Les Autochtones de l'Archaïque maritime

Les Autochtones de la tradition archaïque maritime tirent leur nom d'un site datant de 4000 ans mis au jour à Port au Choix dans le nord-ouest de Terre-Neuve. Le mot « archaïque » fait référence à un peuple de chasseurs-cueilleurs sans connaissance de l'agriculture. C'est un mode de vie répandu dans toute la partie orientale de l'Amérique du Nord. Le mot « maritime » souligne l'importance accordée aux ressources maritimes dans la vie de ces anciennes peuplades vivant à Terre-Neuve et au Labrador. De nos jours, les archéologues différencient deux branches des Autochtones de la tradition archaïque maritime : l'une méridionale et l'autre septentrionale.

La branche septentrionale

La branche septentrionale est la première venue s'installer dans la province. Ces Autochtones descendent des habitants originellement établis le long du détroit du Labrador. Ils semblent déjà fort bien adaptés à une vie axée vers la mer iI y a 7500 ans. Des fouilles effectuées dans un tertre funéraire situé à l'Anse Amour, au sud du Labrador, ont permis de découvrir une défense de morse, des arêtes de poisson, un véritable harpon à tête détachable, un manche en bois de cervidés et d'autres objets signalant déjà les liens étroits qu'ils entretiennent avec la mer. Ce tertre funéraire et le harpon sont parmi les plus vieux vestiges de la planète.

Dès qu'ils sont bien implantés dans le sud du Labrador, les Autochtones de l'Archaïque maritime se propagent ensuite vers le nord. Il y a 5000 ans, ils atteignent les baies Saglek et Ramah dans la partie la plus septentrionale du Labrador. La région de Ramah recèle une pierre particulière, le chert de Ramah, et au cours des 2500 ans qui suivent, ils façonnent leurs outils et leurs armes dans ce minéral. Plusieurs vestiges archéologiques remontant entre 7500 ans et 3500 ans révèlent une longue évolution culturelle comprenant presque toute la côte labradorienne.

Au cours de cette période, ils fabriquent avec habileté divers outils dont des pointes de lance en pierre éclatée à lamelles étroites et à longs manches coniques (pour faciliter l'emmanchement), des couteaux et des grattoirs. Les couteaux sont d'ailleurs assez gros. La pierre est adoucie, polie et transformée en haches, herminettes et gouges pour travailler le bois. Ils achèvent les animaux marins blessés à l'aide de pointes en ardoise polie. Ils utilisent des ulus (des couteaux en forme de croissant), et des couteaux de formes plus traditionnelles pour préparer les peaux et apprêter le gibier. Nous ne pouvons que conjecturer sur les objets en os, en bois de cerf, en ivoire, en bois, en peau, en écorce, et autre matière première biologique qu'ils auraient pu concevoir, sans oublier les charpentes d'habitation, les manches de harpons et de lances, les vêtements, les récipients en écorce et en bois, et bien d'autres articles. Certains archéologues estiment que ces Autochtones ont peut-être construit de grandes pirogues dans les régions où le bois était plus abondant, ou participé à du troc. Les ornements retrouvés comportent des parures de cou en mica et en stéatite, et de larges lames en chert de Ramah probablement destinées à des cérémonies.

Bien que le sol acide du Labrador a effacé en grande partie toute trace d'os, quelques vestiges et l'emplacement des campements et des villages montrent bien qu'ils se nourrissaient de poissons, de phoques, d'oiseaux de mer, de morse et peut-être de petites baleines. Les mammifères terrestres, surtout le caribou, occupaient également une place importante dans l'approvisionnement en nourriture, bois de cerf, os et peau. Il semble qu'au moins un gros village de chasse au caribou a été établi à Nulliak dans le nord du Labrador. Des corridors bordés d'amas de pierres guidaient les caribous en migration directement vers le campement.

Ils ont bâti des habitations à des emplacements propices en creusant des trous dans des plages de rochers. Aux endroits où la mer s'est retirée et a laissé des plages surélevées, nous pouvons apercevoir des reliefs d'habitation dont nous pouvons constater l'évolution. D'abord individuelles, elles deviennent collectives et composées d'un certain nombre de pièces disposées en rangée le long de la plage. Ce type d'habitation atteint son apogée à Nulliak. Il y avait là de « maisons longues » pouvant atteindre 100 m.

Il y a environ 4000 ans, une nouvelle peuplade fait son entrée dans le nord du Labrador, les Paléoesquimaux. À mesure que ces étrangers explorent le territoire du Labrador et se répandent vers le sud, les Autochtones de l'Archaïque maritime disparaissent. Peut-être n'est-ce qu'une coïncidence, mais des archéologues affirment que les Paléoesquimaux savaient mieux tirer leur épingle du jeu, c'est-à-dire exploiter les ressources et repérer les meilleurs emplacements pour l'établissement de campements. Peu importe la raison, les Autochtones de la souche septentrionale cessent d'exister il y a environ 3500 ans. Si des groupes ont survécu, ils ont échappé aux recherches intensives que les archéologues ont menées sur la côte labradorienne.

Occupation de Terre-Neuve-et-Labrador par les Autochtones de l'Archaïque maritime, entre 5000 ans et 3500 ans avant le présent.
Occupation de Terre-Neuve-et-Labrador par les Autochtones de l'Archaïque maritime, entre 5000 ans et 3500 ans avant le présent.
La carte montre d'importants sites archéologiques actuellement découverts.

Tiré de J. A. Tuck. Prehistoric Archaeology in Atlantic Canada Since 1975. Canadian Journal of Archaeology, no 6, 1982, p. 203. Illustration de Tina Riche.

La branche méridionale

L'origine des Autochtones de branche méridionale de l'Archaïque maritime est nébuleuse. Un nouveau complexe d'outils en pierre fait son apparition dans la partie sud du Labrador il y a un peu moins de 6000 ans. Ces Autochtones préfèrent, pour la fabrication d'outils, le chert et la rhyolite présentes dans cette région plutôt que le quartz, le quartzite et la chert de Ramah de la branche septentrionale. Vers environ 5000 ans ou 4500 ans, ils habitent déjà la côte méridionale et certaines zones de la côte centrale du Labrador. Ils fabriquent des pointes de lances à large lamelle avec des encoches dans le manche, ainsi que des couteaux en éclat, des grattoirs et des outils de circonstance à partir des matériaux disponibles localement. Des sites archéologiques contiennent des haches, des herminettes et des gouges en pierre adoucie, de même que des harpons et des lances en ardoise polie. Leur type d'habitation est inconnu. De rares vestiges de foyers en pierre ont survécu, parfois en rangée le long d'anciennes terrasses de plage.

Les Autochtones de la branche méridionale sont les premiers humains à coloniser l'île de Terre-Neuve. Il y a au moins 5000 ans, ils s'installent dans la péninsule Northern et, en moins de 1000 ans, dans tout le littoral terre-neuvien.

Le site archéologique le plus intéressant jusqu'à présent est celui de Port au Choix sur la route migratoire des phoques du Groenland. Chaque printemps, ces animaux représentent une source sûre de ravitaillement. En 1968, des fouilles entreprises dans un large périmètre du site révèlent des centaines d'artefacts. Contrairement à la plupart des autres emplacements, le sol de Port au Choix a préservé les matériaux biologiques. Des artefacts en os, en ivoire et en bois de cerf nous donnent un aperçu des outils évolués dont se servaient les Autochtones de la branche méridionale de l'Archaïque maritime. Des harpons détachables et à pointes barbelées, des dards pour tuer les oiseaux, des lances à poisson en bois et en bois de cervidés, ainsi que des harpons et des lances en os et en ardoise polie témoignent d'une admirable adaptation à l'environnement de Terre-Neuve. Ils utilisent des grattoirs et des outils en bois de caribou pour le tannage des peaux, des alènes en os et de fines aiguilles façonnées à partir d'os d'oiseaux pour la préparation et la confection des vêtements. Des gouges, des haches, des herminettes, ainsi que des burins et couteaux de petite taille faits à l'aide d'incisives de castor, leur permettent d'abattre des arbres et de transformer le bois en objets que nous pouvons difficilement imaginer.

Les fouilles à Port au Choix ont également exposé de nombreux ornements et objets associés à des pratiques à caractère spirituel ou magique, notamment des becs et des pieds d'oiseaux, des dents d'ours, de renards, de loups et de castors, des épinglettes et des pendentifs sculptés en forme d'oiseaux, d'ours et même en forme d'humains. Des perles de coquillage, des parures de cou ressemblant à des épées et des pagaies, des cristaux de quartz, de la calcite, de l'améthyste et toutes les variétés de pierre de forme inhabituelle servaient probablement à des fins religieuses ou décoratives. La mer constitue une source d'inspiration pour bon nombre de ces objets, tels un épaulard en pierre, une dent de cet animal, et la représentation de mouettes, de canards, de huards et du grand pingouin maintenant disparu. On peut donc en conclure que des membres de cette peuplade entretenaient des rapports symboliques avec ces oiseaux et ces mammifères.

À l'évidence, les Autochtones de l'Archaïque maritime étaient totalement adaptés à l'environnement de l'île comme en fait foi leurs outils, leur économie et leurs manifestations culturelles.

Les premiers peuples des périodes intermédiaire et récentes ont également su s'adapter aux régions centrale et méridionale du Labrador. Des archéologues proposent même que les Innus modernes aient peut-être pour lointains ancêtres les Autochtones de l'Archaïque maritime. Malgré une implantation réussie de la branche méridionale au Labrador, et l'acclimatation de leur culture à Terre-Neuve, ils disparaissent de l'île il y a environ 3000 ans. Contrairement à la disparition des Paléoesquimaux dans le nord du Labrador, les archéologues peinent à trouver une raison, comme l'arrivée de nouveaux venus, pour la justifier. Le mystère demeure donc entier relativement à leur disparition et à l'absence des premiers peuples dans la province entre 3000 et 2000 ans.

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