L'histoire des Mi'kmaq de Terre-Neuve

Les Mi'kmaq occupaient le territoire qui est maintenant la Nouvelle-Écosse, l'Île-du-Prince-Édouard, une partie de la péninsule de Gaspé et la partie est du Nouveau-Brunswick et ils ont été les premiers Autochtones à accueillir les visiteurs européens sur leurs côtes. L'occupation humaine de cette région remonte à plus de 10 000 ans, période durant laquelle les premiers habitants ont dû s'adapter à des changements climatiques considérables, à des avancées technologiques importantes et à l'arrivée de nouveaux groupes provenant du sud. Cependant, rien n'a eu plus d'effet sur les Autochtones que la venue d'étrangers d'Europe. Durant le siècle qui a suivi le voyage de John Cabot en 1497 dans le golfe Saint-Laurent, les Mi'kmaq auraient échangé des fourrures contre des bouilloires en cuivre, des couvertures de laine, des couteaux en fer et d'autres produits fabriqués dans cette Europe qui connaissait le début d'une ère moderne, ainsi que des chaloupes (petits bateaux à voiles) pour amener leurs acquisitions à d'autres Autochtones en empruntant le Golfe et en naviguant jusqu'au sud pour atteindre la Nouvelle-Angleterre. Durant cette période, ou peut-être même avant, les Mi'kmaq ont atteint l'île de Terre-Neuve.

On raconte dans les annales françaises et anglaises qu'au 17e siècle, les familles mi'kmaq chassaient, trappaient et pêchaient sur le littoral de Terre-Neuve de la côte sud-ouest jusqu'à la baie Placentia. En effectuant le trajet aller-retour entre l'île du Cap-Breton et Terre-Neuve, ces Mi'kmaq ont incorporé l'île de Terre-Neuve dans ce qu'un chercheur a appelé judicieusement le « domaine des îles » (Martijn, 1989).

Relations avec les Français, les Anglais et les Béothuks

La nature des relations des Mi'kmaq avec les Français, les Anglais et les Béothuks est une question litigieuse. Les Français, qui pêchaient depuis longtemps sur les côtes de Terre-Neuve, ont été en guerre de façon sporadique avec les Anglais de la fin du 17e siècle jusqu'au début du 19e siècle et certains ont dit que les autorités françaises avaient emmené des Mi'kmaq de l'île du Cap-Breton en tant qu'alliés dans la guerre contre l'Angleterre. Ce n'était manifestement pas le cas. Les Mi'kmaq qui sont venus à Terre-Neuve l'ont fait de leur propre gré, et ce n'est qu'après l'arrivée des Français que ceux-ci ont demandé leur aide. À cette époque, les Mi'kmaq se battaient depuis des années contre les colons anglais de la Nouvelle-Angleterre.

Certains ont soutenu également que les Français payaient aux Mi'kmaq des primes pour des têtes de Béothuk. Si on l'examine de près, cette allégation ne tient pas la route. Les annales françaises ne font nullement mention d'une telle pratique. Par contre, il est probable qu'à mesure que la population de Mi'kmaq augmentait sur l'île, les Béothuks les évitaient, tout comme ils le faisaient avec les colons européens. (À cet égard, il faut aussi savoir que la tradition orale des Mi'kmaq contient des récits de relations amicales avec les Béothuks, ainsi que la croyance que les Mi'kmaq accueillaient les réfugiés béothuks).

Occupation de Terre-Neuve

La nature de l'occupation de Terre-Neuve par les Mi'kmaq au cours du 17e siècle et au début du 18e siècle est une autre question qui prête à controverse. La tradition orale des Micmacs dit que leur peuple a occupé le territoire depuis l'époque pré-historique et qu'un groupe de l'île du Cap-Breton s'est joint à eux plus tard. D'autres autorités en la matière estiment que la présence des Mi'kmaq dans l'île n'a été permanente qu'à partir des années 1760 (Bartels et Janzen, 1990). Ces auteurs croient que, tandis que les Mi'kmaq de l'île du Cap-Breton chassaient, pêchaient et trappaient à Terre-Neuve de façon saisonnière au tout début des années 1760, « l'insensibilité et l'indifférence » des Britanniques combinées à leur « résistance aux demandes des Mi'kmaq » qui réclamaient qu'un prêtre catholique soit désigné pour répondre à leurs besoins spirituels », ont été les facteurs qui ont incité le plus fortement un groupe de Mi'kmaq de l'île du Cap-Breton, dirigé par le chef Jeannot Pequidalouet, à s'installer de façon permanente à Terre-Neuve (ibid., p. 86). Cependant, selon Martijn (1989), il faut se garder d'imposer nos propres idées quant à la façon dont ces gens vivaient et l'endroit où ils habitaient il y plusieurs siècles quand nous utilisons des termes tels que les « Mi'kmaq de l'île du Cap-Breton » ou « les Mi'kmaq de Terre-Neuve » pour comprendre les origines des Autochtones. De l'avis de Martijn, il y a eu à cette époque une période au cours de laquelle un groupe de Mi'kmaq vivait et chassait sur le territoire qui est aujourd'hui Terre-Neuve et que ce même groupe a exploité les ressources de ce qui est aujourd'hui l'île du Cap-Breton. En d'autres mots, les deux îles faisaient partie du territoire traditionnel du groupe. En effet, si l'on considère les déplacements aller-retour entre ces deux îles jusqu'au début du 20e siècle, il est fort probable que les Autochtones de ce groupe soient les ancêtres des Mi'kmaq vivant à Terre-Neuve aujourd'hui.

Toutefois, pour les Mi'kmaq de partout, la défaite des Français aux mains des Britanniques et la perte en 1763 de tout le territoire français de l'Amérique du Nord (sauf les îles de Saint-Pierre et Miquelon situées au large de la côte sud de Terre-Neuve) ont été des expériences traumatisantes. Lorsque ces deux puissances impériales se disputaient le contrôle du continent, les Mi'kmaq étaient considérés – et subventionnés – comme des alliés militaires des Français. Avec la perte de ces contributions et le déclin du commerce de la fourrure dans le nord-est, l'avenir des Mi'kmaq de la région de l'Atlantique est devenu plus qu'incertain. Cela était particulièrement vrai dans les provinces maritimes où des colons britanniques occupaient les terres et les eaux qui avaient déjà appartenu aux Mi'kmaq. Cependant, pour les Mi'kmaq qui vivaient à Terre-Neuve, la fin du 18e siècle et la plus grande partie du 19e siècle ont été en quelque sorte un « été indien », une période où les Mi'kmaq de Terre-Neuve pouvaient chasser, trapper et pêcher à l'intérieur de Terre-Neuve, une région alors très peu connue des Terre-Neuviens d'origine européenne.

Camp mi'kmaq, Sydney (N.-É.), 1857
Camp mi'kmaq, Sydney (N.-É.), 1857
Certaines familles mi'kmaq se déplaçaient encore entre l'île du Cap-Breton et Terre-Neuve au milieu du 19e siècle.
Camp mi'kmaq à Sydney, sur l'île du Cap-Breton (Nouvelle-Écosse), photographié par Paul-Émile Miot en 1857. Avec la permission des Archives nationales du Canada (coll., 1995-084/PA-194632).

Avec la disparition des Béothuks au début du 19e siècle, les trappeurs et les chasseurs mi'kmaq ont élargi leur territoire à partir de la région sud de l'île pour y inclure en grande partie l'intérieur de la partie principale de l'île. On a trouvé des camps mi'kmaq à la baie Saint-Georges et à la rivière Codroy se trouvant dans la région sud-ouest, aux baies White Bear et d'Espoir de la côte sud de l'île, et à la baie de Bonavista, à la baie Gander et à la baie des Exploits dans le nord-est. En 1857, des agents de recensement de l'île de Terre-Neuve ont inscrit des familles mi'kmaq qui vivaient dans la baie Saint-Georges, à la rivière Codroy, à Grandy's Brook (sur la côte sud), Conne River, à la baie d'Espoir et à la baie des Exploits.

Au début du 19e siècle, l'existence d'un village mi'kmaq de quelque 100 personnes à la baie Saint-Georges a été signalée par un officier de la marine britannique et, dès les années 1830, des missionnaires terre-neuviens parlaient d'un village mi'kmaq de Conne River qui avait à peu près la même population. Il est possible qu'il y ait eu de 150 à 200 Micmacs à Terre-Neuve à une période ou l'autre du 19e siècle, mais les données démographiques sur les Autochtones de cette région doivent être interprétées avec prudence. On ne sait pas vraiment si les observateurs européens ont tenu compte du fait que des familles se déplaçaient de façon saisonnière entre leurs villages d'attache, les territoires de chasse, les camps de pêche et les lignes de trappage. Les agents de recensement n'étaient pas fiables non plus et ils ne parvenaient probablement pas toujours à gagner la confiance des informateurs autochtones.

Les Mi'kmaq de Terre-Neuve se déplaçaient à l'intérieur de l'île et ils trappaient le castor, la loutre, le renard, le lynx et le rat musqué qu'ils échangeaient contre des fusils, des couteaux, de la farine, du tabac et d'autres objets qu'ils ne pouvaient fabriquer eux-mêmes. Même si les familles devaient demander des droits de trappage pour certains territoires, la chasse pour la viande (plus particulièrement pour le caribou, un aliment essentiel de l'alimentation mi'kmaq), était ouverte à tous.

Guides, explorateurs et sportifs

Même si l'alimentation des Mi'kmaq se composait surtout de poisson et de gibier du pays, et que la majeure partie de leurs revenus provenait du trappage, d'autres activités étaient également importantes. Comme les Mi'kmaq connaissaient extrêmement bien le territoire intérieur, ils étaient souvent appelés à servir de guide aux explorateurs et aux sportifs. Même si l'expédition menée par William Cormack à Terre-Neuve en 1822, à la recherche de vestiges des Béothuks, a été reconnue comme la première traversée de l'île par un homme blanc, cette traversée n'aurait pu se faire sans son guide, un Mi'kmaq qu'on appelait Sylvester Joe. Ainsi, l'explorateur et son guide ont rencontré bon nombre d'Autochtones à l'intérieur de l'île plusieurs fois durant leur voyage. Après Cormack, des missionnaires tels qu'Edward Wix, des géologues comme J.B. Jukes, Alexander Murray et James P. Howley, et des sportifs et naturalistes comme J.G. Millais, ont tous fait appel à des guides mi'kmaq.

Joe Jeddore, un guide mi'kmaq
Joe Jeddore, un guide mi'kmaq

Tiré de Newfoundland and its Untrodden Ways, de J. G. Millais, London: Longmans, Green, 1907, planche 202.

La connaissance que les Mi'kmaq avaient du pays les a aussi servis de bien d'autres façons. Dans les années 1850, le gouvernement colonial a embauché des guides mi'kmaq pour l'exécution du tracé d'une ligne télégraphique qui longeait toute l'île de St. John's à Port aux Basques. Une fois la ligne terminée, en 1856, les services des Mi'kmaq ont été retenus comme réparateurs. Comme les glaces du littoral de la partie nord de Terre-Neuve empêchaient la livraison du courrier par bateau l'hiver, le gouvernement a embauché dans les années 1860 des hommes mi'kmaq qui livraient le courrier en empruntant un réseau de sentiers pour se rendre dans les collectivités nordiques. Au 19e siècle, la plus grande partie de l'intérieur de l'île était une réserve mi'kmaq et c'est pourquoi les gouvernements, les géologues et les sportifs se fiaient aux Mi'kmaq pour les guider à travers un territoire non familier.

Mode de vie mi'kmaq menacé

La situation a toutefois changé avec la croissance de la population de descendance européenne et avec une pénétration plus grande de cette société à l'intérieur de l'île. C'est le chemin de fer qui a traversé l'île en 1898 qui a principalement perturbé le mode de vie des Mi'kmaq. Désormais, un grand nombre de colons et de sportifs avaient accès à d'énormes troupeaux de caribous. Dans toutes les annales, ce fut un véritable massacre. La population de caribous a été évaluée approximativement, mais on estime que les troupeaux de caribous sont passés de quelque 200 000 à 300 000 têtes en 1900, à une disparition presque complète en 1930. Le déclin de la population de caribous a été catastrophique pour les Mi'kmaq. La viande de caribou avait toujours été un aliment important dans le régime des Mi'kmaq, mais avec le déclin des troupeaux, il est devenu beaucoup plus difficile pour les familles de vivre à l'intérieur de l'île et d'y suivre les lignes de trappage. Ainsi, le 20e siècle a apporté de nouveaux défis et d'autres difficultés au peuple autochtone de l'île.

Au début du présent siècle, les régions forestières et les landes de l'intérieur sont devenus plus densément peuplés. Là où seuls les Mi'kmaq avaient pénétré, des colons chassaient, s'adonnaient au trappage et pratiquaient la pêche au saumon, tandis que des sportifs et des chasseurs commerciaux faisaient décliner les troupeaux de caribous. En 1905, le gouvernement de Terre-Neuve a donné à l'Anglo-Newfoundland Development Corporation une vaste étendue de terres à l'intérieur et un site sur la rivière Exploits (Grand Falls) où la compagnie a construit un grand moulin moderne. Des équipes de bûcherons travaillaient non seulement partout au pays, mais ils accéléraient la disparition des caribous en les chassant pour la viande.

Reuben Lewis, un leader mi'kmaq du début du 20e siècle, avec Souliann et Ben Stride
Reuben Lewis, un leader mi'kmaq du début du 20e siècle, avec Souliann et Ben Stride

Tiré de Newfoundland and its Untrodden Ways, de J. G. Millais, London: Longmans, Green, 1907, planche 213.

La culture et l'économie mi'kmaq ont été mises à rude épreuve durant la première moitié du 20e siècle. Les Mi'kmaq étaient catholiques depuis la fin du 17e siècle et les Mi'kmaq de Terre-Neuve avaient maintenu leurs liens avec l'église en rendant visite aux prêtres français de l'île de Saint-Pierre située au large de la côte sud de Terre-Neuve, et à l'île du Cap-Breton, plus particulièrement le 26 juillet, fête de Sainte-Anne. Il est probable qu'aussi longtemps que les contacts entre l'église et les Mi'kmaq ont été brefs et saisonniers, ils n'ont pas bouleversé leur vie quotidienne. Cependant, les choses ont changé avec l'arrivée, au début du 20e siècle, d'un prêtre de St. Alban, près de Conne River. Ses tentatives visant à éliminer les croyances et les pratiques « païennes », son rejet arbitraire d'un leader de Conne River, et ses tentatives de bannir l'usage de la langue mi'kmaq ont engendré un ressentiment qui persiste encore aujourd'hui dans la collectivité.

Plus destructeur encore pour le mode de vie mi'kmaq fut le déclin du marché mondial de la fourrure. Une spirale descendante des prix des fourrures s'est amorcée dans les années 1920 et elle s'est accélérée durant la crise économique des années 1930. Bien qu'un certain nombre de Mi'kmaq aient trouvé du travail comme bûcherons dans les années 1930, cette période a été très difficile pour la plupart d'entre eux. Cependant, à la faveur de la Seconde Guerre mondiale, les conditions de vie d'un certain nombre de Mi'kmaq se sont améliorées, comme cela s'est produit pour d'autres Terre-Neuviens. Certains hommes ont joint le Newfoundland Forestry Corps d'outre-mer comme bûcherons, tandis que d'autres ont accepté des emplois dans le traitement de la pâte à la compagnie Bowater dans la région de Conne River.

Demande de restitution des droits des Premières Nations

Dans les années 1950 et 1960, les conditions de vie à Conne River semblent avoir été pires que celles de leurs voisins. Même si personne ne souffrait vraiment de la faim en 1958, une autorité disait que « seulement 30 % [des gens de Conne River] étaient des alphabètes fonctionnels » (Jackson 1993, p. 168). Les Mi'kmaq de Terre-Neuve ne recevaient pas de prestations fédérales durant cette période parce que, lorsque Terre-Neuve s'est jointe au Canada en 1949, les Mi'kmaq n'étaient pas reconnus comme ayant le statut « d'Indiens ». Toutefois, dans les années 1960 et 1970, les Mi'kmaq de Terre-Neuve ont pris part au mouvement général des Autochtones d'Amérique du Nord qui réclamaient la restitution de leurs droits en tant que Premières Nations. Il fallait s'y attendre puisque les Mi'kmaq de Terre-Neuve se trouvaient aux prises avec les mêmes difficultés que les Autochtones d'ailleurs en Amérique du Nord. Les Mi'kmaq les plus âgés de la côte ouest se rappellent que leurs voisins les traitaient de « Jackatars » [terme péjoratif] et que certaines personnes cachaient leur descendance autochtone de peur du ridicule. À Conne River, des terres ont été inondées par le vaste projet hydroélectrique de la baie d'Espoir, alors que la construction de nouvelles routes sur la côte sud a eu pour effet d'accélérer la chasse au caribou et le trappage d'animaux à fourrure dans la région. En réaction en partie à ces facteurs, le peuple de Conne River a élu un chef de bande et un conseil en 1972. Une année plus tard, les Mi'kmaq de toute la province se sont rassemblés dans une organisation appelée The Federation of Newfoundland Indians, qui avait pour mandat d'obtenir la reconnaissance du gouvernement fédéral. Dans les années 1970, les Innus et les Inuit se sont retirés de la fédération afin de former leurs propres organisations. La collectivité de Conne River a obtenu, en 1984, un statut fédéral en vertu de la Loi sur les Indiens. La quête pour la reconnaissance des Mi'kmaq hors de cette collectivité a mené à un engagement de la part du gouvernement fédéral, en 2008, d'établir la bande de la Première Nation Qalipu Mi'kmaq.

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