D'autres groupes ethniques

Au 19e siècle, Terre-Neuve et le Labrador sont culturellement fort peu diversifiés. Pourtant, de petits groupes d'immigrants de l'extérieur de la Grande-Bretagne s'y rendent. Parmi eux, les Chinois, les Libanais et les Juifs sont les plus importants pendant les dernières décennies du 19e siècle. Les raisons qui amènent ces hommes et ces femmes à quitter leur pays sont tout autant économiques que sociales. La recherche d'un meilleur gagne-pain ou la volonté de se soustraire à des régimes politiques hostiles et à des conflits religieux se révèlent les motifs les plus déterminants.

Sitôt arrivés, nombreux sont ceux qui ouvrent des commerces, entre autres des blanchisseries, des studios de photographie et des cinémas. Les industries forestière et minière, ainsi que le secteur de la pêche, représentent aussi d'autres sources d'emplois. Toutefois, sans la connaissance de l'anglais, plusieurs possibilités d'emploi échappent aux immigrants. Les différences culturelles suscitent aussi parfois des tensions entre les natifs et les nouveaux arrivants. La plupart des immigrants s'installent dans les grands centres industriels et les pôles commerciaux, quoique certains d'entre eux emménagent dans des villages côtiers.

Les immigrants chinois

La plupart des immigrants chinois sont originaires de la province de Guangdong (aussi connue sous le nom de « province de Canton ») située en Chine méridionale. C'est une région montagneuse, peu propice à l'agriculture, où sévit la pauvreté. Vers la fin des années 1800, ses ports deviennent les premières voies d'accès au commerce international. Les habitants rencontrent pour la première fois des voyageurs occidentaux. Des Chinois embarquent sur des navires de passage et traversent l'océan Pacifique. Ils veulent s'établir en Amérique du Nord et espèrent améliorer leur sort.

La majorité débarque à Vancouver. Ils choisissent alors d'y rester ou de poursuivre vers l'est. Ceux intéressés à se rendre à Terre-Neuve et au Labrador prennent le train pour Halifax, puis un navire à vapeur jusqu'à l'île de Terre-Neuve. En raison de la taxe d'entrée de 50 $ qu'impose le gouvernement canadien aux immigrants chinois après 1885 (qui atteint 500 $ en 1903), ces derniers sont escortés par la Gendarmerie royale pratiquement jusqu'à Terre-Neuve pour éviter qu'ils ne s'installent secrètement au Canada.

Immigrants chinois en Colombie-Britannique, 1886
Immigrants chinois en Colombie-Britannique, 1886
Pour se rendre à Terre-Neuve et au Labrador, la majorité des immigrants chinois débarque au port de Vancouver en Colombie-Britannique, puis prend le train en direction d'Halifax. Ils embarquent ensuite sur un navire à vapeur vers l'île de Terre-Neuve.
Photo prise par Édouard Deville. Avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada (PA-038034), Ottawa, Ontario.

C'est au milieu des années 1890 que débarquent les premiers immigrants chinois. Ils ouvrent des blanchisseries à St. John's. En 1904, la ville compte trois de ces commerces, soit la blanchisserie Sing Lee sur la rue New Gower, la blanchisserie Jim Lee sur la rue Duckworth et la blanchisserie Kam Lung sur la rue Cochrane. Le blanchissage n'exige pas une connaissance de l'anglais et fait appel à une main-d'œuvre importante. Il est donc très recherché par les immigrants chinois. Si l'embauche est facile, c'est un dur labeur par contre. Tôt le matin, les employés font la collecte des vêtements sales chez les clients, les lavent à la main et les repassent, puis les rapportent à leurs propriétaires. Ils parcourent la ville à pied, par tous les temps, en transportant de gros sacs. Ils travaillent jusqu'à 20 heures par jour. Même s'ils gagnent leur vie décemment, ils ne sont pas riches et n'ont pas vraiment de temps libres.

Vers la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, Terre-Neuve reçoit un nombre croissant d'immigrants chinois. Ils visent tous un emploi dans une blanchisserie, mais ils sont trop nombreux. Ils se tournent donc notamment vers ceux de jardiniers, de serviteurs, de mineurs dans les mines d'or de l'île Bell ou de travailleurs à terre dans la pêche commerciale.

La majorité des immigrants chinois choisissent St. John's. Un petit nombre opte plutôt pour Harbour Grace, Carbonear, et ailleurs dans l'île. Peu importe où ils vont, la société est blanche, chrétienne et de descendance anglaise et irlandaise. Ils font face à une vive opposition, car cette minorité visible ne parle pas anglais à son arrivée et suit les préceptes du bouddhisme ou du taoïsme. Les enfants, et parfois même les adultes, leur lancent de la boue ou d'autres objets, brisent les vitrines de leurs commerces et tournent en ridicule leur apparence et leurs traditions.

La méfiance qu'entretiennent des citoyens envers eux résulte de leur ignorance de la culture chinoise. D'autres s'inquiètent des emplois qu'ils pourraient occuper au détriment des insulaires. Cette crainte pousse le gouvernement de Terre-Neuve et du Labrador à adopter en 1906 une loi [Act Respecting the Immigration of Chinese Persons] imposant une taxe d'entrée de 300 $ aux Chinois, à l'exception des membres du clergé, des touristes et du personnel du corps diplomatique. Les étudiants qui fréquentent un établissement d'enseignement pendant trois ans dès leur arrivée ont droit au remboursement de cette taxe.

Environ 330 immigrants s'acquittent de cette taxe avant l'abolition de la loi en 1949. Le 28 juin 2006, le gouvernement provincial présente ses excuses en déclarant que cette taxe était de toute évidence une mesure discriminatoire puisqu'elle infligeait des difficultés économiques et un préjudice psychologique aux immigrants chinois de l'époque. Ces excuses surviennent une semaine après celles offertes par le gouvernement canadien sur sa taxe d'entrée imposée après 1885.

Les immigrants libanais

Vers la fin du 19e siècle et le début du 20e siècle, les persécutions religieuses au sein de l'Empire ottoman, de même que la pauvreté et la conscription militaire, incitent des habitants du Mont-Liban à émigrer à Terre-Neuve et au Labrador et ailleurs en Amériques du Nord et du Sud. Ellis Island dans le port de New York est leur premier point de chute avant de continuer vers la Nouvelle-Écosse, de traverser le détroit de Cabot et d'atteindre l'île de Terre-Neuve. Ils se définissent comme Syriens, Assyriens ou maronites, puis comme Libanais après la proclamation de la République libanaise en 1920.

Sans recherche approfondie sur la communauté libanaise, nous ne connaissons pas le nombre exact d'immigrants parvenus à Terre-Neuve et au Labrador, les lieux où ils se sont fixés et leur occupation. Le recensement de 1911 précise 86 Syriens et 44 Turcs. La plupart des Libanais sont des commerçants et appartiennent à une classe marchande florissante. Plusieurs ouvrent des magasins, des hôtels, des cinémas et diverses autres entreprises. Ils s'installent donc dans des régions à vocation commerciale et industrielle, par exemple St. John's, l'île Bell et l'ouest de l'île de Terre-Neuve. Ainsi, peu après son arrivée à St. John's en 1904, Anthony Tooton établit une chaîne de boutiques de photographie qui connaît un grand succès. Pour sa part, Michael Basha, un homme d'affaires accompli, dirige l'entreprise Bay of Islands Light and Power Company.

Publicité de Tooton, 1918
Publicité de Tooton, 1918
Peu de temps après son arrivée à St. John's en 1904, Anthony Tooton, un immigrant d'origine libanaise, fonde une chaîne de boutiques de photographie qui connaît un grand succès.
Tiré de The Newfoundland Quarterly , vol. 18, no 3, 1918, p. 25.

De nombreux immigrants libanais anglicisent leur prénom et leur nom de famille en arrivant en Amérique du Nord, selon le folkloriste John Ashton. Ils cherchent à s'intégrer à leurs voisins anglophones. Par exemple, Ablain Andrea devient Albert Andrews, et Jersus Karbaj, George Corbage. Parmi d'autres changements de nom de famille, notons Alteen (auparavant El Teen), Kelly (Khalil), Murphy (Miffleh), et Tooton (Tootonji).

Les immigrants juifs

Entre 1881 et 1910, environ deux millions de Juifs partent de l'Europe de l'Est en direction de l'Amérique du Nord. Ils fuient la violence antisémite et les émeutes qui surviennent à la suite de l'assassinat du tsar Alexandre II. La majorité d'entre eux ciblent New York et d'autres grandes villes américaines pour y établir leur nouveau foyer. Un petit groupe pourtant se retrouve à Terre-Neuve et au Labrador. On en sait bien peu sur ces nouveaux arrivants, mais plusieurs se lancent dans les activités commerciales. Ils ouvrent des commerces et se font marchands ambulants.

En général, ils vendent des produits que n'offrent pas les commerçants tels des bijoux, des articles de papeterie, des crayons, des peignes, des cravates, des mouchoirs, du tabac, du thé, des chemises et des couteaux de poche. Avant d'implanter leur propre commerce, ils doivent d'abord réunir un capital suffisant et acquérir l'expérience nécessaire. Que ce soit à pied ou en navire côtier, ils peuvent parcourir jusqu'à 32 km par jour avec leur marchandise. Les profits réalisés sont maigres, car ils vendent leurs articles à des prix à peine 20 p. 100 plus élevés que les prix de gros. En contrepartie, ils apprennent à maîtriser l'art du commerce et la langue anglaise, dont différents dialectes locaux.

Pour plusieurs immigrants juifs, prendre racine dans une société anglophone et chrétienne n'est sûrement pas facile, car les minorités visibles sont rares. Mis à part la langue et la religion, le régime alimentaire casher constitue un autre obstacle de taille et un problème constant sur l'île au 19e siècle. C'est probablement pour cette raison qu'un bon nombre de familles se convertissent au christianisme de diverses confessions. L'accroissement du nombre d'immigrants juifs à Terre-Neuve et au Labrador fait évoluer la situation au cours des premières décennies du 20e siècle, comme d'ailleurs l'inauguration sur la rue Water de la première synagogue entre 1909 et 1915.

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