Organisations et revendications territoriales des Inuit

En 2004, avec le règlement d'un accord sur leurs revendications territoriales avec le gouvernement de Terre-Neuve-et¬-Labrador, les Inuit du Labrador obtenaient l'autonomie gouvernementale sur quelque 72 520 km2 de territoire dans le nord du Labrador, y compris sur les cinq principales collectivités inuit de Nain, Hopedale, Rigolet, Makkovik et Postville. La mise en œuvre de l'accord a permis l'arrivée au pouvoir du gouvernement du Nunatsiavut, désormais autorisé à légiférer dans les domaines de l'éducation, de la santé et des affaires culturelles.

Inuit du Labrador, vers 1920
Inuit du Labrador, vers 1920
En 2004, avec le règlement d'un accord sur leurs revendications territoriales avec le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador, les Inuit du Labrador obtenaient l'autonomie gouvernementale.
Photographe inconnu. Avec la permission des Archives d'histoire maritime (PF-323.059), Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

Cet accord sur les revendications au Labrador, le dernier de tous les accords avec les Inuit du Canada, a couronné plus de 15 ans de négociations. Des générations d'Inuit du Labrador s'étaient battues quasi au quotidien pour préserver leur culture, leur langue et leur société de l'assimilation par des forces extérieures de plus en plus envahissantes. Même si cette lutte est loin d'être terminée, l'entente a rendu à de nombreux Inuit l'espoir qu'ils seront mieux équipés pour protéger leur mode de vie traditionnel.

Participation du gouvernement

Avant le 20e siècle, le gouvernement de la colonie entretenait peu de contacts officiels avec les Inuit. À la différence de nombreuses régions du Canada, les échanges commerciaux entre les peuples autochtones et les colons européens au Labrador n'étaient pas suffisants pour justifier l'adoption de lois particulières ou d'engagement majeur du gouvernement. En outre, le Labrador était loin de St. John's, centre de l'activité politique, et la prestation de services à ses populations faibles et dispersées aurait été difficile et dispendieuse. À la place, les gouvernements ont délégué l'administration quotidienne des affaires du Labrador aux groupes religieux et aux compagnies de traite actifs dans la région, dont les principaux étaient l'Église morave et la Compagnie de la Baie d'Hudson (CBH).

En 1935, la Commission de gouvernement a créé la Newfoundland Ranger Force pour policer diverses régions isolées et rurales du pays, y compris le Labrador. En plus de veiller au respect de la loi et des règlements de chasse et de pêche, les Rangers délivraient l'aide financière aux démunis et servaient d'intermédiaires entre les habitants et le gouvernement. Dans l'ensemble, la population rurale de Terre-Neuve et du Labrador a accueilli favorablement ces Rangers, en particulier durant la Crise économique, alors que le prix des fourrures était en chute libre et que le besoin de paiements de secours était immense.

Femme et enfants inuit non identifiés, vers 1920
Femme et enfants inuit non identifiés, vers 1920
Avant le 20e siècle, le gouvernement de la colonie n'avait que de rares contacts officiels avec les Inuit.
Photographe inconnu. Avec la permission des Archives d'histoire maritime (PF-323.057), Memorial University of Newfoundland, St. John's, T.-N.-L.

Dans les années 1940, quand la CBH a cessé ses activités dans le nord du Labrador, le gouvernement de Terre-Neuve et du Labrador a assumé le contrôle de tous ses postes de traite, se retrouvant en contact plus étroit que jamais avec les Inuit. À cette époque, et contrairement au Canada, le gouvernement n'avait pas d'agence spécialisée dans les affaires autochtones, pas plus qu'il n'avait créé de système de réserves ou conclu de traités sur les revendications territoriales des Inuit, des Innus, des Mi'kmaq et des Inuit du Sud. Au Canada, la Loi sur les Indiens rendait le gouvernement fédéral financièrement responsable de la délivrance des services de santé, d'éducation et d'aide sociale à une large part de sa population autochtone.

Union avec le Canada (Confédération)

Lorsque Terre-Neuve et le Labrador se sont joints au Canada en 1949, les deux gouvernements ont choisi de ne pas assujettir la population autochtone de la nouvelle province à la Loi sur les Indiens. En outre, les Conditions de l'union ne mentionnent même pas les peuples autochtones, en dépit de la recommandation des délégués de la Convention nationale à l'effet que le gouvernement canadien accepte l'entière responsabilité de la prestation de services sociaux aux peuples autochtones de Terre-Neuve et du Labrador, comme il le faisait pour des groupes similaires au pays.

Les raisons de cette omission demeurent obscures. En public, les politiciens fédéraux et provinciaux ont avancé que l'élargissement de la Loi sur les Indiens à la nouvelle province priverait de leurs droits les autochtones locaux; en effet, avant son entrée dans la Confédération, Terre-Neuve et le Labrador reconnaissait un statut égal à tous ses résidants : en vertu de la Loi sur les Indiens, les peuples autochtones perdraient leur droit de vote.

Ceci dit, certains spécialistes spéculent aujourd'hui que ce sont plutôt les coûts élevés de la prestation de services au Labrador qui auront effrayé les politiciens d'Ottawa; de son côté, le gouvernement de Terre-Neuve et du Labrador aurait craint que ses électeurs se soulèvent en constatant que les Autochtones confiés aux soins du Canada reçoivent de meilleurs services qu'eux.

Quelle qu'en ait été la raison, après son union avec le Canada en 1949, la province a conservé l'administration de ses Autochtones, le gouvernement fédéral lui fournissant divers subsides pour contribuer au paiement de services au Labrador. Toutefois, en vertu de cet arrangement, le financement fédéral devenait versable à tous les résidants de localités admissibles du Labrador, plutôt qu'à leur seule population autochtone.

Association des Inuit du Labrador

Au cours des années 1970, les Autochtones du Canada ont créé diverses organisations politiques pour protéger et promouvoir leurs intérêts et leurs traditions culturelles. Ce mouvement répondait en partie aux conclusions d'un rapport fédéral publié en 1969 (La politique indienne du gouvernement du Canada) qui suggérait l'abolition de la Loi sur les Indiens. Ce rapport a été accueilli par un cri de protestation des peuples autochtones, qui y voyaient une attaque contre leurs droits en vertu des traités et leurs autres recours. Le gouvernement fédéral allait retirer le document en 1971.

Incidence positive du rapport, les Autochtones du pays se sont dotés de diverses organisations politiques pour répondre d'une seule voix à leurs préoccupations. Bien que la Loi sur les Indiens, et le rapport litigieux, n'aient pas concerné directement la population de Terre-Neuve et du Labrador, le brassage publicitaire entourant l'affaire a incité les Autochtones locaux à former des groupes similaires pour mieux protéger leurs droits et leurs traditions culturelles des forces de l'extérieur.

Au nombre de ces groupes, l'Association des Inuit du Labrador (AIL) a été créée à Nain en 1973. Après 15 ans d'existence, l'Association s'est élargie pour inclure la Société de développement des Inuit du Labrador (qui veille à la création d'emplois et au développement économique des Inuit du Labrador), la Société OKâlaKatiget (qui fournit au public inuit des services de radiotélévision en inuktitut et en anglais), le Programme d'intervention inuit en matière d'alcoolisme et de toxicomanie, et la Commission des services de santé des Inuit du Labrador.

Gouvernement du Nunatsiavut

En 1977, l'AIL présentait aux gouvernements fédéral et provincial une demande de revendication territoriale visant 116 000 km2 sur terre et en mer dans le nord du Labrador. Les négociations, entamées en 1988, ont été conclues avec succès le 6 décembre 2004 avec l'adoption par le gouvernement provincial de la Labrador Inuit Land Claims Agreement Act. En vertu de cette loi, les Inuit du Labrador sont devenus un peuple autonome, formant le gouvernement du Nunatsiavut le 1er décembre 2005.

La zone visée par la revendication territoriale, baptisée Nunatsiavut, soit « notre beau pays » en inuktitut, consiste en 72 520 km2 de terres et 48 690 km2 de zones marines dans le nord du Labrador. De cette superficie, 15 800 km2 de terres appartiennent entièrement aux Inuit; ils ont aussi des droits spéciaux sur les ressources minérales, marines et territoriales des zones restantes. L'entente prévoit également l'établissement du Parc national des Monts-Torngat à l'intérieur de la zone visée par l'accord.

Le gouvernement du Nunatsiavut a l'autorité d'établir son propre système juridique et d'adopter des lois sur la gestion du territoire et des ressources, l'éducation, la santé, la culture et la langue. L'Assemblée législative du Nunatsiavut siège à Hopedale, tandis que son centre administratif est à Nain. De plus, le territoire compte cinq gouvernements communautaires inuit, en poste à Nain, Makkovik, Hopedale, Postville et Rigolet. Tous les résidants adultes du Nunatsiavut ont le droit de vote aux élections, peu importe leur origine ancestrale; en outre, comme le territoire fait toujours partie de Terre-Neuve-et-Labrador, ses citoyens doivent toujours payer des impôts provinciaux et fédéraux.

Grâce à l'accord de revendication territoriale, les Inuit ont désormais plus de pouvoirs que jamais pour préserver leur langue, leur culture, leur territoire et leurs ressources des menaces de l'extérieur. Ils peuvent notamment choisir ce qui est enseigné dans leurs écoles et dans quelle langue leurs enfants recevront leur éducation. En date de 2008, le gouvernement du Nunatsiavut représentait quelque 5 000 Inuit.

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