie. À une société surtout concentrée sur la pêche, elles ont ouvert de nouveaux horizons culturels et personnels.

Les répercussions sur Terre-Neuve

À certaines époques, les bases militaires jouent un rôle essentiel. Au cours des 18e et 19e siècles, la garnison britannique permet à la ville de St. John's de s'imposer comme la capitale administrative d'une colonie qui deviendra autonome. La construction et l'exploitation de bases militaires américaines et canadiennes pendant la Seconde Guerre mondiale relancent l'économie et fixent les conditions qui incitent les habitants de Terre-Neuve et du Labrador à réexaminer leur avenir constitutionnel.

Jusqu'au 20e siècle, c'est la puissance navale la plus importante qui a mainmise sur l'île. Pour les puissances maritimes de l'Europe, l'emplacement de l'île à l'embouchure du golfe du Saint-Laurent est crucial. La Marine royale britannique sait assurer sa suprématie sur les eaux de Terre-Neuve. Au 18e siècle, elle y envoie tous les printemps un convoi de navires de guerre. Pourtant, cette force écrasante en été n'offre aucune protection aux habitants qui hivernent sur l'île. Ainsi, à l'hiver 1696, un détachement français quitte Plaisance par voie terrestre et détruit la majorité des peuplements anglais. Le cantonnement d'une garnison et l'édification de fortifications à St. John's répondent aux appels à l'aide des résidents, et grâce à cette présence militaire, la ville se mue graduellement en capitale administrative. Les officiers de marine y remplissent les fonctions de juges. Après 1729, St. John's devient le siège du gouverneur, car c'est là que le commandant du convoi avait ses quartiers.

La prédominance navale échappe aux Français qui construisent donc des installations militaires à Plaisance (Placentia) afin de mieux soutenir la marine française chargée de la protection de l'Acadie et de la Nouvelle-France. Les propriétaires de bateaux de pêche français s'établissent à Plaisance. Ils y sont en relative sécurité contre les attaques des Britanniques et des pirates. Après le départ des forces françaises en 1713-1714, des colons anglais et irlandais s'installent à Placentia. Des troupes anglaises y sont postées pour un certain temps. La collectivité demeure un important centre d'activités de pêche.

Les ruines de Castle Hill, Placentia (Plaisance), vers 1894
Les ruines de Castle Hill, Placentia (Plaisance), vers 1894
Tiré de Newfoundland Illustrated, M. Harvey, Concord, © 1849, p. 87.

L'influence positive des bases sur Terre-Neuve

La présence de la garnison militaire et de la Marine royale contribue financièrement à l'essor économique de St. John's. Au 18e siècle et pour une bonne partie du 19e siècle, les dépenses associées aux fortifications et la solde des militaires dynamisent les secteurs de la construction et des services. Cet apport financier transforme St. John's qui devient la plus grande collectivité de l'île. Les soldats se procurent des produits locaux et achètent des parcelles de terre qu'ils cultivent eux-mêmes, un bon coup de pouce au secteur agricole. Des artisans débarquent à St. John's pour l'érection des fortifications, notamment des maçons. Les dépenses militaires font aussi la fortune des marchands locaux. Ils accumulent ainsi les capitaux qui leur permettent de régner en maître sur les activités d'exportation et d'importation de Terre-Neuve.

La garnison et les navires militaires de passage remplissent également une fonction sociale. Les danses et les dîners qui ont lieu au mess des officiers facilitent les rencontres entre les fonctionnaires et les marchands, et ainsi le flot du commerce. Les marins participent aux régates annuelles qui se tiennent à St. John's, une activité sportive où se croisent toutes les couches de la société. Les soldats et les marins fréquentent aussi les débits de boissons et les établissements de restauration. Dans ces lieux d'échanges de nouvelles, d'idées et de culture, ils côtoient les artisans locaux et les travailleurs de la pêche. La vie sociale de St. John's ressemble assez à celle des autres ports navals anglais. On craint d'ailleurs que la mutinerie de Spithead qui éclate en 1797 dans la Marine royale se propage jusqu'à Terre-Neuve.

La garnison se retire en 1870. Chaque été, un escadron naval britannique surveille la zone de pêche de la côte française de l'île. Cette mesure prend fin au début du 20e siècle. Devant la menace d'une deuxième guerre mondiale, le Canada et les États-Unis prennent conscience de l'importance de défendre Terre-Neuve et le Labrador s'ils veulent garantir la sécurité du continent. Ils cherchent également un point d'arrêt pour les vols transatlantiques. En 1938, la Royal Air Force (RAF) choisit l'emplacement d'un nouveau terrain d'aviation qui sera le point de départ des avions qui traverseront l'Atlantique. Gander est désormais vital au ravitaillement des avions produits au Canada et aux États-Unis et servant outre-Atlantique à l'effort de guerre des Alliés.

Base aérienne de Gander, 1944
Base aérienne de Gander, 1944
Des avions B-17 roulent sur la piste avant le décollage.
Tiré de A Friendly Invasion II: A Personal Touch, John Cardoulis, St. John's, © 1993, p. 103.

Le personnel militaire américain, britannique et canadien prend ses quartiers à la base militaire de Gander, équipée de salles à manger, de dortoirs et d'autres commodités. De nombreux civils employés sur la base militaire ont emménagé avec leur famille dans des habitations construites en bordure des pistes d'atterrissage. Les civils qui habitent près de l'armée canadienne doivent traverser une piste en service pour avoir accès aux installations ou rendre visite aux civils vivant du côté réservé à l'armée américaine. Toutes les personnes qui résident sur la base doivent respecter les restrictions imposées en temps de guerre. Les appareils photo sont donc interdits, car des photos des infrastructures de défense pourraient se retrouver entre les mains de l'ennemi.

Le terrain d'aviation de Gander est le plus vaste du monde au moment de sa construction. Pourtant, il ne suffit pas à la demande en raison du grand nombre d'avions militaires qui l'empruntent durant la guerre. En 1941, le gouvernement canadien établit une base militaire à Goose Bay au Labrador afin de permettre au RAF Ferry Command [commandement chargé de transporter les avions militaires vers la Grande-Bretagne] de se rabattre sur un trajet plus au nord. Ici, il est interdit au personnel civil d'habiter dans le périmètre de la base. Les employés se regroupent donc dans un hameau sans commodités qu'ils surnomment ironiquement « Refugee Cove » [l'anse aux réfugiés]. Il est rebaptisé plus tard Happy Valley. Il fusionne finalement avec la ville de Goose Bay pour ne former aujourd'hui qu'une seule municipalité.

Base aérienne de Goose, vers 1942
Base aérienne de Goose, vers 1942
La base aérienne de Goose sert temporairement de quartier général à la force aérienne des États-Unis entre 1941 et 1945.
Avec la permission de la Division des archives et collections spéciales (Coll. 109, 7.01.30), bibliothèque Queen Elizabeth II, Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

La Grande-Bretagne conclut une entente (Destroyers for Bases Agreement) avec les Américains qui les autorise à bâtir des bases en échange de navires militaires excédentaires. C'est ce que fait l'armée américaine en 1941 à St. John's, Argentia et Stephenville. La marine américaine aménage la première de ses deux bases à St. John's. Pour sa part, l'aviation américaine construit un aéroport à Stephenville destiné au ravitaillement des avions que Gander ne peut accueillir. Des troupes américaines sont aussi en poste dans un certain nombre de petits villages stratégiquement importants, notamment l'hydrobase à Botwood. Des milliers d'habitants de Terre-Neuve et du Labrador s'installent dans des collectivités situées près des bases, attirés par des emplois bien rémunérés.

Les civils ont aussi droit aux activités de loisirs des bases militaires, peu courantes chez les habitants de l'île. Salles à manger et de quilles, piscines et autre équipement semblable se greffent aux autres aspects culturels et sociaux des villes liées aux bases. Les forces américaines gèrent leur propre station de radio, VOUS. Celle-ci retransmet la culture américaine populaire et s'adresse aussi bien au personnel militaire qu'aux civils. Plusieurs artistes américains comme Bob Hope donnent des spectacles sur les bases. La culture américaine rejoint alors un grand nombre de personnes qui n'y auraient pas eu accès autrement.

Quartier général, Fort Pepperrell, vers 1950
Quartier général, Fort Pepperrell, vers 1950
Fort Pepperrell est une importante base des forces aériennes américaines.
Avec la permission de la Division des archives et collections spéciales (Coll. 109, 3.01.10), bibliothèque Queen Elizabeth II, Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

L'influence négative des bases sur Terre-Neuve

Les bases militaires fournissent de l'emploi à des milliers de Terre-Neuviens, mais elles provoquent aussi leur lot de problèmes. Ainsi, la construction d'une base à Argentia nécessite l'expropriation d'habitants qui y sont enracinés depuis des générations et qui sont maintenant forcés de s'exiler vers d'autres lieux. Comme partout ailleurs, les milliers de jeunes hommes célibataires de la base participent à la propagation de maladies transmises sexuellement. Des désaccords nuisent parfois aux relations entre militaires et autorités civiles. Par exemple, ce sont les lois américaines qui ont préséance en raison du principe d'extraterritorialité des bases. En cas d'infractions, le personnel militaire est donc traduit devant un tribunal militaire plutôt qu'un tribunal de Terre-Neuve. Par ailleurs, les salaires versés aux employés civils de Terre-Neuve sont inférieurs à ceux de leurs homologues américains et canadiens. Les organisateurs syndicaux sont interdits de séjour sur les bases pour éviter la syndicalisation des employés locaux. De même, les hommes apprécient peu l'attention que les femmes de leurs collectivités portent à ces jeunes soldats en moyen et venus de loin. Des centaines de femmes unissent leur destinée à des membres du personnel de la base et les suivent lorsqu'ils sont rapatriés. De nombreux Terre-Neuviens ont donc de la famille aux États-Unis et un peu partout au Canada.

Argentia, vers 1942-1943
Argentia, vers 1942-1943
Entrée du côté de la marine à la base d'Argentia.
Avec la permission de la Division des archives et collections spéciales (Coll. 109, 5.01.07), bibliothèque Queen Elizabeth II, Memorial University of Newfoundland, St. Johns, T.-N.-L.

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