La relocalisation était-elle justifiée?

Cinquante ans après le lancement du premier programme de centralisation et plus de trente ans après la fin de celui-ci, la relocalisation suscite toujours controverse et émotion. On semble retenir les morcellements au sein des familles et des collectivités, la dislocation sociale, la perte d'un mode de vie et l'abandon des collectivités qui, dans certains cas, existaient depuis les premiers jours de la colonisation européenne. À la fin des années 1960, les scientifiques universitaires en sciences sociales ont été les premiers à se demander si cette expérimentation en génie social était réellement justifiée – en somme, si le prix payé par tant de personnes et de familles valait la peine au vu des résultats obtenus.

Les gouvernements fédéral et provincial croyaient que la centralisation et la relocalisation seraient, à long terme, la meilleure chose à faire pour les collectivités rurales de Terre-Neuve et du Labrador. En rassemblant la population dans des centres plus importants et moins isolés, les services publics – les soins de santé, l'éducation, les routes et l'électricité – s'en trouveraient améliorés et moins dispendieux, puisqu'il était impossible d'offrir un niveau de service adéquat à l'ensemble des 1 200 collectivités éparpillées le long de la côte. De plus, les deux ordres de gouvernement avaient convenu que le secteur des pêches devait être modernisé. Pour ce faire, il fallait réduire le nombre élevé de pêcheurs côtiers, qui étaient alors encore dépendants de la pêche à la morue traditionnelle, et encourager l'utilisation de plus gros bateaux et de produits congelés frais.

Les citoyens étaient donc invités à déménager dans des centres de croissance, où ils pourraient trouver de l'emploi sur les chalutiers et dragueurs hauturiers, dans les nouvelles usines de transformation du poisson ou dans les industries secondaires. Cela devait être la pêche de l'avenir, porteuse de salaires respectables et de sécurité d'emploi. Enfin, la relocalisation devait créer des bassins de main-d'œuvre. Cette main-d'œuvre potentiellement mobile pourrait répondre à la demande posée par les nouvelles industries et les projets de construction envisagés par le gouvernement de Joseph Smallwood. En somme, la relocalisation était vue comme une composante nécessaire d'un projet de plus grande envergure visant à renouveler et à moderniser Terre-Neuve et le Labrador et à en assurer la prospérité.

Le ministère fédéral des Pêches, au moment où il s'engageait dans le projet après les années 1970, a commandé sans tarder des études sur la relocalisation. Ces études ont révélé que le programme de relocalisation, bien qu'il ait permis de résoudre certains des problèmes structuraux graves avec lesquels les collectivités rurales de Terre-Neuve et du Labrador étaient aux prises, donnait lieu à des difficultés d'un tout autre ordre.

Un sentiment d'attachement sentimental envers les collectivités, les patrimoines familiaux et les modes de vie était certes à prévoir tout comme le sentiment, ressenti par nombre de personnes contraintes de déménager, d'avoir été déracinées. D'autant plus, les collectivités ont dû former des comités et signer des pétitions dans le cadre d'un processus contesté et conflictuel. Cela dit, le problème qui s'était posé presque immédiatement était le logement. Comment les personnes contraintes de déménager trouveraient-elles une maison dans leur nouvelle collectivité? Où trouveraient-elles les ressources nécessaires pour acheter une maison? La situation était particulièrement difficile pour les personnes âgées, les veuves, les mères monoparentales, les personnes malades et les personnes handicapées.

Parmi ceux qui ont déménagé, rares étaient ceux qui avaient les moyens d'acheter ou de construire une nouvelle maison, et l'aide offerte à la relocalisation était souvent insuffisante. Il était courant, lorsque le déménagement s'effectuait sur une courte distance, de faire transporter la maison par voie d'eau jusqu'à la nouvelle destination. Pour autant, il y avait toujours un risque de perdre la maison ou des biens personnels. L'aide à la relocalisation a augmenté au fil du temps, mais il était malgré tout difficile de répondre aux besoins des familles, surtout les familles nombreuses, qui avaient besoin de beaucoup d'espace. Finalement, il est devenu possible pour les familles de demander une aide à l'habitation additionnelle d'un montant maximal de 3 000 $ (sous forme d'hypothèque garantie) qui était versée une fois que les familles étaient installées dans les centres désignés par le gouvernement. Pour de nombreuses familles, le fait de devoir quitter leur maison les a plongées dans des difficultés financières qu'elles n'avaient jamais connues.

Certaines personnes contraintes de déménager ont décrit les difficultés que la relocalisation leur avait causées. Elles déploraient la perte de leur mode de vie antérieur plus autonome, et il ne fait aucun doute que des familles se sont retrouvées dans une situation financière et économique pire que celle qui était la leur avant le déménagement, particulièrement lorsque l'emploi stable se faisait rare. À l'inverse, il y a eu des familles qui étaient, dans l'ensemble, satisfaites de leur décision de déménager, citant la qualité supérieure de l'éducation pour leurs enfants, les perspectives d'emploi plus nombreuses et les soins de santé de plus grande qualité, cela sans compter la fin de leur isolement. La pêche traditionnelle était en régression, et plusieurs étaient heureux de se voir offrir une chance de passer à autre chose. Pour certains, la relocalisation signifiait la fin de leur dépendance à l'aide sociale et à d'autres formes d'aide gouvernementale.

English version

Vidéo: La relocalisation (en anglais seulement)