Les répercussions des activités des non-Autochtones sur les Mi'kmaq

La population mi'kmaq de Terre-Neuve-et-Labrador se concentre sur l'île même. Les Mi'kmaq ont toujours exploité les ressources abondantes du golfe du Saint-Laurent et des terres voisines. Ces activités ont souvent entraîné des rencontres avec les premiers pêcheurs et colons venus d'Europe. Sans être nécessairement toutes fâcheuses, celles-ci ont néanmoins fini par bouleverser la société et les traditions culturelles mi'kmaq.

Une Mi'kmaq tressant des paniers, vers 1845
Une Mi'kmaq tressant des paniers, vers 1845
Aquarelle de Mary R. McKie. Avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada (C-151329).

Vers la fin du 18e siècle, les Mi'kmaq de la région atlantique font le commerce des fourrures avec les Européens en échange d'outils en métal, de couvertures de laine et d'autres produits fabriqués qui remplacent souvent les produits de leur artisanat et autres objets. L'exploitation forestière et la construction du chemin du fer au cours des 19e et 20e siècles dévastent l'habitat naturel du caribou et poussent des colons à s'installer dans l'arrière-pays où habitaient les Mi'kmaq. Ces événements contribuent à fragiliser la culture et la langue mi'kmaq. L'ouverture d'établissements religieux et scolaires au début des années 1900 aggrave la situation, car ils parviennent à transformer le mode de vie et les traditions des Mi'kmaq. Bon nombre de Mi'kmaq s'adaptent à ces nouvelles circonstances. Ils deviennent guides pour les explorateurs et les chasseurs de passage, ou encore bûcherons dans le secteur forestier. Les gouvernements fédéral et provincial n'ayant rien prévu pour eux dans les Conditions d'union de 1949, les Mi'kmaq sont impuissants à défendre leur culture. Contrairement à la majorité des Premières Nations du Canada, les Mi'kmaq et les autres peuples autochtones de la province n'ont pas eu immédiatement droit aux programmes et au financement qu'offrait le ministère des Affaires indiennes au fédéral (devenu aujourd'hui Affaires autochtones et du Nord Canada).

Cherchant à protéger leurs ressources, leur territoire, leur langue et leur culture des pressions externes, les Mi'kmaq fondent en 1973 un organisme, la Native Association of Newfoundland and Labrador, renommé quelques années plus tard la Federation of Newfoundland Indians (FNI). Sur la côte méridionale de l'île de Terre-Neuve, les Mi'kmaq de Mawpukek (Conne River) élisent un chef et un conseil de bande en 1972. Des années de négociation aboutissent en 1984 à la reconnaissance de la bande en vertu de la Loi sur les Indiens. En 1987, elle devient la réserve indienne Samiajij Miawpukek. En 2008, les quelque 7800 Micmacs qui n'habitaient pas la réserve ont conclu un accord de principe avec le gouvernement fédéral afin de former une bande sans assise territoriale selon la Loi sur les Indiens.

Les répercussions des premiers contacts avec les Européens

Les Mi'kmaq sont des nomades qui exploitent les multiples ressources du golfe du Saint-Laurent à l'époque de leurs premiers contacts avec les explorateurs et colons européens au début du 16e siècle. Ils pêchent surtout dans les zones côtières au printemps et en été avant de partir à la chasse dans l'arrière-pays l'automne et l'hiver. Leur territoire englobe alors la Nouvelle-Écosse, l'île du Cap-Breton, les îles de la Madeleine, l'Île-du-Prince-Édouard, Saint-Pierre et Miquelon, ainsi que des régions du Québec, du Nouveau-Brunswick et du Maine. D'après la tradition orale mi'kmaq, leur territoire s'étendait aussi jusqu'au sud de l'île de Terre-Neuve avant la venue des premiers Européens. Des historiens soutiennent pourtant que leur implantation dans l'île s'amorce dans les années 1760 (Dennis A. Bartels et Olad Uwe Janzen, 1990). Charles Martijn, pour sa part, avance que leur territoire s'étire effectivement jusqu'au sud de Terre-Neuve lors de premières prises de contact. Il déclare qu'ils ont alors une perspective d'ensemble de leur territoire, dont la partie orientale se compose d'un chapelet d'îles reliées et non séparées par des étendues d'eau, par ex. le détroit de Cabot. Ces étendues d'eau jouent le rôle de réseau routier pour se déplacer en canot. (Charles Martijn, 2003)

Des Mi'kmaq devant des wigwams, vers 1857-1859
Des Mi'kmaq devant des wigwams, vers 1857-1859
Lors des premières prises de contact entre les Mi'kmaq et les explorateurs et colons européens au début du 16e siècle, les Mi'kmaq sont des nomades qui exploitent les multiples ressources qu'offre le golfe Saint-Laurent.
Détail d'une photo de Paul-Émile Miot. Avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada (PA-194632).

L'époque où s'établissent les Mi'kmaq sur l'île de Terre-Neuve importe peu. Dans les années 1700, ce sont les activités des Européens sur les terres qui bordent le golfe Saint-Laurent qui déterminent l'emplacement des campements mi'kmaq. L'afflux grandissant des colons européens sur l'île du Cap-Breton et en Nouvelle-Écosse contraint des Mi'kmaq à s'exiler de leur territoire. La concurrence est vive pour l'accès aux ressources. La capitulation de la Nouvelle-France en 1763 frappe aussi durement les Mi'kmaq avec laquelle ils formaient une alliance. Cette capitulation militaire permet au gouvernement britannique d'octroyer à l'un de ses colonels, Richard Gridle, les îles de la Madeleine. Celui-ci y développe alors une importante opération de chasse au morse, qui empiète sur le territoire mi'kmaq. Cette dernière activité et la dégradation des relations avec les Britanniques obligent de nombreuses familles à chercher de meilleures terres.

Nombreux sont ceux qui choisissent la région méridionale de l'île de Terre-Neuve. Le gibier et le poisson y abondent. Ils peuvent donc poursuivre leur mode de vie traditionnel de chasse et de pêche. Les Européens y sont rares et les Mi'kmaq disposent librement d'un large territoire. Le clergé catholique des îles de Saint-Pierre et Miquelon peut répondre aux besoins spirituels des Mi'kmaq. Ce sont les rencontres avec les Européens qui avaient amené plusieurs d'entre eux à se convertir au christianisme.

Des Mi'kmaq devant des wigwams, vers 1857-1859
Des Mi'kmaq devant des wigwams, vers 1857-1859
Lors des premières prises de contact entre les Mi'kmaq et les explorateurs et colons européens au début du 16e siècle, les Mi'kmaq sont des nomades qui exploitent les multiples ressources qu'offre le golfe Saint-Laurent.
Détail d'une photo de Paul-Émile Miot. Avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada (PA-194632).

La tradition orale des Mi'kmaq raconte qu'ils viennent chasser pendant les mois d'automne et d'hiver à Terre-Neuve avant de revenir à l'île du Cap-Breton. Les familles s'enracinent sur l'île vers les années 1760, plus particulièrement à Bay d'Espoir et dans les baies Saint-Georges et Bonne, dans la vallée Codroy, ainsi que dans d'autres régions situées au sud, à l'ouest et au centre de Terre-Neuve. Même s'ils sont bien implantés dans l'île, les Mi'kmaq continuent de pêcher sur la côte pendant les mois les plus chauds avant de gagner l'intérieur des terres pour la chasse et le piégeage. Les trappeurs mi'kmaq font également le commerce des fourrures avec les colons français ou anglais en échange de fusils, de vêtements, de bouilloires en cuivre et d'autres produits fabriqués.

Des rencontres de plus en plus fréquentes avec les colons européens

Au cours du 19e siècle et au début du 20e siècle, le nombre de Terre-neuviens d'origine européenne qui s'établissent à Bay d'Espoir, où habitent les Mi'kmaq, ne cesse de se multiplier. Les rencontres entre les deux groupes s'intensifient. Vers 1875, le nombre de non-Autochtones dans la région dépasse celui des Mi'kmaq. La plupart des nouveaux venus vivent de chasse, de pêche, de piégeage, de bûcheronnage et d'agriculture. Les territoires de piégeage et de chasse font l'objet d'une rivalité accrue. Des Mi'kmaq issus des collectivités de la région de Bay d'Espoir décident de partir en direction de Conne River.

Les mariages mixtes sont chose courante, surtout entre les Mi'kmaq et les femmes européennes. Les femmes préfèrent rester au village avec les enfants pendant que les hommes vont chasser ou piéger. Ce contexte met graduellement fin au nomadisme des Mi'kmaq. Des familles mi'kmaq désertent aussi le wigwam pour une maison en bois.

Au tout début du 20e siècle, la mise en place d'un réseau scolaire participe aussi à l'érosion de la langue mi'kmaq. Malgré le nombre élevé d'habitants mi'kmaq à Conne River, l'école qu'a ouverte l'Église catholique en 1908 ne dispense des cours qu'en anglais. Les Mi'kmaq sont catholiques depuis déjà plus de 200 ans. Très peu osent donc confronter les prêtres. Ceux-ci jouissent d'une grande emprise sur les paroissiens, aussi bien socialement que culturellement. Le curé Stanley St. Croix de Conne River, en poste entre les deux guerres mondiales, est également chargé de l'administration scolaire. Il enjoint les enseignants de frapper avec une sangle les enfants qui parlent mi'kmaq en classe et interdit formellement l'usage de la langue mi'kmaq à l'église. Il abolit aussi la fonction de chef à Conne River. Cette action sape les fondements sociaux et politiques des Mi'kmaq. Toutes ces mesures concourent à l'abandon de la langue et à rendre les Mi'kmaq honteux de leur héritage culturel. Le curé St. Croix exerce également un énorme pouvoir économique sur les Mi'kmaq de Conne River. En effet, il a fait construire une scierie à St. Alban's qui emploie une bonne partie de la population avoisinante. Il ouvre également un magasin général qui échange les bons remis par la scierie contre des marchandises.

Au 19e siècle et au début du 20e siècle, les activités des non-Autochtones continuent de perturber le mode de vie traditionnel des Mi'kmaq. La construction du chemin de fer dans les années 1890 amène dans l'arrière-pays des chasseurs de caribou qui en provoquent presque l'extinction et la perte d'une précieuse ressource pour les chasseurs mi'kmaq. Le piégeage disparaît aussi dans les années 1930, car le prix des fourrures chute après la Grande Crise. La chasse, la pêche et la cueillette des petits fruits demeurent primordiales, mais de nombreuses familles comptent de plus en plus sur le secteur forestier pour toucher un salaire en espèces. Elles complètent ces gages avec des emplois saisonniers de guide pour les sportifs de passage et les touristes.

Le barrage nord de Bay d'Espoir, s.d.
Le barrage nord de Bay d'Espoir, s.d.
La construction de la centrale hydroélectrique de Bay d'Espoir inonde le territoire de chasse des Micmacs et détruit l'habitat naturel du caribou.
Avec la permission de la Division des archives et collections spéciales (Coll. 075, 5.05.127), bibliothèque Queen Elizabeth II, Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

À l'époque de la Confédération, la réalisation de projets de grande envergure ébranle encore davantage le mode de vie mi'kmaq. La construction de la centrale hydroélectrique de Bay d'Espoir nécessite l'inondation de leur territoire de chasse, situé sur la côte ouest, et de vastes étendues de l'habitat du caribou. Cette source traditionnelle de nourriture devient alors plus difficile à chasser. De nouvelles lignes de transport traversent leurs territoires de piégeage et de chasse et les voies de passage.

Des organisations politiques

Il n'existe ni organisme provincial responsable des affaires autochtones ni réserves ni mécanisme de traitement des traités ou des revendications territoriales lors de l'entrée de la province dans la fédération canadienne. Les Mi'kmaq ne possèdent pas d'organisations politiques susceptibles de les représenter sur la place publique et de mettre en avant-plan leurs besoins et les enjeux qui fragilisent leur territoire, leurs ressources et leur culture.

C'est dans le but de protéger leurs droits et leurs traditions qu'ils mettent sur pied en 1973 l'organisme Native Association of Newfoundland and Labrador (NANL). En 1976, elle est rebaptisée Federation of Newfoundland Indians (FNI) lorsqu'une bonne partie des Inuit et des Innus s'en détachent pour fonder respectivement les organismes Labrador Inuit Association et Naskapi-Montagnais-Innu Association (aujourd'hui appelé Innu Nation).

Les longues années de négociation avec le gouvernement provincial débouchent en 1984 sur l'inscription des Mi'kmaq de Conne River au Registre des Indiens et à la constitution de la collectivité Miawpukek First Nation après leur départ de la Federation of Newfoundland Indians. Cette réserve est reconnue par le fédéral en 1987. Environ 800 personnes y habitaient et approximativement 1700 vivaient hors réserve. Propulsée par un fougueux élan économique et social, la réserve Miawpukek First Nation est devenue l'une des collectivités dont la croissance de la population était parmi les plus notables de la province. Son taux de chômage est aussi l'un des plus faibles. En 2008, les quelque 7800 Micmacs membres de la Federation of Newfoundland Indians, et non de la réserve de Conne River, s'entendent avec le gouvernement fédéral sur un accord de principe. Ils se constitueront en bande sans assise territoriale aux termes de la Loi sur les Indiens. Cette entente leur confère les moyens de mieux protéger leur langue, leur culture, leur territoire et leurs ressources.

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