Répercussions des activités des Européens sur les Inuit

Depuis les premiers voyages annuels des équipages de pêcheurs européens à Terre-Neuve et au Labrador au 16e siècle, les activités des nouveaux arrivants ont modifié la culture et la société des Inuit. Les visiteurs et les colons d'Europe leur ont fourni des outils de métal et d'autres biens manufacturés, les missionnaires moraves en ont converti un grand nombre au christianisme et la société nord-américaine, en majeure partie anglophone, a provoqué le déclin de la langue inuktitut au 20e siècle.

Inuit du Labrador avec un missionnaire morave, vers 1819
Inuit du Labrador avec un missionnaire morave, vers 1819
Les missionnaires moraves sont arrivés à Nain, au Labrador, en 1771, pour convertir les Inuit au christianisme.
Aquarelle de Maria Spilsbury : « Missionnaire morave prêchant des Esquimaux à Nain, au Labrador ». Avec la permission de la Bibliothèque nationale du Canada (C-124432).

Pour préserver leur culture des forces extérieures de plus en plus envahissantes, les Inuit du Labrador ont formé l'Association des Inuit du Labrador en 1973, avant de soumettre aux gouvernements fédéral et provincial une revendication territoriale couronnée de succès en 2004. Dans la foulée de l'entente, les Inuit du Labrador sont désormais un peuple autonome qui détient des droits sur un territoire de 72 250 km2 dans le nord du Labrador, une région maintenant appelée Nunatsiavut. Même si la lutte des Inuit pour protéger leur culture et leurs intérêts des menaces extérieures est loin d'être terminée, la création du Nunatsiavut leur a offert un contrôle accru sur leurs terres, leur gouvernement et leurs traditions culturelles.

Contacts avec les colons européens

À partir du début du 16e siècle, des équipages de pêcheurs et de baleiniers européens ont commencé à traverser l'Atlantique chaque année pour passer l'été sur la côte du Labrador. Malgré leurs fréquents contacts avec les Autochtones du Labrador, leur présence a eu un impact limité sur la société et la culture des Inuit. Les Inuit ont poursuivi leur exploitation saisonnière des ressources locales, conservant leur style de vie nomade et leur économie traditionnelle. Certains Inuit se sont mis à passer leurs étés dans le sud pour faire du troc avec les Européens et obtenir en retour des outils de métal, des bateaux de bois et d'autres articles manufacturés.

À mesure que les contacts entre les deux cultures se multipliaient, des frictions ont surgi, menant souvent à des actes de violence. Pour contrôler les hostilités croissantes, Hugh Palliser, gouverneur de Terre-Neuve et du Labrador, a invité les Moraves, une secte protestante qui œuvrait auprès des Inuit du Groenland, à fonder des missions au Labrador. Ainsi, en 1771, les Moraves fondaient une première mission à Nain, suivie de celles d'Okak (1776), de Hopedale (1782), de Hebron (1830) et de Makkovik (1896). Vers les années 1850, jusqu'à 300 Inuit hivernaient dans chacune de ces missions, pour passer le printemps et l'été dans leurs territoires de chasse et de pêche.

Nain, 1884
Nain, 1884
Aux 18e et 19e siècles, les Moraves ont fondé des missions à Nain, Hebron, Makkovik et ailleurs au Labrador.
Photographie : Robert Bell. Avec la permission de la Bibliothèque nationale du Canada (C-089545).

L'ouverture des missions a rapidement mis un terme aux hostilités entre trappeurs inuit et pêcheurs européens. Les Moraves ont interdit aux Européens de pénétrer sur les terres des missions et ont monopolisé tous les échanges commerciaux avec les Inuit. En restaurant la paix, ils ont amorcé une nouvelle ère de contacts étroits et soutenus avec des Européens, contacts qui vont transformer radicalement le mode de vie des Inuit. En plus de commercer avec eux, les Moraves leur offraient des services religieux, éducatifs et médicaux. S'ils étaient soucieux de préserver certains éléments de la culture locale (en isolant les Inuit des commerçants européens, en enseignant la lecture et l'écriture en inuktitut et en préparant des traductions du Nouveau Testament en inuktitut), ils promulguaient des pratiques et des idéaux chrétiens qui sapaient le système de croyances inuit. En outre, ils encourageaient indirectement les familles à limiter leurs pratiques nomades et à s'installer en semi-permanence au voisinage des missions.

Vers le milieu du 19e siècle, des colons européens ont commencé à s'installer dans des villages voisins des postes moraves. Des contacts plus fréquents ont mené à des unions entre Européens et Inuit. Il n'était pas rare que ces hommes européens se convertissent au culte morave et adoptent diverses pratiques des Inuit. Les descendants de ces mariages, appelés Kablunângajuit (« hommes en partie blancs ») en inuktitut et « colons » en anglais, constituent un nouveau groupe. Nombre d'Inuit du Sud (de la région de NunatuKavut) sont issus de ces mariages entre Inuit et Européens. Ces contacts accrus avec les Européens ont aussi apportés aux Inuit l'alcool, des aliments inconnus et de nouveaux types de biens manufacturés. Ils les ont aussi exposés à de nouvelles maladies, dont la plus grave aura été la grippe espagnole de 1918.

Commerce des fourrures

En 1826, aux prises avec des difficultés financières, les Moraves ont dû céder à bail à la Compagnie de la Baie d'Hudson (CBH) leurs terres au Labrador et leurs droits de traite : pour la première fois, les Inuit étaient exposés à un contact direct avec une entreprise commerciale. Contrairement aux Moraves, qui échangeaient avec les Inuit de façon généralement équitable et soutenaient leur économie diversifiée, la CBH a consacré tous ses efforts sur la traite des fourrures. Conséquemment, les Inuit ont été contraints d'abandonner ou de limiter nombre de leurs activités, y compris la chasse du phoque et la pêche, pour faire la chasse des fourrures toute l'année en retour de crédit aux magasins de la CBH.

Une dépendance croissante à l'égard des biens manufacturés et des aliments importés offerts dans les magasins de la CBH a sapé l'économie de subsistance des Inuit, les rendant plus vulnérables à des forces extérieures sur lesquelles ils n'avaient aucun contrôle. Lorsque le prix des fourrures a chuté durant la Crise économique de 1929, de nombreuses familles inuit ont connu une terrible pauvreté. La situation était aggravée par la dégradation de l'état de santé des Inuit, causée par des changements soudains à leur régime alimentaire et à leur mode de vie.

En 1935, pour atténuer certains des problèmes financiers qui affligeaient les habitants, le gouvernement a déployé au Labrador une nouvelle agence de police, la Newfoundland Ranger Force. En plus de veiller au respect de la loi, les Rangers délivraient l'aide financière aux démunis et servaient souvent de seul lien entre les résidants du Labrador et le siège du gouvernement à St. John's.

Avant les années 1930, les contacts du gouvernement avec les Inuit et les autres peuples autochtones du Labrador étaient quasi inexistants. Les territoires autochtones étaient ordinairement éloignés du siège du pouvoir, tandis que la traite et les autres rapports entre colons et Autochtones ne justifiaient pas l'adoption de lois particulières. Les contacts entre indigènes et représentants du gouvernement étaient rares et l'administration quotidienne des affaires du Labrador était souvent laissée à des groupes religieux comme les Moraves ou à des compagnies de traite comme la CBH.

Inuk non identifié, vers 1920
Inuk non identifié, vers 1920
Avant les années 1930, les contacts du gouvernement avec les Inuit et les autres peuples autochtones du Labrador étaient quasi inexistants.
Photographe inconnu. Avec la permission des Archives d'histoire maritime (PF-323.038), Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

Le gouvernement de Terre-Neuve et du Labrador s'est intéressé plus activement aux affaires des Inuit après 1942, la CBH se retirant du Labrador en raison d'un déclin de ses profits. Assumant la responsabilité de tous les postes de traite du nord du Labrador, le gouvernement a encouragé les Inuit à reprendre une forme d'économie diversifiée en acceptant des denrées autres que les fourrures.

Toutefois, pour nombre d'habitants du Labrador, la Seconde Guerre mondiale avait déjà changé la donne de manière dramatique. La construction d'un grand aéroport militaire à Goose Bay et de petits sites radar le long de la côte a fourni plusieurs emplois aux Inuit, qui étaient payés en espèces pour la première fois. Le voisinage immédiat des troupes américaines et canadiennes, jumelé à la construction de routes et à l'arrivée de meilleurs moyens de communication, allait exposer les Autochtones à un niveau de vie plus élevé, ainsi qu'à des idées et des styles de vie inhabituels. Dans les années et les décennies qui ont suivi, la société nord-américaine a eu un impact encore plus marqué sur le territoire et l'espace mental des Inuit.

Union avec le Canada (Confédération)

Au moment de l'union de Terre-Neuve et du Labrador avec le Canada en 1949, au moins 700 Inuit vivaient au Labrador. Exception faite de leur conversion généralisée à la foi chrétienne, les Inuit avaient préservé la plupart des autres aspects de leur culture : ils parlaient surtout inuktitut, vivaient sur leurs territoires traditionnels et perpétuaient une économie de subsistance saisonnière fondée essentiellement sur la chasse et la pêche.

Après la Confédération en 1949, les agences des gouvernements provincial et fédéral ont commencé à dispenser divers services aux collectivités des Inuit, notamment en santé et en éducation. À la différence des Moraves qui avaient voulu préserver la langue et la culture des Inuit, les premiers programmes gouvernementaux s'en souciaient rarement. Ainsi, dans les écoles, les cours se donnaient en anglais. Quant aux travailleurs de la santé et aux autres fonctionnaires, ils ne parlaient pas l'inuktitut. Cette situation allait contribuer à marginaliser la langue des Inuit : entre 1971 et 1981, la proportion d'Inuit parlant l'inuktitut à la maison aura diminué de 75 à 57,5 p. 100.

Les élèves se sont eux aussi trouvés aliénés par rapport à un programme scolaire incapable de refléter leur société et d'utiliser leur langue maternelle. Nombre d'entre eux ont quitté l'école avant de recevoir leur diplôme, ce qui a nui à leurs recherches d'emplois dans un marché de plus en plus concurrentiel. Simultanément, nombre de jeunes Inuit, qui avaient passé leur enfance dans la salle de classe plutôt que sur le territoire, n'arrivaient plus à s'adapter au mode de vie traditionnel de leurs parents et grands-parents, se retrouvant aliénés tant de leur culture traditionnelle que de la population active moderne.

Le coût élevé de la fourniture de services aux villages éloignés du Labrador a amené le gouvernement provincial, l'Association Grenfell et les représentants des Moraves à fermer les villages inuit de Nutak et de Hebron dans les années 1950, et à en reloger les habitants à Nain, à Hopedale et à Makkovik. Faisant écho aux programmes de relocalisation des villages terre-neuviens isolés mis en œuvre à la même époque, la fermeture de Hebron et de Nutak a eu de graves impacts sociaux et économiques sur les populations visées. À Nain, par exemple, l'afflux de nouveaux résidants a mené à une concurrence accrue pour des ressources locales et créé des tensions entre nouveaux arrivants et habitants de longue date.

Enfants inuit à Hebron, 1926
Enfants inuit à Hebron, 1926
Durant les années 1950, le gouvernement provincial a fermé les villages inuit de Hebron et de Nutak, pour en reloger les habitants à Nain, Hopedale et Makkovik.
Photographie : L. T. Burwash. Avec la permission de la Bibliothèque nationale du Canada (PA-099486).

Dans les décennies subséquentes, le développement industriel, les progrès technologiques et le perfectionnement des modes de communication sont venus menacer encore davantage la culture et la société des Inuit. Après la Confédération, la large diffusion d'émissions de télé nord-américaines, conçues essentiellement pour un public blanc et anglophone, et l'apparition d'une grande variété de produits de consommation ont contribué à bouleverser les valeurs et les attitudes locales. La réglementation des activités de chasse et de pêche est aussi venue limiter l'utilisation par les Inuit de leur territoire et de ses ressources. Tandis que la société des Blancs persistait à marginaliser les Autochtones, la pauvreté, l'alcoolisme et d'autres formes de toxicomanie sont devenus des problèmes récurrents dans nombre de villages.

Association des Inuit du Labrador

Les Inuit du Labrador ont créé l'Association des Inuit du Labrador (AIL) en 1973, afin de veiller à la protection de leur culture et leurs droits. En 1977, l'AIL présentait aux gouvernements fédéral et provincial une demande de revendication territoriale visant 72 520 km2 de terres et 44 030 km2 de zones marines dans le nord du Labrador. Les négociations, entamées en 1988, ont été conclues avec succès le 6 décembre 2004, avec l'adoption par le gouvernement provincial de la Labrador Inuit Land Claims Agreement Act.

En vertu de cette loi, les Inuit du Labrador sont devenus un peuple autonome et ont formé leur propre gouvernement. Leur territoire, baptisé Nunatsiavut, soit « notre beau pays » en inuktitut, s'étend le long de la côte nord du Labrador et inclut les collectivités de Nain, Hopedale, Rigolet, Makkovik et Postville. Dans la zone visée par l'entente, les Inuit ont le droit de pratiquer la pêche et de chasser les mammifères marins à des fins alimentaires et rituelles. Ils reçoivent aussi 5 p. 100 des revenus provinciaux de la mine de nickel de Voisey's Bay, située à environ 35 km au sud-ouest de Nain. En 2005, le Gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador a présenté des excuses officielles aux familles qu'il a exilées de force de Nutaket de Hebron durant les années 1950; il a aussi payé 63 000 $ en compensation à chacune des personnes affectées.

De nos jours, le gouvernement du Nunatsiavut représente environ 5 000 Inuit. Même si leur culture est toujours en butte à diverses pressions, le passage de l'accord de revendication territoriale et la formation subséquente du gouvernement du Nunatsiavut constituent de grands pas pour la préservation de la langue, de la culture et de la société des Inuit.

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