L'industrie minière

L'industrie minière a joué un rôle important, quoique sporadique, dans l'histoire économique, sociale et culturelle de Terre-Neuve et du Labrador. Après que Joseph Jukes ait relevé plusieurs des caractères minéralogiques et géologiques de l'île dans les rapports de ses explorations durant les années 1830 et 1840, le premier effort systématique de cartographie du potentiel minier de Terre-Neuve a été l'inventaire géologique d'Alexander Murray, qui publiait en 1877 The Geography and Resources of Newfoundland. À cette époque, des levés similaires étaient aussi menés au Canada et aux États-Unis, comme un peu partout dans le monde. Les immenses gîtes de minerai de fer du Labrador et des secteurs québécois voisins ont été découverts par un levé canadien en 1892. Bien entendu, les produits minéraux étaient vus comme des clés de l'industrialisation dans le monde entier.

L'inventaire de Murray et les travaux de cette nature cadraient aussi avec une orientation générale à Terre-Neuve, soit un effort visant à découvrir les richesses naturelles de l'intérieur, à fournir de l'emploi à la population permanente de l'île, en pleine croissance, et à emboîter le pas au modèle de développement des ressources du continent. Cet intérêt accru pour les ressources minérales participait donc à la même tendance qui allait favoriser la construction du chemin de fer et d'autres projets non maritimes. Nombre d'hommes politiques de l'heure étaient engagés dans des entreprises minières et ferroviaires. De ceux-ci, Charles Fox Bennett était peut-être le plus remarquable; chef des opposants à l'union avec le Canada en 1869, il aura été durant des décennies un intervenant-clé dans l'exploration et l'industrie minière de l'île.

Opérations minières à Tilt Cove

Si des opérations à petite échelle ont été entreprises dès les années 1770, ce n'est qu'en 1864 que la première exploitation minière d'envergure a été amorcée à Tilt Cove, sur la côte nord-est de Terre-Neuve. En effet, on y avait découvert en 1857 de vastes gisements de cuivre ainsi que des traces d'or à teneur assez élevée. Entre 1864 et 1917, Tilt Cove sera l'un des plus importants producteurs mondiaux de cuivre. Ceci dit, la mine allait être fermée en 1917 en raison des conditions du marché international et de la situation militaire, ainsi que de problèmes liés à la teneur et à l'accessibilité du minerai. Suite à la découverte de nouveaux gîtes, la Maritime Mining Company en a repris l'exploitation en 1957, et ce, jusqu'en 1967.

Vue d'une mine (probablement celle de Tilt Cove), s.d.
Vue d'une mine (probablement celle de Tilt Cove), s.d.
À une époque, Tilt Cove a été l'un des plus importants producteurs mondiaux de cuivre.

Avec la permission du Centre des études terre-neuviennes (Coll. – 137, 13.06.002), Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

La découverte de Tilt Cove a marqué le début d'intenses activités minières sur la côte nord-est. À Terra Nova, des milliers de tonnes de minerai de cuivre ont été extraites et expédiées par bateau durant trois périodes distinctes (1860-1864, 1902-1906 et 1910-1915). À Bett's Cove, immédiatement au sud-ouest de Tilt Cove, on a extrait de grandes quantités de cuivre et de pyrite jusqu'à l'effondrement du plafond de la mine en 1873, miraculeusement sans perte de vie. À Little Bay, des dizaines de milliers de tonnes de minerai de cuivre et près de 200 000 grammes d'or ont été extraits et exportés, à nouveau durant trois périodes distinctes (1878-1894, 1898-1901 et 1961-1968). Enfin, à Pilley's Island, une mine de cuivre et de pyrite de moyenne importance a été exploitée de 1887 à 1889, de 1892 à 1899 et de 1902 à 1908.

Mine de cuivre de Bett's Cove, s.d.
Mine de cuivre de Bett's Cove, s.d.
At Bett's Cove large quantities of copper and pyrite were extracted until the mine roof collapsed in 1873.

Artiste inconnu. Tiré de The Story of Newfoundland, de J. A. Cochrane, Ginn and Company, Montréal, 1938, p. 213.

Consolidated Rambler Group

L'autre importante concentration de mines dans cette région, appelée le Consolidated Rambler Group, incluait les mines Rambler, Ming, East et Big Rambler Pond. Pour la plupart, ces gîtes ont été découverts peu après le début du 20e siècle, mais les mines ont été exploitées beaucoup plus tard, dans les années 1960 et 1970, et ont connu des vies brèves. Au nombre des autres mines dans le nord-est de l'île, mentionnons Whalesback (découverte au 19e siècle mais ouverte seulement de 1965 à 1972 par la société Brinex), Gullbridge (découverte en 1905 et exploitée de 1966 à 1970), York Harbour (découverte en 1893 et exploitée de 1902 à 1905, puis de 1909 à 1913) et Little Deer Pond (découverte durant les années 1960, ouverte en 1974 et abandonnée la même année).

Opérations minières de l'île Bell et de Buchans

Si les mines de cuivre, d'or et de pyrite de la côte nord-est de Terre-Neuve ont été productives durant leur exploitation, elles auront été de petite envergure, exception faite de celle de Tilt Cove. Les mines de fer de l'île Bell étaient une tout autre chose. Ouvertes en 1895 par la Nova Scotia Steel and Coal Company (ou Scotia), ces mines étaient déjà devenues en 1900 l'une des principales sources de minerai de fer au monde; en 1899, la Dominion Steel Corporation s'était jointe à la Scotia pour les exploiter. En 1910, des centaines de mineurs excavaient des galeries s'étirant plusieurs milles sous le fond marin pour en extraire le minerai qui alimentait les énormes aciéries de Sydney, en Nouvelle-Écosse, ainsi que d'autres usines plus éloignées. En 1901, la population de l'île Bell avait atteint 1 320 personnes, comparée à 701 dix ans plus tôt.

Au gré des décennies qui ont précédé leur fermeture définitive en 1966, les mines de l'île Bell ont été assaillies de toutes sortes de problèmes, depuis les querelles juridiques et financières entre leurs lointains propriétaires et les guerres internationales jusqu'aux fluctuations du cours du minerai et à la concurrence des autres producteurs. Ces mines ont changé de mains à maintes reprises. Les coupures et les compressions étaient monnaie courante et les travailleurs ont mené de nombreuses luttes pour voir améliorées leurs rémunérations et leurs conditions de travail. En 1966, la fermeture du dernier puits de l'île Bell a marqué la fin de la plus longue exploitation continue d'un site minier au Canada. Malgré qu'on prétende qu'il subsiste de vastes gîtes de minerai sous l'île, les mines n'ont jamais été rouvertes.

Une autre découverte minérale importante a été confirmée en 1905, lorsque des tests de l'Anglo-Newfoundland Development Company (AND) ont révélé que des échantillons de minerai de la région de la rivière Buchans contenaient des quantités commerciales de zinc, de plomb, de cuivre, d'or et d'argent. Il faudrait toutefois attendre jusqu'en 1925 pour qu'un procédé de séparation de ces minéraux soit inventé, grâce à une alliance entre l'AND et l'American Smelting and Refining Company (ASARCO). L'AND, qui contrôlait également les immenses ressources forestières et les principales voies de transport de la région, a entamé en 1927 la construction d'une véritable ville de compagnie (ville ouvrière) dans cette partie sauvage et isolée de Terre-Neuve. Bien que l'entreprise ait tenu sa main-d'œuvre sous la menace constante de fermeture, les mines de Buchans allaient rester en opération près d'un demi-siècle. Quelques graves périodes d'agitation ouvrière et civile ont quand même marqué son histoire, d'abord en 1941, puis au début des années 1970, quand les mineurs ont tenu ce qui a été, pour l'époque, la plus longue grève de l'histoire de Terre-Neuve.

Mineurs au travail dans une galerie, Buchans, vers 1928
Mineurs au travail dans une galerie, Buchans, vers 1928
Les mines de Buchans sont restées en opération près d'un demi-siècle.

Avec la permission de Teresa Makinson.

Opérations minières à St. Lawrence et Baie Verte

Les deux autres opérations minières d'importance sur l'île de Terre-Neuve au 20e siècle ont été les mines de fluorite de St. Lawrence et les mines d'amiante de Baie Verte. À St. Lawrence, dans la péninsule de Burin, une société minière américaine, la St. Lawrence Corporation of Newfoundland, a commencé en 1933 à extraire les vastes gisements de fluorite de la région à l'intention des industries chimique, manufacturière et militaire des États-Unis. En 1939, cette société s'est associée à la Newfoundland Fluorspar Company, une filiale de l'Aluminum Company of Canada (ALCAN). En 1961, l'ALCAN allait compléter son acquisition des terrains miniers de la St. Lawrence Corporation pour devenir exploitante unique du site.

La société a cessé l'exploitation des mines de St. Lawrence en 1978, invoquant essentiellement l'agitation ouvrière et la disponibilité de fluorite à meilleur prix en Amérique centrale et en Amérique du Sud. En 2016, il a été question de rouvrir les mines.

Bien que les mines de St. Lawrence aient fourni du travail stable et rémunéré à de nombreuses personnes durant nombre d'années dans une région autrement défavorisée sur le plan économique, elles ont aussi causé bien des souffrances et des difficultés. Au fil des années, un grand nombre des mineurs qui y avaient travaillé sont morts (et continuent de mourir) de la silicose, due à l'inhalation de poussières, ou du cancer des poumons, attribuable au radon libéré par le processus d'extraction.

À Baie Verte, les mines Advocate, une division de la méga-entreprise Johns-Manville, a amorcé en 1963 l'exploitation des gisements d'amiante de la région au moyen d'une mine à ciel ouvert. Au cours des années 1970, il était devenu évident pour bien des gens que l'amiante provoquait des problèmes de santé chez les travailleurs. Un rapport d'expert publié en 1977 est venu confirmer le lien entre les activités d'extraction et de concentration de l'amiante et les taux élevés de cancer et d'affections respiratoires observés dans la région. Rendu public en pleine négociation d'autres différends contractuels, ce rapport a déclenché une longue période d'agitation ouvrière et civile sur les questions de santé et de sécurité au travail, ainsi que sur la santé générale de la population locale. Les opérations des mines Advocate ont été interrompues en 1981, mais les mines ont été rouvertes en 1982, cette fois-ci par la société Transpacific Asbestos Limited, sous le nom Baie Verte Mines Limited. Les mines ont été exploitées jusqu'à ce que les conditions du marché et des problèmes d'accessibilité, associés à des difficultés sanitaires et juridiques, les contraignent à la fermeture en 1990.

Au Labrador, de vastes gisements de minerai de fer avaient été signalés dès 1892, mais leur isolement, entre autres facteurs, en ont empêché l'exploitation jusque dans les années 1940, lorsque l'électricité et le chemin de fer ont ouvert la région à l'industrialisation. L'Iron Ore Company of Canada (Compagnie minière IOC), un conglomérat de huit entreprises, a commencé en 1954 à extraire du minerai de fer à KNOB Lake, près de Schefferville, du côté québécois de la frontière entre le Québec et le Labrador. En 1962, IOC est passée à la zone de Carol Lake, près de Labrador City, pour y ouvrir la mine de fer Smallwood. Peu après, en 1965, la Wabush Mines Limited ouvrait la mine Scully, à Wabush. C'est ainsi que le Labrador est devenu, à partir du milieu des années 1960, l'une des plus vastes et des plus importantes régions productrices de minerai de fer sur la planète, qui exporte encore aujourd'hui des quantités considérables de fer.

Bien entendu, d'autres activités minières notables se sont déroulées à Terre-Neuve-et-Labrador. Ainsi, de 1975 à 1989, on a extrait de grandes quantités de sphalérite, un minerai riche en zinc, à Daniel's Harbour, dans la péninsule Great Northern. Plusieurs petites mines d'or ont également été exploitées à des endroits comme Moreton's Harbour, Sop's Arm et Ming's Bight, précurseurs des sites d'extraction de l'or plus récents comme celui de Hope Brook. En outre, de nombreuses mines de type carrière ont été exploitées à Terre-Neuve au fil des années, notamment une carrière de silice à Dunville, une carrière de schiste argileux [shale] dans l'île Random et une carrière de gypse à Flat Bay. Il y a aussi eu à divers moments des tentatives d'ouverture de mines qui ne sont pas passées à l'histoire, soit parce qu'elles ont échoué, soit parce qu'elles ont connu des succès mitigés; on en citera comme exemple la tentative d'établir une industrie d'extraction du charbon à des endroits comme St. George's au début du 20e siècle.

Importance de l'industrie minière

Le présent compte-rendu, aussi succinct soit-il, nous donne quand même une idée du rôle important et complexe joué par l'industrie minière dans l'histoire de Terre-Neuve et du Labrador. Il nous permet aussi d'en tirer quelques conclusions. Dans la grande majorité des cas, les mines auront été contrôlées par des propriétaires éloignés, ordinairement sans visage. D'une certaine façon, on ne devrait pas s'en étonner : l'extraction minière est une activité hautement spéculative, qui exige d'énormes investissements monétaires, et seules les plus importantes entreprises internationales ont les moyens pour risquer ce genre d'aventures… Malheureusement, dans bien des cas, ces entreprises se soucient peu du développement durable à long terme des régions qu'elles exploitent.

Cette observation s'applique parfaitement à l'industrie minière à Terre-Neuve-et-Labrador. Dépourvue de secteur manufacturier ou industriel digne de ce nom, la province (semblable en cela à nombre de zones excentriques comme le Nord canadien) était vue et exploitée essentiellement comme source de matières premières, qu'on a extrait pour les exporter vers des usines ailleurs dans le monde.

Il est entendu qu'une mine est, par définition, une entreprise éphémère que chaque journée d'opérations rapproche d'autant du jour de sa fermeture. Si nous ajoutons à ce scénario le fait que les cours et les marchés sont souvent déterminés par des forces hors du contrôle et même de la connaissance des populations locales, nous sommes amenés à constater que chaque mine est une industrie localisée à risques élevés, sujette à de fréquents cycles d'expansion et de ralentissement et vouée à la fermeture une fois ses ressources épuisées. Telle est une des leçons à tirer de l'histoire des mines de l'île Bell, de Buchans, de St. Lawrence, de Baie Verte et de divers autres sites où s'est déroulé un scénario similaire. Certains endroits profondément marqués par des maladies industrielles, comme St. Lawrence et Baie Verte, nous montrent plus cruellement encore les conséquences potentielles de ce type de développement des ressources.

Mine de Buchans, s.d.
Mine de Buchans, s.d.

Avec la permission de David Liverman, gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador. Extrait de Geological Survey of Newfoundland and Labrador, « Aspects of Mining in Newfoundland and Labrador: Production » http://www.gov.nl.ca/mines&en/geosurvey/.

Sur un plan plus positif, l'industrie minière aura, dans certains cas, fourni à de nombreux travailleurs des emplois rémunérés relativement stables et, dans bien des cas, les aura aidés à se libérer de leur dépendance envers l'insécurité de la pêche et le monopole du marchand local. Aux endroits où un fort mouvement de syndicalisation a émergé, l'industrie minière a inculqué aux gens l'expérience et le sens de la solidarité nécessaires à l'affirmation de leurs droits face à des situations d'exploitation potentielles. On l'a observé tout particulièrement lorsque les syndicats locaux ont joint leurs forces à des organisations internationales plus importantes, ce qui les a aidés à vaincre le sentiment d'isolation et de dépendance qui est souvent la norme dans les villes de compagnies éloignées de toute autre opération industrielle. Étant donné que les mines impliquent souvent de nombreuses migrations (les travailleurs se déplaçant de chantier en chantier pour trouver de meilleures paies et conditions ou parce que leur mine a fermé), l'industrie minière aura aussi contribué à établir des contacts et une forte cohésion entre des gens qui, autrement, seraient restés isolés les uns des autres; ce processus aura donc également favorisé chez les travailleurs et les citoyens les luttes de revendication des droits.

Aux endroits où une industrie minière d'importance s'est établie et a grandi, de nombreuses coutumes et valeurs traditionnelles ont été bouleversées ou éradiquées : la façon dont les gens vivaient et travaillaient de la terre et de la mer; la façon dont ils structuraient leur temps au gré des jours et des saisons; la façon dont les familles s'associaient et fonctionnaient au foyer et au travail. Toutes ces pratiques et bien d'autres ont été affectées profondément et définitivement par l'incursion de ces nouvelles industries. Les conséquences de tout ça demeurent mitigées, prospérité et croissance fulgurante ayant souvent été assorties d'un volet plus sombre.

De nouveaux projets de développement de l'intérieur de Terre-Neuve-et-Labrador se profilent aujourd'hui à l'horizon. Le projet de mine de nickel à Voisey's Bay, par exemple, promet de constituer une importante opération d'extraction et d'exportation. Plusieurs des mêmes facteurs qui influençaient la prise de décisions dans le passé, comme le taux de chômage élevé et les difficultés de l'économie, sont de nouveau invoqués, tout particulièrement dans la foulée de l'effondrement des stocks de morue. L'histoire de l'industrie minière à Terre-Neuve-et-Labrador nous a appris que les projets industriels gigantesques comme celui de Voisey's Bay, malgré leurs nombreuses retombées positives, apportent avec eux des coûts réels. Dans le cas de Voisey's Bay, ces coûts pourraient avoir un impact au premier titre sur les peuples autochtones de la région. Dans une perspective historique élargie, nombre des problèmes qui les guettent, notamment les bouleversements causés à leur mode de vie traditionnel par l'arrivée d'une immense opération minière, sont similaires à ceux qu'ont connus de nombreux Terre-Neuviens ruraux du siècle dernier. Si les renseignements actuels sur l'envergure et la valeur du gisement de Voisey's Bay nous incitent à l'optimisme, l'histoire, quant à elle, nous invite à la prudence.

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