La disparition des Béothuks

En avril 1823 dans la baie Badger, un groupe de trappeurs d'animaux à fourrure de Terre-Neuve croisent trois femmes béothuques souffrant de la faim, une mère, Doodebewshet, et ses deux filles, Easter Eve (son nom béothuk est inconnu) et Shanawdithit. Elles ont quitté l'arrière-pays de l'île à la recherche de moules. Shanawdithit semble en relative bonne santé, mais sa mère et sa sœur sont atteintes de la tuberculose et décèdent peu après leur arrivée à l'île Exploits avec les trappeurs. Selon elle, il n'y a probablement pas plus de 15 personnes encore en vie dans sa tribu.

Esprit des Béothuks de Gerry Squires, 2005
Esprit des Béothuks de Gerry Squires, 2005
Statue de bronze grandeur nature de Shanawdithit à Boyd's Cove sur la côte nord-est de Terre-Neuve. Shanawdithit serait vraisemblablement la dernière représentante des Béothuks. Elle a été emportée par la tuberculose le 6 juin 1829 à St. John's.

Photo de Art et Carol Griffin, reproduite avec la permission de Art Griffin. © 2005.

Elle travaille pendant cinq ans comme servante à l'île Exploits pour un juge de paix et marchand nommé John Peyton fils. En 1828, la Boeothick Institution la fait venir à St. John's. Elle y vit pendant un an à la charge de William Epps Cormack, un philanthrope et scientifique. Shanawdithit lui fournit de précieux renseignements sur la culture et l'histoire des Béothuks. Elle traduit dans sa langue des mots anglais. Elle dessine les outils qu'ils utilisent, ce qu'ils mangent, leurs habitations, les figures mythologiques, et autres. Elle reproduit sur papier les rencontres qui se sont produites entre son peuple et les colons européens.

Le 6 juin 1829, Shanawdithit meurt de la tuberculose. Elle avait 29 ans croit-on. Il est généralement reconnu que son décès marque la fin du peuple béothuk, la disparition d'une culture particulière. Par contre, certains témoignages attestent de la présence de quelques survivants sur l'île, au Labrador, et ailleurs en Amérique du Nord. Peut-être un petit nombre d'entre eux se sont-ils intégrés à d'autres peuples autochtones voisins tels les Innus et les Mi'kmaq. En 1910, l'anthropologue américain Frank Speck s'entretient avec une femme qui se dit Béothuk. Elle habite à l'époque l'État du Massachusetts. Santu Toney précise que son père était Béothuk et sa mère Mi'kmaq, tous deux décédés dans les années 1800. Elle mentionne également avoir connu d'autres couples béothuk-mi'kmaq, sans toutefois offrir de précisions supplémentaires.

Dessin d'un diable par Shanawdithit, vers 1823-1829
Dessin d'un diable par Shanawdithit, vers 1823-1829
(Traduction: aperçu près du grand lac). Les dessins de Shanawdithit approfondissent les connaissances de la société blanche sur les coutumes des Béothuks c'est-à-dire les outils, l'alimentation, les figures mythologiques, les habitations, et autres éléments culturels. Le dessin ci-dessus est accompagné d'une légende (non reproduite ici) écrite à la main : « Aich-mud-yim. L'homme noir, ou le diable de l'homme rouge. Très trapu. Il est vêtu de peaux de castor. Il a une grosse barbe, etc. »
Dessin de Shanawdithit. Avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada (C-028544), Ottawa, Ontario.

La disparition des Béothuks découle d'un certain nombre de facteurs: la mainmise des colons européens sur de larges portions de territoire et leurs ressources et l'absence d'échanges commerciaux et d'autres formes de rapport qui se révéleraient mutuellement profitables. Ajouté à cela, la propagation de maladies importées par les Européens, et qui font des ravages chez les Béothuks, notamment la tuberculose. Malades, affamés et loin de tout secours, sa population décroît au cours des 18e et 19e siècles, et finit par s'éteindre.

Un accès restreint au territoire et aux ressources

Les Béothuks tentent à tout prix d'éviter les Européens. Ils se retirent des régions où s'installent les nouveaux venus et s'éloignent vers d'autres parties de l'île. Vers la fin du 17e siècle, les colons français et anglais, et les équipages de pêche saisonnière occupent une grande partie du littoral, surtout les baies de Trinity et Placentia. L'arrière-pays de Terre-Neuve et les anses les mieux abritées ne peuvent toutefois compenser la perte des nombreuses ressources côtières qui composent la majorité de leur régime alimentaire et soutiennent leur mode de vie, entre autres le saumon et le phoque.

Au 18e et 19e siècles, les colons européens débordent aussi vers le nord et l'ouest, bloquant ainsi progressivement l'accès aux ressources pour les Béothuks. La baie Notre Dame, foisonnante de saumon, représente un lieu sûr pour les Béothuks jusqu'à ce que des colons y aménagent des installations de pêche au saumon au début du 18e siècle. En représailles, les Béothuks s'emparent des filets et attaquent des colons. Pourtant, les installations restent. Les Béothuks se dirigent alors vers la rivière Exploits située dans l'arrière-pays.

Dessin de Shanawdithit représentant des lances, vers 1823-1829
Dessin de Shanawdithit représentant des lances, vers 1823-1829
(Traduction: lance pour tuer le phoque, longueur de 12 pieds, lance pour le chevreuil). Les Béothuks récupèrent les clous, les bouilloires, les hameçons et autres pièces de métal dans les installations de pêche laissées à l'abandon. Ils les reconvertissent en pointes de harpon, de lances et autres armes.
Dessin de Shanawdithit. Avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada (C-028544), Ottawa, Ontario.

L'accès à la nourriture y est limité. Le poisson d'eau douce n'abonde pas. L'orignal est encore inconnu sur l'île. Ils mangent surtout du caribou. Ils se rendent régulièrement sur la côte en quête de nourriture, mais ils entrent alors en compétition avec une population blanche en expansion. Les quelques rares Européens ayant aperçu par hasard des Béothuks dans les années 1800 soulignent souvent qu'ils ont l'air affamés. La malnutrition aurait aggravé la situation. Des chasseurs affaiblis pourraient difficilement subvenir aux besoins alimentaires de leur famille.

Les Béothuks refusent de s'adapter à la présence européenne toujours plus envahissante. Non seulement se déplacent-ils vers l'intérieur de l'île, ils modifient leurs techniques de chasse et leurs moyens de subsistance pour parvenir à survivre dans cette région. Parmi les efforts déployés, ils auraient amélioré les méthodes de conservation de la viande de caribou et d'autres viandes pour en prolonger la salubrité sur une année. Ils se vengent de la poussée européenne en dérobant les filets de pêche, en démolissant les bateaux de pêche et autres biens, ainsi qu'en détruisant les barrages érigés sur les rivières. Parfois, ils s'en prennent physiquement aux colons.

Relations sommaires avec les Européens

Les relations sommaires avec les Européens sont l'une des causes de la disparition des Béothuks. Les missionnaires ne font pas leur apparition dans l'île avant les années 1800 puisque le nombre restreint de colons ne justifie pas leur présence, et que la pêche y est saisonnière. De plus, l'Europe ne s'intéresse qu'aux ressources maritimes de Terre-Neuve. Les gouvernements britannique et français n'établissent donc pas de relations avec les Béothuks par l'intermédiaire d'agents de liaison.

Sans l'apport de trappeurs, de missionnaires et d'agents du gouvernement pour favoriser l'instauration de bonnes et utiles relations, et la fuite volontaire des Béothuks, un mur se dresse entre eux. Les Béothuks se passent ainsi de l'aide qu'auraient pu leur apporter des Européens désireux de nouer des relations amicales. En 1822, William Cormack espère prendre contact avec ce peuple pendant son voyage d'exploration de 30 jours dans l'arrière-pays. Il ne rencontre pourtant personne. En 1827, il fonde la Boeothick Institute qui organise ensuite des expéditions dans ce but, mais elles reviennent toujours bredouilles. On craint à cette époque que les Béothuks soient au bord de l'extinction.

La maladie

Les Européens apportent aussi dans leurs bagages des maladies impossibles à éviter pour les Béothuks, surtout lorsque les colons s'enracinent dans l'île au 18e siècle. Ils n'échappent pas à la rougeole ou à la variole, mais c'est la tuberculose qui sème la dévastation.

On ne connaît pas le nombre de Béothuks qui ont succombé à la tuberculose, mais le témoignage de Shanawdithit, et d'autres sources, laisse deviner une chute démographique vers la fin du 18e siècle et au début du 19e siècle, la population passant d'environ 350 personnes en 1768 à 72 en 1811 (Ingeborg Marshall, 1981). L'animosité entre les Béothuks et les colons est parfois violente. Les deux camps comptent alors leurs morts. Ces querelles n'expliquent cependant pas l'effondrement du peuple béothuk.

Portrait de Demasduit, 1819
Portrait de Demasduit, 1819
Le 5 mars 1819, un groupe de trappeurs a capturé Demasduit, la tante de Shanawdithit près de la rivière Exploits. Elle a vécu parmi la population blanche moins d'un an avant de mourir de la tuberculose le 8 janvier 1820.
Aquarelle de Lady Henrietta Martha Hamilton. Avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada (C-087696), Ottawa, Ontario.

Si, par contre, les colons leur ont transmis la tuberculose alors que les Béothuks s'isolent sur quelques parcelles de territoire, la propagation a sans nul doute été fulgurante parmi une population sans défense immunitaire contre des virus et des bactéries inconnus. La contamination croissante des Béothuks aurait compromis leur capacité à chasser et à cueillir la nourriture nécessaire à leur survie.

Des universitaires évaluent qu'avant l'arrivée des Européens, il n'y avait probablement pas plus de 500 à 700 Béothuks. Cette faiblesse démographique mettait en péril leur survie même, surtout avec l'implantation des Européens sur leur territoire et la transmission de maladies.

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